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Full text of "Mélanges littéraires, politiques et philosophiques"

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w 



ŒUVRES 



DE M. DE BONALD. 



TOMEX. 



Œuvres du même JluieuT^ qui se trouvent chez le 

même Libraire. 

Essai analytique sur les Lois naturelles de l'ordre social , eu 
du Pouvoir, du Minisire et du Sujet dans la société: 
seconde édition; i vol. in-8**. broché; 4 ^r. et 5 fr. franc 
de port. 

Législation primitive , considérée dans les derniers temps par 
les seules lumières de la raison ; suivie de plusieurs Traités 
et Discours politiques , avec cette épigraphe : t» Un peuple 
M qui a perdu ses mœurs en voulant se donner des lois 
M écrites, s'est imposé la nécessité de tout écrire, et même 
» les mœurs » : seconde édition; 3 vol. in-S". brochés; i5 
fr. et ig fr. franc de port. 

Du Divorce, considéré au xik'. siècle, relativement à 
rétat domestique et à Tétat public de société : seconde 
édition; i vol. in-8**. broché; 4 f"*- ^^ ^ f"*- franc de port. 

Pensées diverses , et Opinions politiques; 2 vol. in-S**. bro- 
chés ; 9 fr- et 1 1 fr. 5o cent, franc de port. 

Recherches philosophiques sur les premiers objets âes con- 
noissances morales; 2 vol. in-8**. prix, 12 fr. et i5 fr. 
franc dé port. 

Mélanges littéraires, politiques et philosophiques; 2 gros 
vol. in-8**. prix, i4 fr. et 18 fr. franc de port. 

Observations sur l'ouvrage de M"»*, de Staël, intitulé 6b/i- 
sidérations sur les principaux événemens de la révolution 
francoise : brochure in-8°. prix , 2 fr. 5o c. et 3 fr. franc 
de port. 



MÉLANGES 

* 

LITTÉRAIRES, 



POLITIQUES ET PHILOSOPfflQUES -, 



Par m. de BONALD. 



TOME PREMIER. 



A PARIS, 

Chez Adrien LE GLERE, Imprimeur^LibraiFé , 

qaai des Augustins, n*. 35. 



n/*^9fv¥*m^^ » v u wi*n m 



1819. 



ftcp éns^ 



AVERTISSEMENT. 



JLoRSQUE des savans, après de se-- 
rieuses études et avec des connoissances 
lentement acquises^ attaquoient quel- 
ques vérités importantes de l'ordre mo- 
ral et politique, d'autres savans, avec 
les mêmes avantages de science et de ta- 
lent, publioîent, pour les combattre, 
des traités dogmatiques où ces hautes 
questions étoient développées dans une 
juste étendue, les sentimens de l'auteur 
exposés avec gravité, les opinions con- 
traires débattues avec modération et 
bonne foi. C'étoient des batailles rangées 
entre des troupes régulières, livrées par 



IJ . 

d^hdbiles généram, où le soccès étoit 
glorieux^ et où la dé£Eiite même n^étoit 
pas sans honneur. 

Mais depuis que des levées irrégn-r 
lières d'écrivains mal armés, les uns 
encore tout couverts de la poussière de^ 
classes, si même ils ont fait leurs classes, 
les autres arrachés à des occupations de 
bureau, aux arts agréables , ou à Fétude 
des sciences physiques, se sont jetés sur 
la religion, la morale, la politique, la 
littérature ; ces attaques Eûtes sur tous 
les points et avec toutes les armes, même 
les moins permises; faites dans àe^Jeuil^ 
ietas et des pamphlets, où il uj a 
de profond que la malignité , et de se* 
rieux que le mal qu^ils peuvent £*ire;ces 
attaques, ou plutôt ces incursions, cnt 



• • • 



nécessité uh autre système de défense. 
11 a fal!u repousser avec des articles de 
journaux et des brochures, cette guerre 
de partisans, et donner à la raison et aux 
bonnes doctrines ces formes abrégées et 
rapides que le génie du mal a voit re- 
vêtues pour les combattre. 

Tel a été le motif de la composition 
originaire des dissertations morales, po- 
litiques, littéraires, qui forment ce Re- 
cueil. Tel est encore aujourd'hui le 
motif de leur publication en corps 
d'ouvrage ; car la petite guerre contre 
tout ce qui est bon et juste est devenue 
plus active que jamais. L'auteur a laissé 
ces dissertations sous leur ancienne date 
et dans leur première forme. Il les livre 
à la critique, sans chercher k désarmer, 



i 



ir 

dans une humble Préface, son utile 
sévérité. Il les livre à l'esprit de parti , 

décidé à n'opposer que lé silence à ses 
injustices. 



MELANGES 



(MÉLANGES 
LITTÉRAIRES, 
POLITIQDES ET PHILOSOPHIQUES. 



Des écrits de f^oUaire- 



ÇjE n'est pas seulement par de grands talenS ' 
qu'un écrivain prend de l'ascendant sur son 
siècle : c'est bien plus par des passions fortes qnî , 
doublent la puissance du talent , en le dirigeant 
constamment vers le même but , et en donnant 
aux choses les plus frivoles , quelquefois les plus 
criminelles, le sérieux et l'importance d'un 
devoir, et au devoir, le charme et l'attrait du 
plaisir. Et si, à de grands talens mis en œuvre 
par une forte passion, l'écrivain joint l'Indé— j 
pendance que donne une grande fortune , i 
qui laisse à sa disposition son temps tout en- 
tier, et, quand il le veut, le temps, l'esprit et 1 
la passion des autres, il peut non-seulement 1 
exercer une grande influence sur les esprits, J 
mais se créer, en quelque sorte, un véritable^ 
pouvoir dans la société. L'heureux Voltaire a 



Am^ 




réimi tous ces moyens de ^ctes. Un esprit 
supérieur fut constamment y chez cet homme 
célèbre» aux ordres d'iine pasàon violente et 
opiniâti^ y sa haine désespérée contre le chris- 
tianisme; et, grâces à sa fortune, son tentps 
et celui des autres fut au service de son esprit 
et de sa passion* Il ne faut pas chercher ail- 
leurs» la raison de la prodigieuse influence qu'il 
a exerctx^ sur ses contemporains. 

Voltaire est depuis loug4empSy parmi nous, 
un sigixe de contradictian , non assaràment 
poiur son e^^urit extnrtMrdinaire, sur lequel il ne 
peut y «v\\ir deux opinioDS, mais sur les fruits 
que la :$m:ièlè en a recaôDîs. 

Ceux qu oiMKVusse detre ses dànctans, en 
reliant |uslke à :i^es talens, detesleni Fnsa^ 
qu'ail en a &it^ qui leur parait on abus cou- 
pable dcs( |4its beaux dons de Fespn! : et ceux 
qui :S)e d«iiuie«it pour ses pkB uâcs partisans ^ 
«dmineut ce talent^ pcèctâénMiit à cause de œi 
abifes^ qu^ik it^janlettl comoK un «si^ utile 
tt i^oneax de la SMpenufàè du gâàe. — Je 
Wexptique^ 

Si cet liOiXimeo^lciire»fiÉdbfliBnBd^ 
1er d($ Tmks qull n a cesse dTattaqMr, d qK, 
saiti$&il de la ^f« dTcnbellir swi siccle pw 



(») 

rits poétiîc[ticB, il n'eût pas ambïtîoan^ 
gereux hcmneor de le convertir a set 
L opinions phtlosuphiqaes j 8es talens auroïent 
des admirateurs , et n'auroîent point Eait 
d'eatbotisiasteS. Maiïil a eu ds grands talens, 
et il les a t'ait seirir à combattre les vérités le 
plus imiverselleineirt resi>ectées. Or, il n'y a 
de tateos qni commaDdeiit cette admîratioii 

I exaltée , tpii est voisine du fanati^ne , ^ne les 
talens qui créent on les talens qui détruisent , 
comme s'ils participoient en quettjue chose de 
lapnissaiice surnatureUe des bons on des mau-* 
! 



Ivais génies. Les taie i» qui ne font que con-* ' 
■ «erver, excitent des sentimens plus calmes; et 
I >i on leur dresse des statues<, on ne leur élàre 
Ipoint d'aut£ls. 

Ainsi la querelle doBt M. de Voltaire est 
l'objet, rentre dans une discussion plus îm-- 
portante ; et elle n'est , comtïie toutes cellel 
qui divisent notre littérature > qu'un incident 
d'iUB grand procès. 

Je ne sais si les désordres de la régence, quj 
irappèrenl les premiers regards de Voltaire , 

Ilui donnèrent la mesure de l'esprit *le la na- 
tion; mais en mèrae temps que la licence d« 
la cour lui montroit à découvert les vices et 



(4) 

la corruption des plus hautes classes de la so- 
ciété, il put se convaincre, par la grande ex- 
périence du système de Law, que le peuple le 
plus spirituel , et même le plus sensé , renfei^ 
moit un nombre infini d'esprits légers , foi- 
bles, crédules, avides de nouveautés, et disposés 
à se laisser prendre à toutes les amorces. 

Ce fut, en effet, sur ces données, cpe M. de 
Voltaire dut fonder l'espoir d'une grande re- 
nommée. Il s'aperçut de bonne heure que, pour 
plaire à la multitude (et Ton peut, selon les 
temps, comprendre sous cette de'nominatioa 
les grands aussi bien que les petits) , il s'agis- 
soit moins, comme il le disoit lui-même, de 
frapper juste que de frapper fort, et surtout de 
frapper souvent j moins d'éclairer que d'éblouir : 
car il calculoit, cet homme habile, il calculoit 
ses succès comme sa fortune; et même toute 
sa vie, il a mis dans sa conduite litte'raire, ainsi 
que dans le soin de ses affaires domestiques , 
plus d'art et de combinaison qu'il n'appartient 
peut-être au génie. 

Il jugea donc , sans trop de peine , qu'il fal- 
loit étonner les esprits superficiels par l'uni- 
versalité des talensj subjuguer les esprits foi- 
blés par l'audace et la nouveauté des opinions ; 



I 



;pccuper les esprits distraits par la continuité 
des succès. Sa longue carrière fut employée à 
suivre ce plan avec une merveilleuse persévé- 
rance. Tout y servit, jusqu'aux boutades de son 
humeiu* et à la fougue de son imagination ; et, 
grâces aux dispositions de ses partisans, ses 
inconséquences mêmes ne furent pas des fautes, 
et l'extrême licence de ses écrits ne fut pas un 
tort. 

Ainsi Voltaire commenta à la fois la philo- 
sophie de Newton et le chant d'amour du Can- 
tique des cantiques. Il fit un poème épique et 
des poèmes bouffons ; des tragédies bien pa- 
thétiques et des poésies légères bien licencieu- 
ses; de grandes histoires et de petits romans. 
U voulut être philosophe et même théologien. 
11 entretint des correspondances avec les têtes 
couronnées et avec des marchands , et dédia 
ses ouvrages à Benoît XIV et à M"", de 
Pompadour. Les esprits qui ne pénètrent pas 
plus loin que la surface des objets, ne doute- , 
rentpas de l'érudition d'un homme qui mon- | 
troit un talent si universel. Les femmes et les '' 
jeunes gens, au sortir d'une représentation do i 
Zaïre, le crurent, sur la foi de leurs pleurs ^ 
un profond philosophe; et Us philosophes, auK 




DpiaîoQS -de qui il prétoit an coloris si scdui- 
sant, avec piuE de raison, mus iioo arec plus 
de conooissaoce , le procl^nèrent le premier 
des poètes , 

Oa ne s'avîsoil pas de reflécilr que l'art peut 
faire UD homme universel, et que la nature 
toute seule fait iid esprit supérieur ; et comme 
elle n'économise pas les hommes, elle le fait 
supérieur dans un genre exclusivement aux au- 
tres; et, dans son inépiûsable fécondité, elle 
partage les talens «mineus entre les divers es- 
prits, comme elle fait naître ses productions 
les plus précieuses dans les diflërenles contrées. 

Voltaire subjugua les espiits foibles par l'au- 
dace jusque-là inouïe de ses opinions : et U 
imposa à sa nation et à l'Europe, par le mépiis 
qu'il aCBclia pour tout ce qu'elles avoient jus- 
qu'alors mis au premier rang de leurs croyaa- 
ces et de leurs institutions. On vit , pour la 
première fois , avec étonnement , et bientôt 
avec consternation , un écrivain annoncer, an 
sortir du collège, une entière indépendance de 
tous les principes qui avoient jusque-là gou- 
verné les familles et dirige même les États; ne 
pas daigner même discuter avec les nations et 
les siècles ; mais, sur la seule autorité de sa jeune 



(7) 

laison , ft(;trir par le ridicule , et comme chose 
jugée, les croyances les plus accréditées chez 
ies peuples les plus éclairés ; et bientôt , allant 
. su-delà des vérités spéctilalives , se jeter sur 
i mœurs ; et , dans la maturité de l'âge , 
Séshonorer son talent, et violer, si j'ose !e dire, 

«poésie, «n la forçant de revêtir de ses plus 

riHantes couleurs , des tableaux de la plus in- 
&me licence. Cette hardiesse passoil pour de 

1 force d'esprit et de caractère, et on lui en 
bisoit honneur dans le monde ; tandis que 
D'auteur, épouvanté lui-même de son audace , 

t plus timide qu'il ne convenoit à un chef de 
secte , tantôt anonyme , tantôt pseudonyme , 
treml)lant d'être reconnu , lorsqu'il étoit bien 
prouvé qu'on ne vouloit pas même l'aperce- 
voir, conRoit ses terreurs à ses anges gardiens 
de Paris, leur reconimandoit de désavouer en 
son nom les écrits qu'on lui attribuoit , aurolt, 
au besoin, dit-il lui-même avec une grande 
naïveté, juré qu'il ne les avoit pas faits, et 
commiaûoit en public pour faire croire à sa 
catholicité. 

EnGn , du premier moment qu'il commença 
sa course, cet astre fut toujours sur l'horizon. 
wlja plume infallgahle de Voltaire, et sa haine 



^^k*jA plume 



■ ) 

indéfectible contre la religion chrétienne, ne se 
reposèrent pas un instant. Il occupa à lui seul, 
pendant soixante ans, toutes les trompettes de 
la renommée j et cet homme célèbre qui n'a 
pas perdu un seul des vers qu'il a faits, nous a 
dit souvent l'homme de lettres qui l'a le mieux 
connu , ne cessa , de près ou de loin , d'alimen- 
ter la curiosité insatiable de ses partisans , tan- 
tôt par de grands ouvrages, tantôt par de peti- 
tes brochures. Mais aussi on lui tint compte de 
tout, et rien ne fut perdu pour sa gloire. On ap- 
plaudit, depuis le commencement jusqu'à la fin , 
son Irène, comme son Œdipe; la Défense de 
mon Oncle, comme l'Histoire de Charles XII. 
Les lettres sont \me fonction publique ; et com- 
me Voltaire eu avoit fait uq moyen de fortune 
personnelle, les juges faisoicnt, à la fin de leur 
admiration , un procédé, et les expressions de 
l'admiration ta plus outrée pour les moindres 
écrits du grand homme, étoient devenues, dans 
la bouche de ses amis, ce que sont, dans le style 
des chancelleries, les titres que l'on donne aux 
princes, et qui alongent les protocoles sans 
augmenter la puissance. 

IM. de Voltaire , eu débutant dans la carrière 
des lettres, avoit ti^ouyé les places prises, et. 



I 



C9) 

dans tous les genres , de gramles réputatioBs 
CD possession de l'estime publitjue. Aussi il 
s'attacha à dénigrer sourdement , ou même à 
attaquer ouvertement les hommes célèbres do 
siècle précédent. Mais, puisqu'il Êiut le dire, 
et qu'aussî-bien le fait est connu et même avoué, 
il n'obtiul jamais l'approbation ni l'estiine dfs 
hommes les plus distingués de sa nation et de 
son temps, et des seuls qui, arec lui, repré- 
senteront le dix-huitième siècle. Il lança des 
épigrammes contre les uns , et publia des sa- 
tires contre lœ autres, qui les lui rendirent en 
silence et en mépris. Les premiers httcrateurs 
du second rang , et qui seroient aujourd'hui au 
premier, les Pompignan , lesPiron, les Collé, 
ne furent ni ses admirateurs ni ses amis. Je 
ne parle pas des savans estimables , et d'une 
profession plus grave , que Voltaire immola à 
ses ressentimens, et qui même, en rendant 
plus de justice à ses talens, n'en approuvoient 
pas l'usage ou en détestoient l'abus. Les hom- 
mes prévenus appellent envie tout ce qui n'est 
pas engouement et idolâtrie ; et seuls ils se 
croient impartiaux, parce qu'ils n'ont aucun 
titre pour être jaloux. Ce fut donc, sauf quel- 
ques exceptions en petit nombre, au vulgaire 




en gens de lettres, et smtoat avx plos jeiiiies, 
€pe\ijiUms*9dresaz La jetmesseea le temps 
ée$ Hbisimaj et c'est id qoll (kot admirer le 
dieMVBHirrede^pafitiipe. 
* V^haire fit, sor les r^âtatkms littéraires , 
«le spéetthtioii à peu près semMable à celle 
que les grandes maisofis de-soti temps fidsoient 
sur les emprunts magers. H eurrit mie banque 
on les plus minces Ktlératears déposment le 
fmit de leurs veilles^ comme ces tontines j on 
Fartisan parcîmonieux ^^ace ses plus petites 
éconon^ies. Tout étoit reçu^ jusqu'au denier 
de la "voive^ jusqu'aux vers t^ à la prose d'un 
écolier^ sous la seule condition <^e M. de VoU 
taire y seroit encensé , et les perfections de la 
dame de ses pensées ^ de sa chère pfbilosophie^ 
soutenues envers et contre tous. Les compli- 
mens qu'il recevoit de toutes mains accrois- 
soient d'autant le capital immense de louanges 
dont il ctoit possesseur, et il donnmt en retour 
aux parties une câébrité qui , à la vérité , n'a 
été, pour le plus grand nombre, que viagère } 
mnîs dont le titre, hypothéqué sur la brillante 
fortune littéraire de M. de Voltaire, et garanti 
pur lu Rolidité de son crédit et par la hjrauté de 
non CAiMctère, étoit reçu comme un brevet 




roîenl auprès de leurs compatriotes. Il n'y eut 
pas, jusqu'à des cardinaux et au Pape luî-mêrae> 
qu'il ne mit à contribution ; et sans doute Vol- 
taire ne croyoît pas plus à l'infaillibilité litté- 
raire du Pape qu'à son infaillibilité dogmati- 
que. C'étoient assurément, pour des François, 
de minces autorités littéraires, que celles de 
qnelques étrangers, qui croyoient entendre 
notre littérature , parce qu'ils parloient et écri- 
TOÎent leurs pensées dans notre langue. Mais 
ces correspondances officieuses attestoient l'é- 
tendue des relations de M. de Voltaire. La Re- 
nommée, selon sa devise, acquiert des forces en 
volant au loin : vires acquirit euiido; et, de ce 
concert de louanges données et rendues , ïl se 
formoit un écho qui retentissoit dans toute 
l'Europe. Non-seulement Voltaire flattoit les 
particuliers étrangers qui vouloient de la célé- 
brité, il flattoit encore les nations ennemies, 
pour qui ces adulations étolent un moyen d'in- 
fluence. Il les flattoit même aux dépens de la 
France , et la littérature nationale a , plus qu'on 
ne pense, servi la politique étrangère. 

Mais ce qui contribua peut-être , plus que 
toute autre chose, à la grande célébrité de M. de 
Voltaire, fut une circonstance singulière, uni- 




(,5) 
que peut-élre dans les annales littéraires. VoW 
taire , qui avoit toute la délicatesse d'esprit, eC 
quand il vouloit, la politesse de tonet de maaiè^ | 
res que donne et qu'exige le commerce du grand ' 
monde , avoit senti de bonne heure que c'étoït 
de ce côté que la frivolité des goûts et la manie 
du bel'esprit lui promettoient les plus grands 
succès. Le poète-philosophe, qui avoit la pré- 
tention d'être homme de cour, rencontra un 
roi qui avoit la modestie de passer pour poète , 
tout aussi philosophe que Voltaire , et par mal- 
heur aussi porté a la raillerie ; ces deux hommes 
se rapprochèrent, et ne purent jamais se réunir. 
Leurs petites querelles , et à la fin leurs grandes 
brouilleries , eurent de l'éclat, et amusèrent la 
cour et la ville. Heureusement Frédéric et Vol- 
taire étoient tous les deux, et même l'un par 
l'autre , à la mode en Europe ; et le ridicule fut 
couvert par les grands talens du poète ou les 
grandes qualités du roi . Les gens de lettres auï 
gages de l'un et de l'autre , n'en firent pas moins 
des phrases sur le roi quiailoitchercher le phi- 
losophe, sur le philosophe qui se déroboit aux 
I faveurs du roi et aux plaisirs de la cour ; et aveo 
un désintéressement , rare assurément pour un 
homme de lettres , alloit s'ensevelir dans son 



( »6 ) 

lancés en grec et en latin contre des objets qui y 
par leur gravité même, prêtent davantage au 
contraste etàla parodie? Pour moi, je crois que 
Pascal, et peut*être le doux Racine, que Boileau 
trouvoit plus satirique que lui-même, l'auroient 
emporté sur Voltaire en raillerie piquante et 
amère, et Boileau ou Gresset en plaisanterie 
agréable et légère : et peut-on, après tout, 
Êdre à Vcdtaire un mérite d'un succès que nos 
meilleurs esprits auroient rougi de partager? 

A considérer cethommecélèbredanslegenre 
sérieux, onpeut remarquer que sHaété souvent 
attaqué par des écrivains qui lui étoient iaSé^ 
rieurs, il n a peut^tre jamais été sincèrement 
loué par ses pairs. Les Huet, ks Mabillon, les 
Tillemont , les Fleurj, les Bossuet , les Bollin , 
les Ld>eau, etc. , aurment trouvé bien superfi- 
ôels son étalage d^érudition hislorique, et sa 
manière d'écrire Thistoire , sans (Hrofondeur, 
sans gravité et sans autorité. Je ne parle pas de 
rhisloire de Charies XII : d'une kistttre toute 
looianesque ji il étmt difficile de fiire autre diose 
qu'un ruman hislorique; et cdui de Vohaire est 
pour le s^le un ouvrage dassique. La simj£« 
cité du récit y contraste d'une manière piquante 
avec le m^armUeux des aventures, einùsloire 




3. 



!$;: <t ^ IVi>*^V ^'i^ 



( i8) 

suet y lorsqu'il a lie Thistoire du genre humain k 
celle du Peuple de DieUj et fait dépendre tous 
les grands eVéneniens historiques du seul fait 
de rétablissement du christianisme. Le plan de 
M. de Voltaire paroit être la Contre-partie de 
celui de Bossuet ; et l'intention générale de son 
Essai, est que la religion a été la cause de tous 
les maux et de tous les désordres de l'Univers. 
C'est à peu près comme si l'on rejetoit sur la 
santé toutes les infirmités humaines ; parce que 
eflfectivement on est malade avant de recouvrer 
la santé ^ et on meurt quand on l'a perdue. Ce 
plan est triste et faux; il nie la Divinité et ruine 
la société par ses fondemens. Le mal , quelque 
répandu qu'il soit, n'est qu'un défaut, une ex- 
ception, et ne peut être le sujet d'une histoire 
générale. Aussi cet Essai prétendu général est 
tout-k-£ait particulier et partial. L'histoire de la 
religion est l'histoirç de quelques papes ; l'his- 
toire des peuples, celle de quelques chefs ; l'his^ 
toire de la société , celle de quelques hommes. 
Au lieu d'événemens^ des anecdotes dont il est 
aussi aisé de pénétrer le motif que difficile de 
découvrir la source ; au lieu de réflexions, des 
épigrammes : toujours le hasard; partout des 
vices et du désordre, une recherche continuell^i 



( '9) 

i contrastes entre ce qu'il y a de plus grand 
dans ta société, et ce qu'il y a de plus petit 
dans l'homme; je veux dire ses passions. Cette 
manière, familière à Voltaire, donne à Thistoire 
un air querelleur et chagrin, incompatible avec 
sa dignité et son impartialité , et la fait ressem- 
bler aux Mémoires secrets d'un mécontent , plu- 
tôt qu'aux annales publiques des peuples et des 

\ Voltaire n'a pas traité la philosophie avec 
s de gravité que l'histoire , et à vrai dire , si 
■philosophie est l'amour de la sagesse et de la 
fité, il étoit difficile qu'il y eût beaucoup de 
ilosophie dans l'esprit d'un homme qui en 
Iroit si peu dans le caractère. La passion dont 
Voltaire étoit animé étoit toute sa philosophie ; 
I la metloit en épigrammes dans ses histoires , 
i sentences dans ses tragédies, en sarcasmes, 
I quelquefois en bouffonneries, dans ses pani- 
blets. Sa méthode philosophique a été la rail- 
ïrie , et on peut le regarder comme le Rabelais 
d'un siècle poli et d'un goût difficile en plaisan- 
terie. Cependant, malgré cette disposition ha- 
bituelle à la raillerie , comme Voltaire a de la 
haine dans le cœur, il n'a point dans l'esprit 
f de véritable gaieté; et la philosophie de cet 



^v oe veritâQ] 



(ao) 

^omme' constamraent heureux ^ e£it toujoutâ 
triste et. désolante j même lorsqu'elle foit rire* 

Aussi ^ et je ne sais si la remarque en. a été 
£siite^ si l'on cite Voltaire comme poète, et 
même, quoique rarement, comiiie historien^ 
jamaisr on ne le cite comme philosophe. U n'y 
a pas d'écrits philosophiques publiés depuis 
soixante ans, dans lesquels on ne s'appuie 
de l'autorité de Montaigne , dé Pascal , de La 
Bruyère, de Montesquieu et de J.-J. Rousseau. 
Dkdle part on n'allègue l'autorité de Voltaire 
en philosophie, parce qu'il est sans autorité 
comme philosophe et comme moraliste , sem-* 
blable à ces hommes frivoles qu'on recherche 
pour une partie de plaisir, mais auxquels on 
interdit sa porte, lorsqu'on veut traiter d'affaires 
sérieuses. 

Sa prose même , modèle achevé de naturel ^ 
d'élégance , de clarté , de facilité , presque tou-^ 
jours de correction , çst la perfection du genre 
tempéré de style; mais si elle est sans défaut^ 
comparée à celle des maîtres , de Pascal , de 
Bossuet, de La Bruyère, de Montesquieu, de^ 
Buffon,de J.-J. Rousseau, elleparoit sans ca-^ 
ractère et sans originalité , et elle est l'expres- 
sion de&g»ces de l'esprit plutôt que de sa force. 



On n'y trouve rien à reprendre et rien à retenir } 
on la lit avec plaisir ^ mais elle ne se grave 
point dans la pensée : c'est un aliment agréable 
au goût et d'une digestion facile y mais qui est 
peu substantiel* 

Jusque' dans sa poésie y plus animée que sa 
prose^ lors même que la pensée est emphatique 
et le sentiment outré , il est presque toujours 
prudent dans l'expression. Il y a peu de témé^ 
rite dans son style, et l'on sent, en lisant ses re^ 
marques grammaticales sur le plus audacieux 
de nos poètes , justes si l'on veut , mais sévères 
jusqu'à la minutie, qu'il étoit plus fait pour 
polir une langue que pour la créer ; et que s'il 
fut venu avant Corneille et Racine , il auroit 
intimidé la jeunesse de la langue françoise 
dans Fessor qu'elle vouloit prendre, plutôt 
qu'il n'auroit enhardi ses premiers pas. 

Que dirons-nous de sa volumineuse corres-' 
pondance , infectée , plus qu'aucun autre de ses 
ouvrages, de ces passions haineuses qui, n'ayant 
point à rougir devant le public , s'exhalent en 
invectives si virulentes, et quelquefois en projets 
si ridicules? M. de Voltaire avoit fait des en- 
thousiastes de ses talens, ou des complices de 
^es opinions , plutôt que dçs amis sincères do 



( 22 ) 

sa gloire ; et rien ne le prouve mieux que Tin- 
discrète publication de ses Lettres. Elle ne pou- 
voit rien ajouter à la réputation littéraire de Fau- 
teur de la Henriade^ de Méwpe, de l'histoire 
de Charles XII» On se doutoit assurément que 
M. de Voltaire avoit mis beaucoup d'esprit dans 
ses correspondances familières , lui qui mettoit 
partout celui qu'il falloit ; mais il y avoit bien 
d'autres choses qu'on ne soupçbnnoit pas , qu'il 
étoit inutile d'apprendre au public , et qui font 
aussi peu d'honneur au caractère de l'auteur qu'à 
pon jugement. Si M. de Voltaire avoit laissé des 
héritiers de son nom qui eussent occupé dans 
la société le rang que les talens et la célébrité de 
leur père leur auroient assuré , ils auroient , je 
crois , trouvé dans cette corresponéance bien 
des choses à supprimer pour sa gloire et pour 
leurhonneur» C'est quelquefois un triste héri- 
tage pour dçs enfans que les confidences ou les 
confessions de leurs pères. Nos philosophes du 
|8^ siècle , ennemis déclarés du célibat^ en re- 
fusant presque tous de perpétuer leur nom, 
semblent avoir voulu lui épargner les j ustes re- 
proches delà postérité; et J.J. Rousseau, qui 
laissoit après Juî des Confessions , commença 
prudeiTlWi^^nt pî^r fairç disp^roîtrç ses enfans. 



( a3 ) 

M. de Voltaire a paru avec éclat dans la tra« 
gédie y et son Théâtre est le titre le plus solide 
de sa gloire. Il vint au commencement du siècle, 
et les esprits en France, encore dans la première 
ardeur des jouissances littéraires, et plus sen- 
sibles que nous ne le sommes aujourd'hui au 
plaisir de la tragédie j crurent , après d'autres 
essais moins heureux , voir revivre enfin dans 
Voltaire seul. Corneille et Racine, dont les 
chefe-d'œuvre avoient en quelque sorte fatigué 
l'admiration , et ne l'avoient point rassasiée : et 
certes, pour me servir d'une expression consa- 
crée au théâtre, il faut convenir que si Voltaire 
ne pouvoit pas remplacer ces deux grands poè- 
tes , il avoit tout ce qu'il falloit pour les doubler. 

Cependant je crois que le sévère Boiieau, qui 
reprenoit, dans le premier poète comique de son 
temps et de tous les temps , un excès de comi- 
que , et la plaisanterie poussée jusqu'à la farce, 
auroit blâmé, dans les tragédies de Voltaire, un 
excès de tragique, et le pathétique porté jus- 
qu'à l'horreur, mise même trop souvent, par le 
jeu de la scène, sous les yeux du spectateur. 
Quelque système que l'on adopte sur le but mo- 
ral de l'art dramatique , on ne peut pas instruire 
les hommes par des situations sans exemple, et 



(34) 

on ne doit pas les divertir avec des sentimens 
ou plutôt des sensations qui deviennent de vé- 
ritables tortures, et passent la mesure de notre 
sensibilité ; et la tragédie de Voltaire , souvent 
romanesque dans laction , et exagérée dans les 
sentimens y exalte l'imagination et émous^ la 
sensibilité , semblable à ces liqueurs fortes qui 
allument le sang et débilitent les nerfs. 

Quant au style et à ce qu'on appelle les mœurs ^ 
on sait tout ce que M. de La Harpe lui-même 
a relevé de négligences et d'incQrrections dans 
la versification de Voltaire. On a avoué même, 
dans des cours publics , qu'il avoit introduit au 
théâtre, plutôt de nouveaux noms et de nou- 
veaux costumes , que de nouvelles mœurs et de 
nouveaux caractères; et comme il ne perd 
jamais de vue ses opinions et ses projets , il les 
prête trop souvent à ses personnages , qui par- 
lent sa philosophie, ou mieux encore ses pas- 
sions , .plutôt que les leurs. 

On pourroit, sans doute, dans un parallèle de 
nos troisgrands tragiques, artistement combiné, 
et avec des compensations adroitement ména- 
gées, déguiser, à force d'antithèses, l'infériorité 
de Voltaire , à peu près comme un architecte 
masque, à force d'art, et avec des illusions d'op- 



( ^5 ) 

tique, les irrégùlarite's d'un édifice. Mais que 
Voltaire soit, dans Fart de la tragédie , le second 
après les premiers, ou le premier des seconds, 
toujours est-il vrai qu'il est , quoiqu'à une dis- 
tance infiniment inégale des uns et des autres, 
entre les premiers et les seconds. L'illusion 
qu il fait à la représentation ne se soutient pas 
toujours à la lecture ; et chez un peuple avan- 
cé , si le théâtre est un plaisir, là lecture est un 
hesoin. Il a rendu, par son exemple, la tragé- 
die plus facile , et ce n'est pas ainsi que Fart se 
. perfectionne. C'est un grand poète tragique, 
mais qui n'a fait faire aucun progrès à Fart de la 
tragédie, puisqu'elle avoit été, dans toutes ses 
parties , cultivée avant lui avec plus de succès. 
Or, le caractère du génie est d'avancer, et non 
de rester statîonnaire ; et sans adopter dans toute 
sa rigueur la maxime de Boileau sur l'infério- 
rité en poésie, on peut assurer que le patrimoine 
littéraire d'une nation éclairée ne se compose 
jamais que du meilleur, du parfait, du classi- 
tjue en un mot, dans tous les genres; et qu'à la 
longue, le moins bon i;i'est guère plus connu que 
le mauvais. 

Voltaire n'avoit pas même, comme poète, 
le goût aussi sûr qu'on le pense communément. 



( ^6 ) 

Corneille, créateur de son art, et qui, le premier 
en France, si j^ose me servir de cette expression, 
sépara la lumière des ténèbres, avoit pu chance- 
ler sur la limite, et lui-même s'applaudir d'avoir 
fait Pertharithe , d'aussi bonne foi que d'avoir 
fiait Cinna ou Poljeucte. Mais Voltaire , après 
un siècle de goût et de chefs-d'œuNTe , après Cor- 
neille, après Racine, après lui-même et ses meil- 
leures tragédies , en donner au public de si foi- 
bles et de si malheureuses; et, dans une longue 
correspondance, défendre , contre un homme 
de beaucoup d'esprit et de littérature (i) , le pi- 
toyable dénouement de je ne sais quelle tragé- 
die , avec toute la chaleur de la conviction , c'est 
ce qu'on a peine à concevoir de la part du cri- 
tique le plus éclairé de son siècle , et du sévère 
commentateur de Corneille. 

M. de Voltaire faisoit ses tragédies à force 
d'esprit, comme il faisoit ses histoires et sa 
philosophie à force de passion. Sa tête s'exal- 
toit; son cœur restoit froid. On a beau faire, on 
ne peut , en vers comme en prose , exprimer 
que soi-même , et les passions de Voltaire , qui 
n'étoient ni tendres ni nobles , ne sont point 

(i) L*abbé de Bernis. 



(^7) 
celles avec lesqfiielles on fait des tragédies. Il 
travailloît d'ailleurs avec trop de précipitation. 
Il vouloit , à tout prix , jouir de son vivant de 
toute sa gloire, et en général, dans quelque 
genre que ce soit, ceux qui la demandent avec 
tant d'empressement et d'inquiétude à leurs 
contemporains, se déÉ^ent de la postérité. 

M. de Voltaire, le premier dès beaux esprits, 
et peut-être chez tous les peuples , n'est donc 
pas , pour les François , dans aucun des genres 
de littérature dont une nation peut s'honorer, 
le premier des écrivains. « Voltaire , a dit un 
homme d'esprit, a atteint la perfection des 
choses communes » . Il été surpassé dans l'épo- 
pée, dans l'art dramatique, dans le genrç de 
l'histoire et des études philosophiques ; et, dans 
le genre badin, il n'a rien d'aussi parfait que le 
Lutrin y ni de plus gracieux que Vert-Vert; le 
reste ne vaut pas V honneur d'être nommé; et 
l'on peut avouer, sans conséquence, que , dans 
le genre cynique, licencieux , irréligieux , il est 
inimitable et supérieur à tous. Nul n'a pré- 
paré avec plus d'art la coupe empoisonnée qu'il 
a fait boire à ses contemporains, et le chef-d'œu- 
vre de son talent poétique a été un crime con- 
tre la patrie et les mœurs. 



( 38 ) 

Mais M. de Voltaire a été, ou plutôt a eu le gé* 
nie de son siècle ; et ce siècle qui Fa fisdt, s'est 
prosterné devant son ouvragé. Dans ce siècle 
h jamais célèbre , qui a commencé en France 
par une révolution dans les mœurs , et a fini par 
une révolution dans les lois, Voltaire, contem-» 
porain de toutes les deux, a prolongé l'une et 
préparé l'autre; et les a^ pour ainsi dire, liées 
ensemble, par la révolution qu'il a faite dans la 
littérature, et la direction qu'il a donnée auxlet-* 
très; aux lettres qui, après avoir éprouvé l'in- 
fluence de la révolution des mœurs , ont, à leur 
tour, si puissamment influé sur la révolution des 
lois et le bouleversement de la société. Ce fut 
doqc à juste titre , que la révolution , à sa nais- 
sance, salua Voltaire comme son *chef , lorsque , 
sous ses traits, la philosophie fut promenée sur 
un char de triomphe dans les rues de la capi- 
tale, aux applaudissemens d'une multitude in- 
sensée : tels les malheureux Troyenstraînoient 
dans leurs murs cette funeste machine qui re- 
céloitdans ses flancs la désolation et l'incendie. 

scanditfataîis machina muros 

Fcela armis, mediœque minans illabitur urbi. Virg. 

En vain les partisans de Voltaire lui font 
|ionneur de ses prédications éternelles de bien- 



{'9) 
ice et de tolérance. Il a prêché la bienfai- 
sance la haine dans le cœur; etson amour pour le 
genre humain, dont il a toujoui-s excepté la reli^ 
gion chre'tienne, ses disciples et ses ministres, 
a justitîé les plus horribles persécutions. Il a 
prêché la tolérance, les armes à la main, et 
^^Bfl disant : Il Si j'avois cent mille hommes à mes 
^^Btdres, je sais bien ce que je ferois». 11 les a 
^^^ps, les cent mille hommes, aux ordresde ses 
^^■pinions et de ses projets ; il en a eu même bien 
^ffovantage, et l'on avu ce qu'il en a fait, ou d'au- 
tres en son nom . « Il a fait tout ce que nous 
voyons», a dit, au fort de nos désordres, l'his- 
torien de sa vie , son disciple et son ami. '< Il a 
lait tout ce que nous voyons >i , diront long- 
temps encore les générations à venir. II a fait 
Us malheurs de l'Europe, en égarant la France, 
la tète de ce grand corps. 11 a fait les malheurs 
de la France, en y faisant germer, avec sa 
philosophie, le mépris et la moquerie des choses 
graves , et l'estime des choses frivoles. Sa gloire 
passera. . , . Déjà plus d'une fleur est tombée de 
sa couronne; il n'y a pas un de ses partisans 
i n'ait été forcé de faire quelque conces- 
I au préjudice de sa gloire. Bientôt on ne 
■défendra plus que sur l'intention y et s'il con- 




(5o) 

serve des admirateurs , il ne fera plus d'en- 
thousiastes. 

Non empire est détruit » si llioiiiiiie est reconnu; 

a dit ce Mabomet d'uu siècle poli, du Ma- 
homet d^uu peuple barbare. Lliomme a été 
recomiu^ ses passiooSy son orgueil, sa mali- 
ipiitê. « « « : son empire est détniit.. . . ; et, né 
son siè^ 9 il passera avec lui. 



.■•IM^ 



(5, ) 



Considérations philosophiques sur les principes 

et leur application. 



Li £ s grands désordres de la sociëtë y comme les 
grandes maladies du corps humain ^ tuent les 
foibles et affoiblissent les forts. Les hommes 
d'un esprit superficiel et d'une morale chance- 
lante , ne croient plus à des vérités qui ont été 
si violemment, et, à ce qu'il leur semble, si ai- 
sément ébranlées; et les hommes distingués par 
une raison plus éclairée , et même par les plus 
solides vertus, ne sont que trop disposés à trai- 
ter d'abstraction, et d'une perfection impossible 
à mettre en pratique , toute manière forte , ab- 
solue , générale , de considérer la société et les 
vérités qui s'y rapportent. Us désireroient que, 
dans l'exposition des principes, on condescen- 
dit davantage à la foiblesse humaine ; et peut- 
être, que l'on composât avec la mollesse des 
mœurs , l'égarement des esprits , le malheur 
des temps. Ainsi les uns manquent de foi, les 



( 30 . 
autres d'espérance. Ceux-ci voudroient s'arrê- 
ter au bien, et désespèrent, d'arriver au mieux; 
ceux-là nient le bien lui-même, et sont portés à 
laisser tout aller au gré d'un aveugle hasard.. 

Quelques réflexions sur ce sujet important et 
tout-à-fait philosophique , ne m'ont pas paru 
déplacées, et je les adresse à ceux qui connois^ 
sent la vérité, qui l'aiment, et ne pèchent que 
par un défaut de confiance à sa force irrésistible^ 
plutôt qu'à ceux qui , ne sachant même pas s'il 
existe quelque principe , blasphèment ce qu'ils 
ignorent , et employeroient volontiers , à étouf- 
fer toute connoissance de la vérité, la puis-^ 
sance qui n'a été donnée à la société que pour 
en établir l'empire. 

Il faut distinguer, dans l'ordre moral ou so- 
cial, les principes de leur application ; comme 
on distingue, dans l'ordre physique , la théorie 
d'un art , de la pratique. 

Les principes de toute science morale , ainsi 
que la théorie de tout art physique, doivent être 
bons d'une bonté absolue, et les meilleurs possi- 
bles. L'application et la pratique sont impar- 
faites , ou ne sont bonnes que d'une bonté rela- 
tive aux hommes, aux temps et aux circons- 
tances. 

La 



(33) 

La raison en est évidente. Tous lesprinçipeS| 
même ceux des science:^ physiques^ sont dès 
vérités premières y essentielles^ fondamentales ; 
elles sont de Dieu ou en Dieu y ordre essentiel y 
raison stiprëme de toutes les choses^ comme 
dit Leibnitz y et elles sont nécessairement par-* 
£adtes^ comme leur auteur et la source dont elles 
émanent. L'application est de l'homme^ et elle 
est inipar£ûte comme lui. 

La perfectUnlUé y dont on parle beaucoup ^ 
consiste dans la capacité y dont est doué Fétro 
intelligent^ de passer du mal au bien^ et du bien 
au mieux : c est-à^re^ de se rapprocher^ dans 
l'application^ le plus possible des principes. 

Le perfectionnement^ dont on parle un 
peu moins y consiste dans le progrès actuel de 
rhpmme^ du mal vers le bien^ et du bien vers 
le mieux. 

JSitlsL perfection y dont on ne dit rien ^ consiste 
à avoir atteint le bien absolu^ le' mieux possi^ 
ble^ autant qu'il est donné à l'homme de l'at-'. 
teindre ; car la perfection de l'être imparfiait et 
bomé^ ne peut jamais être qu'un plus haut degré, 
de perfectionnement* 

Il n'est pas vrai y à parler philosophiqu^meuti 
que le mieu;:^ soit l'eqnemi du biep y et ce seroit 

I. s 



(54) 

une erreur dangereuse de prendre pour une rè- 
gle de conduite un b^ mot qui signifie seule- 
ment que la recherche intempestive du mieux^ 
là où le bien suffit encore^ peut être elle-même 
un mal. Ainsi un aliment salutaire peut deve* 
nir mortel y par la disposition de celui qui s'en 
nourrit. 

La perfection, dans la société, consiste à 
rapprocher les lois de la perfecti<Mi des prin^ 
cipes, et dans l'homme, à rapprocher les mœurs 
de la perfection des lois. 

Je sais que ceux qui veulent jeter du ridi-* 
cule ou de Fodieux sur les défenseurs des prin- 
cipes, ne manquent jam^s de citer ce mot à^ 
je ne sais quel sophiste : Périssent nos colo^ 
nies plfùiôt qu'un principe; sans faire atteoh- 
tion que ce mot n'a aucun sens, ni bon ni mau« 
vais. En effet un principe, c'est-à-dire une vé^ 
rite ess^Ditielle, ne peut pas périr, même quand 
l'univers périroit^ et le principe physique que 
la ligne droite est la plus courte entre deux 
points, et le principe moral qu'il existe une 
cause première j ne seroient pas moins vrais en 
eux-mêmes, quand la matière seroit anéantie, 
ou qu'il a exisleroit plus d'hommes sur la terre. 
En second lieu, bien loin qu'on puisse établir 



(55) 

Talterpative de ra«é«itis$emçftt 4e Tumv^iY 
ou de ranéantis^emeot d'ua principe ; ç^ spat 
au coatwrè le§ lois générales > ou Içs priçH- 
cipe8 de Tordre physique ou de l'prdte moral ^ 
<]ui coiiserveot le moude matériel, ou le inonde 
politique, et l'univers entier périjrQit avec tout 
ce qu'il renferme , h ce^ principes pouvoieflit 
périr ; eufîn la société elle-i»êine sacrifie 3Qu- 
veat rbomme aux principes , puisqu'il n'y au- 
roit pas de raison de punir de mort , ni de i'y 
déirouer volœ^itairement , si les principes , tu 
ne tueras pas, tu défendras ton pajs, n'étoient 
pas vrais. 

Je reviens donc à*la proposition énoncée 
{dus haut, que la perfection est dans le principe, 
et rimperfectiûn dans Tapplication , et même 
qu'il ne peut y avoir quelque bonté dans l'ap- 
plication , qu'autant qu'il y a toute perfection 
dans le principe. Et afin de mieu^ faire enten** 
dre ce que j'ai à dire sur l'ordre moral, je 
prendrai mes comparaisons dans l'ordre physi- 
que, et j'expliquerai, conformément aux règl^ 
d'une saine logique , ce qui est aujourd'hui 
moins connu , parce qu'il Test davantage^ 
. La ligne droite est le prolongement d'un point 
fers on autre point > I»rolonge«ietit.q^^e ^'é^ 



(56) 

carte ni d'un côté ni d'autre^ et qui est néces-» 
sairement le chemin le plus court entre les 
deux points. Voilà le principe , et il est absolu. 
Mais si l'on veut en faire une application ma- 
tërieHe , et par des moyens mécaniques , même 
les plus parfaits 9 et que l'on essaie de tracer 
4jne ligne droite sur le terrain ^ ou de faire une 
règle de bois ou de cuivre ; cette ligne ou cette 
règle^ regardées avec des yeux plus parfaits que 
les nôtres , ou à l'aide d'instrumens qui éten- 
dent et rectifient notre organe visuel , parais- 
sent y comme elles le sont réellement , bien éloi« 
gnées de la rectitude parfaite du principe géo- 
métrique y et l'on y aperçoit des défectuosités 
et des courbures sans nombre. Ainsi l'applicâ- 
cation est imparfaite ^ comparée au principe qui 
est parfait, ou eUe n'est bonne que d'une bonté 
relative à la force de nos organes et à la dis- 
position des matières sur lesquelles ou à l'aide 
desqueUes nous opérons. 

Le cercle y nous disent les géomètres^ est un 
espace terminé par une ligne appelée circon^ 
férence^ dont tous les points sont également 
distans d'un autre point appelé centre, où toutes 
les lignes droites qui vont du centre àlacircop. 
iérence, sont parfaitement égales entre dles^ et 



(5?) 

OÙ une ligne droite, appliquée exteneurcmeiit 
à la circonférence , ne la touclieroit qu'en un 
point, etc. etc. Voilà le principe; il est ab- 
solu, et ne souQ're aucune niodincation. Mais 
que l'on en fasse rapplicatioii sur une matière 
quelconque , l'imperfection de nos organes , 
des instrumens que nous employons, des matiè- 
res que nous mettons en œuvre , c'est-à-dire , 
l'imperfection des mojens, se communiquera , 
nécessairement aux ^èis , et jamais nous n'ob> j 
tiendrons que des ronds ou des cercles dont ■] 
tous les points ne seront pas également éloignés ] 
du centre, dont tous les rayons et tous les dia- j 
mètres ne serontpas parfaitement égaux enti'C 
eux , et que des tangentes toucheront certaine- 
ment en plus d'un point, etc. etc. C'est-à-dire, 
quelorsque nous voulons faire des lignes droites, 
nous faisons des lignes courbes, et quand nous 
voulons laire des lignes courbes , nous faisons 
des lignes droites; voilà l'homme et sa foiblesse : 
et ici encore l'application, bonne en elle-même, 
ne l'est que relativement à l'homme qui la fait 
et à la matière avec laquelle elle se fait. 

Mais l'ouvrage sera d'autant plus parfait et 
l'artiste d'autant plus habile, qu'ils se rappro- 
cheront davantage, dans cette application méca- 




(5Ô) 

tique j de la perfection idéale dit principe ; et 
l'horloge la meilleure^ par exemple^ sera cdlô 
(en laissant à part les autres conditions de son 
fiiouvement ) dont les rouages approcheront 
le plus de la parfaite rondeur du cercle géomë^ 
trique. Sans doute 1^ arts dilB^rens etigent nn 
degrë différent de perfection^ et la roue dnchtt^ 
ron demande bien moins de pfécisimi ^Qe k 
roue de l'horloger. Mais même dans les iùè.^ 
chines les plus grossières^ le jeu €61 plui^ h^ 
cile, l'usage plus commode^ et l'ouvrâge èntiei^ 
plus solide et plus durable 5 à meëuns^e les 
différentes pièces ^ droites ou courbée y qui le 
composent ^ se rapprochent davantage dé k 
rectitude^ ou dé là circularité mathématique^. 
C^ést cette perfection que nous recherchons 
dans les arts^ soit en è!KerÇânt nos C^rgâU^^^ âôit 
en perfectionnant nos instrumens^ soit en pré* 
parant ou chmsissant avec plus de soin les nàa-^ 
tières que nous employons* Nous non* tonr** 
mentons même pour atteindre cette perféctîoïi 
dans les objets physiques > tandis que nous noud 
contentons, pour la morale, de parler de pet^ 
fectibiUté. Mais Comme les arts peuvent dé- 
générer par Une poursuite minutieuse d'une 
perfection quelque6>is imaginaire > la mm^ale 



l ne sauroit avancer, tant qu'on s'arrêtera à la 
I Taine et stérile contemplation d'une perj'ectibi- 
} 2îf^ idéale. 

L'application de ce que nous venons de dire 
se présente d'elle-même : 

« Tu adoreras un seul Dieu , et to l'aimeraS 
a de tout ton cœur». Voilà le pnncipe de toute 
I religion, et lefondcmentde toute société: prin- 
cipe absolu, principe parfait, le plus absolu et J 
le plus parfait de tous les principes. Une société' ] 
religieuse est plus parfaite à mesure qu'il y a 
dans ses lois des prescriptions plus sévcresd'ado" 
f ration de l'Etre suprême; et dans son culte, 
I des motilset des moyens plus puissans pour ex*- 1 

citer les hommes à l'amour qu'ils lui doivent i ' 

I et les hommes eux-mêmes sont plus parfaits, I 

'. à mesure qu'ils sont plus fidèles observateurs d«H 

I ces lois et de ce culte. Mais dans l'appllcatioil^ 

I «te ce principe, combien d'iniperfeclions dani*! 

I -quelques sociétéset même dans tousles hommes?'' 

Ainsi les peuples ignora ns ont adoré une mul- ' 

tilude de dieux, objet de leur terreur pi iitùt que 

. de leur amour. Les mahomctans adorent utï 

I seul dieu ; mais ils mêlent à son culte les imagî-^ ] 

nations les plus ridicules , les pratiques les plus " 

bizarres, et même les tolérances ou les prohi- 



(40) 

bitîonsles plus insensées; les hommes corrom-* 
pus adorent et aiment une multitude de choses 
qui ne sont pas Dieu ; et même les plus éclairés 
^et les plus vertueux ne partagent que trop sou- 
vent, entre un grand nombre d'objets, les sen*« 
timenk d'amour et' de crainte qui ne sont dus 
qua la Divinité. L'application est donc bidn 
éloignée de la perfection du principe ; et bonne 
en elle-même , elle ne l'est que relativement à 
-la foiblesse de l'esprit de l'homme, et a ladépra* 
vation de son cœur : car il faut observer que 
i'id61àtrie,'qui est l'application la plus impart 
faite de ce grand' et premier principe, a eDe^^ 
même quelque chose de bon , puisqu'elle ean-< 
serve l'idée de la Divinité ; et que, selon M. Bo&- 
sueft, la religion païenne maintenoit quelqtùe 
ordre dans les sociétés anciennes; au lieu que 
l'athéisme n'est pas une application , mais une 
négation formelle du principe, et rànéantisse<* 
nient de tout ordre parmi les hommes. 

a Honore ton père et ta mère », est le prin- 
cipe fondamental de toutes les lois politiques , 
et dé toute constitution de société domestique, 
et même de société publique ; puisque , selon 
tous les interprètes, il renferme aussi la rèjgie 
de nos devoirs envers la paternité politique, ou 



(4i) 

le pouvoir public et ses ministres. Ce principe 
est d'une perfection absolue; et la société sera 
d'autant plus parjBùte qu'elle rapprochera da- 
vantage ses lois de la perfection du principe; et 
l'homme lui-même d'autant plus par&it , qu'il 
conformera mieux ses mœurs à la perfection 
des lois. Mais que d'imperfection ou de foiblèsse 
sur cet objet important , dans les lois de beau- 
coup de sociétés et dans les mœurs d'un grand 
nombre d'hommes; et combien d'actions ou 
d'intentions qui blessent en quelque chose U 
rectitude absolue du précepte ! 

« Tu ne prendras point lé bien d'autrui; tu 
» ne désireras même pas rien qui soit à lui; tu 
» ne porteras pas de faux témoignage, etc. etc.» 
Dans ces préceptes se trouve le principe de 
toutes les lois civiles et d'administration^ et 
généralement de tous les rapports entre lès 
hommes. Ce principe est d'une perfection ab- 
solue, et la perfection de la société consiste à 
l'affermir et à la déveloj^er par ses lois , et à 
y conformer les mœurs. Mais combien, dânis 
les sociétés, de lois foibles et imparfaites ! com« 
bien , dans' l'homme même le plus vertueux , 
d'actions plus foibles encore et plus imparfaites ! 
et si nous les pesions au poids du sanctuaire ; si 



(40 

nous pouvions les considérer avec les yeux pef^ 
çans de celui qui voit tout ^ ju^u'aux intentions 
les {4us secrètes y que de désirs ou même d'actes 
ne trouverions-nous pas en contradiction avec 
le principe! 

Si de ces principes fondamentaux^ novspas^ 
sons aux vérités secondaires qui en sont le déve- 
loppement nécessaire 9 nous retrouverons tou-^ 
jours la même perfection dans le principe ^ la 
même imperfection dans lap^^cation. 

Car il faut observer qu'il y a dans la science 
morale et politique^ comme dans les sciences 
physiques^ des principes primitif qu'on appelle 
a^iôme^j et des principes secondaires tout aussi 
ceri;ains9 même tout aussi évidens , mais qui ne 
le sont que pour un moindre nombre d'esprits* 
Le tout est plus grand que sa partie; si^ à des 
quantités égales^ on ajoute des quantités égales j 
les touts seront égaux; la ligne drmtè est la plus 
courte entre deux points^ sont des axiomes ou 
des principes évidens pour tous les hommes qui 
oiit le libte vsage de leur intelligence. Mais 
V égalité des trois angles de tout triangle rectiU-- 
gneàdeux angles droits; le carré de Vhjrpothé^ 
imsé dun tiiangle rectangle^ égal à la somme 
des carrés faits sur les deux autres côtés y etc. > 



W ( 45 ) 

^Hù sont des vérités dérivées des premières, 
sont aussi évidentes pour ceux qui oot étudié 
la géométrie, et les propositions contraires pa- 
roitroient avec raison une absurdité aux géo- 
mètres ; comme les propositions contraires aux 
premiers axiomes paroissent absurdes à tous 
les esprits. La connoissance de ces principes 
secondaires suppose seulement plus d'étude et 
de réflexion. Il en est de même dans la science 
de la religion et de la politique. Outre les prin- 
cipes fondamentaux , il y a des principes sub- 
séquens , qui Sont l'application première et le 
développement nécessaire des premières véri- 
tés : mais les ignorans, qui ne peuvent nier 
celles-ci, contestent la certitude de celles-là, 

L opposent aux gens instruits leur ignorance 
ne comme une objection. 

'Ainsi l'unité et l'indissolubilité du lien do- 
mestique ebtre le père et la mère, sont l'état 
naturel du mariage, c'est-à-dire l'état parfait; 
et toutes les doctrines, et nif-mc tous les docteurs 
qui oht porte atteinte à ce pfint-ipe d'ordre so- 
cial , ne lui ont reproché qu'un excès de perfec- 
tion. Mais en convenant de la sainteté du prin- 
cipe, Ie3 uns ont détruit l'unité, les autres l'in- 
^■fittolubilîté : ceux^i ont établi la polygamie ; 



^^opp 
^HMbne 
^^P Ain 



(44) 

ceux-là ont permis le divorcé. Et comme ta 
variation est le caractère inévitable de l'imper- 
fection y qui n'est qu'un état transitoire ^ tantôt 
on a fiait dépendre la dissolution du lien con- 
jugal de certaines conditions , et tantôt de quél^ 
ques autres ; quelquefois le lien a été aussi facile 
à rompre qu'à former^ et plus souvent la faci-^ 
lité de le dissoudre a été restreinte par des lois 
sévères. Même dans les sociétés ou des lois, aussi 
parfaites que le principe lui-même y ont consa- 
cré l'unité et l'indissolubilité du nœud conjugal, 
eombien, dans les mœurs deshondmes, d'actions 
et de désirs qui sont en opposition perpétuelle 
avec la perfection des lois? Partout on retrouve 
l'imperfection de l'application à côté d^ la per- 
fection du principe ; partout la foiblesse de 
l'homme et de ses pencHans, en contradiction 
avec la bonté absolue de l'Être suprême et la 
sainteté de ses préceptes; et même chez les )Ui6, 
la loi mosaïque, qui permit la répudiation, 
donna expressément pour motif à cette tolé- 
rance , l'imperfection de ce peuple, et la' dureté 
de son cœur : propter duritiam corcUs. 

L'unité de pouvoir public , et l'indissolubifité 
du lien politique entre le pouvoir et les sujets , 
sont certainement l'état naturel de là société 



(45 ) 

I publique , puisque cet état est le plus favorable 
à sa durée et à sa ve'ritable prospérité ; et c'est ce 
qui fait que nous voyons la monarchie s'établir 
ou se rétablir avec une extrême facilité , là où la 
démocratie n'avoitpus'introduire, même pour 
un temps, qu'au prix des plus gran<is.désoHlres 

k et des plus affreuses calamités. Mais les uns, 
tout en établissant la démocratie ou l'aristocra- 

[ tie, ont vu l'unité de pouvoir dans une première 
1 magistrature dont ils l'ont surmontée , sous le 
nom de dictateur, de doge , de président , et à 
laquelle ils ont donné , tantôt les honneurs per- 
zuanens du pouvoir, et tantôt, pour un temps 
très-court, la réalité. Les autres ont vu l'unité 

, politique dansun sénat ou dans des comités plus 

, oa moins nombreux , où ils ont concentré tous < 
les pouvoirs. £nfîn des peuples inquiets , consi- 
dérant le pouvoir comme un ennemi contre le-: j 
quel il falloit se précautionner, et non comme le « 
père qu'il faut honorer^ ont établi , sous divers 
taoms et diverses formes, des monarchies mix- 
tes, ou , au moyen d'oppositions légales, de ré" ] 
sistances indéfinies, même de concurrences da i 
pouvoir, tout est en balance dans la société, 
IVutorité et l'obéissance, la tranquillité et l'agi- 

L tation , l'existence même de l'État et sa ruine . 



C46) 

Le principe de rindûsolnbîlîte da fien poU-^ 
tique n'a pas éiéy dans la pratique^ moins dé- 
figure que le principe de Tunité : ceux-ci n'ont 
TU dans la société qu'un contrat réirocable à la 
Tokmté des parties ; ceûx-»là > à chaque vacance 
du tr6ne^ ont imposé au prince de nouvelles 
conditions ; d'autres enfin ont été plus loin : ils 
ont légitimé l'insurrection violente y et ont dé^ 
truit la société dans le vain espoir de la recom- 
mencer* 

Lliérédité du pouvoir est certainement un 
priMipe naturel dans une société de familles^ et 
le moyen le plus eflGicace de prévenir les troubles 
que finnoit naitre^ au sein de toute réunion 
dliommes^ un si grand objet exposé à toutes les 
amiùtions* Je dis dans une société de familles ; 
car râi^ilité est un principe tout aussi naturel 
dans une société d'individus célibataires^ telle 
que Tordre de Malte ou le gouvernement exté- 
rieur de rÉglise chrétienne. Mais dans l'appli- 
cation que les divers peuples ont faite à leur état 
social de ce principe d'hérédité , les uns, en re- 
tenant l'hérédité, sont restés à moitié chemin, 
et ont i^tardé le parfsdt développement du 
principe, en admettant les femmes a la succes- 
sion, ou en n'adoptant pas ccmmie une çonsé- 



(47,) 
quence la prîmogéniture ou même la filiation ; 
car quelques anciens peuples ont appelé au 
Irène les neveux plutôt que les en&ns. 

Or, on peut assurer qu'une société est d au- 
tant plus forte qu'elle a , mieux et plutôt , mis 
les lois en harmonie avec les principes, et con- 
sacré ou développé les principes parfaits par 
des lois par£iites : et il ne faut pas chercher 
ailleurs la raison de la durée de la France et de 
sa supériorité. 

Que veut^n cependant, lorsqu'on s'alarme si 
aisément de toute manière absolue , générale , 
de considérer les vérités sociales? Faut-il affoi- 
blir les principes pour les £ûre accorder avec 
les applications ; ou faut-il partout s'en tenir aux 
applications telles qu'elles sont , et rejeter les 
principes ? Ici, je reviens à la comparaison des 
vérités morales et des vérités physiques. 

Qu'il soitpermisde supposer pour un moment 
qu'on puisse , à force d'esprit (et que ne peut-on 
pas soutenir avec de l'esprit)? ébranler la certi- 
tude des axiomes de géométrie sur les proprié- 
tés de la ligne droite, du cercle, des angles, 
fondement de presque toutes les opérations deg 
arts mécaniques. Bientôt il n'y aura plus de 
rectitude , encore moins d'uniformité dans les 



( 4S) 

procédés des arts ^ ni de moyen de pouvoir ra- 
mener à des notions fixes y et communes à tous ^ 
les artistes dont l'imagination bizarre y la pa-* 
resse y Favidité y s'égareroient dans les résultats 
les plus imparfaits et les plus vicieux* On ne 
pourra plus rien régler, parce qu'il n'y aura plus 
de règle ; rien imiter, parce qu'il n'y aura plus 
de modèle ; rien perfectionner , parce qu'il n*y 
aura plus de type de perfection; et comme la 
perfection est à elle-même son terme , et que 
l'imperfection ne peut en avoir, la dégénération 
ira toujours croissant, et les arts les plus utiles 
aux hommes périront bientôt par l'ignorance 
des artistes et l'impossibilité de les redresser. 

Sans doute , on ne manquera pas de remar^ 
quer que la nécessité même des choses rame- 
neroit forcément les artistes à l'observation des 
règles ; et que bientôt on s'apercevroit que les 
murs s'écroulent , s'ils ne sont pas élevés per- 
pendiculairement ; que les eaux ne peuvent 
couler que sur un plan incliné; et que les roues 
ne sauroient tourner si elles ne sont pas rondes- 
Mais comment ne voit-on pas que la nécessité 
morale, tout aussi impérieuse, tout aussi absolue 
que la nécessité physique , quoique dans un es- 
pace de temps plus long, ramène tout aussi 

infailliblement 



(49) 
ia&îlliblement les sociétés à robservatlon de 
leurs principes ; qu'elle les y ramène par de su- 
bites ou d'insensibles révolutioas ; qu'elle les 
y ramène par le malheur , et que tôt ou tard la 
politique s'aperçoit aussi que la socie'té domes- 
tique ne saiiroit subsister avec la dissolution du 
lien conj ugal ; la société politique avec le par- 
tage du pouvoir; aucune société religieuse ou 
politique sans autorité , et l'univers lui-même 
avec l'athéisme (i)? 
, En effet, que l'oa porte atteinte à la croyance 

(i) On ne peut s'empêcher de remarquer ud secret 
pport , dans la société , entre le goût de la perfection 
dans les arts , et le goût de la perfection dans la morale, 
lorsqu'on observe que les peuples , arrêtés dans ta route 
de la civilisation par un respect superstitieux pour des 
lois imparfaites , qui ne leur laisse pas même le désir de 
lois meilleures , tels que les Turcs et les Chinois , ne per- 
fectionnent pas , n'innovent même jamais dans les arts 
qu'ils connoissent plutôt qu'ils ne les cultivent; et que 
les productioasde leur industrie, qu'ils échangent contre ' 
les nôtres , fabriquées avec quelque art , et presque tou- 
jours avec une merveilleuse patience , portent aussi l'em- 
preinte de leur attachement opiniAtre pour une routine 
toujours la même, et de la servile uniformité de leurs 
idées. 




( 5o ) 

principe de tous les principes^ et qui renferme 
l'amour de l'Etre suprême et le respect pour se» 
lois; sans doute, cette docfcrin^ n'empêcher^ 
pas que^' pendant leur courte durée, quelques 
individus ne jouissent paisiblement de lejir for- 
tune^ et <ne aieurent tranquiUement dans leur 
lit. Ils pourront même ^ quoique athées^ ^^^^ 
ni mauvais fîls, ni mauvais pères , ni ipauyaîs 
époux, ni mauvais citoyens. Ils se crcHrent 
vertueux par principes , lorsqu'ils ne sont que 
modérés par tempérament ; réglés dans leurs 
désirs, parce qu'ils trouvent au dehors^ etdaiis 
les lois , la règle de leurs actions ; et retenus en- 
fin, parce qu^îls sont contenus ; et ils regarde* 
ront peut-être compae inutile à la société une 
croyance dont eux-mêmes ont pu se passer. 
Mais que l'on considère les e£fet3 de ces funestes 
maximes dans lia espace de |emps assez > Long 
pour qu'efles soient généraiement i^pendues^ 
et qu'elles aient gagné ie peuple €t même les 
gouyernemens , et l'on verra ce. que peut de- 
venir le monde ^ lorsque Dieu >m'existant plus 
pour la société où son nom même ne "seroitpas 
coniiù , l'homme se trouvera seul , et tête 4 tète 
avec l'homme. 

Que de coupables écrits osent nier Tàutorité 



(5i) 

dcficiiestique ^ et jt^pri^er h 1^ durée des bespiiis 
physiqi^s 4» prç^ieir igè le$ r^ippçrte réci- 
prpq^ç éJ^ pères ef^À^ ^nf^m; .ojkjbî^ôt l'oa 
yerpjiL }|i4Qffîif?^iPA dçîS j^ujj^^ ^^^ et de leurs 
^^mkm^ i h niépri^ de k vieUles^e et de son 
expéif^ace; IWoiÂ^ «japitftlç , raatorité pa- 

^^[^llis , ^ mf^tmt y^torké msiterwlh (i), 

fj^é^^h^^^ fpéowptfeç ; l eg^té s'iotrodui- 
ira , p^^4 la i^àiUirey ineme â^m l/ss forn^es du 
lAPg^^ fnU^^ le^ mkw et jkurs panens; la 
famille y au lieu d être le sanctuaire de ia paix 
pftT 1^ ré^nip9 4ês cœurs , géra , ç^ar le rapp^ro- 
çheii^irt de$ qqt^ > \m théit^e de di^oi:ide ; 
le$ dtf^b^tê^àf^ m^iTis qoptre hd9 feiimoe^^.des 
feni^eç ijCQi^e Ji^s inaris , d^^ çQ^egas coutil les 
pèares^ despè^(es;Q(iép^e contre les en£ans> (crime 
inouï jcA ré$€^^é # ^otre âg^ei î ) .ëpotvyanteront 
Itô ^ribunau^; et^ dans r^$paçe de :t^eaAe ans ^ 
on compte^:^ p^utretce plus .de pauricid^ Sfiil 
n'y aYOuiï eu d'fi^s^siiiAts 4aii$ ttçuit ,ui;i siècle. 



Hta 



jij r. 



(i) li^^ TaivtQ^itë :pf^tei;ci|^Ue .e$t peu ^ chose , l'au-^ 
torité ms^erçelle n'est plus rien ; et comme partout ^ùi 
cet effet peut s'apercevoir, toutes les idées sont perver^ 
ties,«t'ies mœurs affoiblîes sur tous les points, la défë* 
renée dVp jeune homme pour sa mëre prend quelque- 
fois ttp nir de galanterie tQ(it-rà-fait choquant. 



• • 



( si ) 

Que des doctrines malheureusement trop ac- 
créditées portent atteinte à l'indissolubilité du 
lien conjugal, et la repre'sentent comme un 
odieux esclavage , et bientôt l'on verra la licence 
bannir des foyers domestiques toute modestie 
et toute décence; la dissolution du lien entraîner 
la dissolution des mœurs ; et le législateur , forcé 
de céder au torrent , n'avoir que ses propres 
exemples à opposer à la dépravation des esprits^ 
et s'honorer lui-même sans pouvoir rassunr la - 
société. 

Que de foibles opinions ^ mises à la place de 
doctrines fortes et généreuses, bouleversent 
toutes les idées sur la nature et l'emploi des 
signes monétaires; que l'argent, moyen univer- 
sel d'échange entre toutes les denrées , soit lui- 
même déclaré denrée et marchandise; et bien- 
tôt cette denrée sera vendue et achetée au prix 
de tout ce que possèdent les hommes, et même 
de leurs vertus ; l'or deviendra l'objet de toutes 
les affections, le mobile de toutes les actions, 
la mesure même de toutes les considérations ; 
et si le législateur s'égare dans cet entraînement 
général , on le verra foreé d'opposer à sa pro- 
pre loi des mesures de détail et des réglemens 
de circonstance, chercher à combattre la loi 



(55) 

Ipar les mœurs , lorsqu'il auroit dû redresser lea 

I mœurs sur la loi. 

Que des doctrines inconsidérées ruinent le 

' principe fondamental de l'unité monarchicfue, 
et placent la souveraineté dans le sujet ^ et l'on 
verra, dans la société, les chefe douter de leur 

tjwuvoir, et les peuples méconnoître leurs de- 
oirs, et, du milieu de ces grandes incertitudes, 

I sortir d'épouvantables pouvoirs et de mon*- 

I ta"ueux devoirs; et l'Europe, livrée à d'affreux 

Idéchiremens, attendra que, du choc des évfr^ 

liuemenS; comme d'un enfantement laborieux, 
renaisse enfin une autorité tutélaire , si toute- 
fois , pour me servir des expressions de M. Bos- 
(uet, ces terres trop remuées sont encore capa- 

^éles de consistance. 

Ainsi il y a, dans la société, plus d'imper- 

Fièction et de désordres à mesure qu'on s'écarte 
davantage des principes, et plus d'ordre et de 
perfection , à mesure qu'on s'en rapproche dans 
l'application : car c'est à ce but que l'homme et 
Ih société doivent tendre sans cesse. 

Que des peuples endormis dans les ombres de 
la mort, tels que les peuples idolâtres ou maho- 
métans, ne puissent, faute de ronnoissance de 
la perfection j s'élever d'eux-mêmes à un meil-= 



(54) 

hnt état doftt ils n'ont pas méttie Tideê; que f otft^ 
chez eux , lois et mœurs ^ arts^ scieticés^ f^ste 
Au même point ^ et <}u'après tant àe siècles , ils 
ïï^ soient encore qu'aux ëlëntens les plus gros- 
siers de là rié sôciâle^ob ^ pour pâï-lér jdtis justè^ 
au dernier terme de là dëgenérâliott tnofale; 
la société chrétienne^ à qui il a été dit d'être par* 
faite y perfecd èstote, et à qui ont été donnés la 
eonnoissance et les moyens dé tonte perfection ; 
la société chrétienne^ intérieurement ti^Vàillée 
par cette eonnoissance , voudroit en vain s*ar- 
rêter au point incertain qui sépaire la pelrfec- 
tion de l'imperfection : il &ut qu'elle avance ou 
qu'elle rétrograde; qu'elle recule jusqu'au der- 
nier terme du désordre (et nous en avons vu la 
preuve ) , ou qu'elle tende sans cesse à s'éleVer 
j usqu'à la plus haute perfection . Cette i*echer- 
che continuelle de perfection dans les arts^ de 
nouveaux progrès dans les sciences^ n'annonce- 
t-elle pas une société qui n'a pas encore f trouvé 
le repos, un peuple qui, comme l'hébreu, 
mange l'agneau dix passage debout , et le bâton 
du voyage à la main : et si les savans pouirsùi- 
vent avec une infatigable activité des méthodes 
de calcul plus simples et plus rigoureuses; les ar- 
tistes, des inventions plus ingénieuses; les gou« 



(55) 

vernemens eux-mêmes , de meilleures formes 
d'administration, le législateur potirra-t-il s'ar- 
rêter à des lois imparfaites, lorsque l'imperfec- 
tîon en est connue, avouée et Sentie, sans atten- 
ter à la plus ijoble faculté de l'être intelligent , 
et borner, dans ce qu'elle a de plus nécessaire , 
l'exercice de sa perfectibilité ? car si la perfec- 
tion n étoit pas dans la nature de l'homme , la 
perfectibilité ne seroit pas dans ses idées ; le 
mot même de perfectibilité ne seroit dans au- 
cune langue; et sans connoître celles que par- 
lent les Turcs ou les Chinois, j'oserois assurer 
qu'elles n'oflfrent aucun mot qui corresponde à 
celui de perfectibilité (i) ? 

Non-seulement la perfection morale existe 
en elle-même et dans nos idées; mais il laut 
qu elle soit connue, et que les hommes sachent 
erf quoi elle consiste, et où elle se trouve, pour 
pouvoir exercer leur capacité de perfectibilité : 
il le faut dans la morale comme dans les arts. 
Car, que seroit un savant ou un artiste qui, 
tourmenté d'un désir vague de perfection , ne 
sauroit où il tend, et ce qu'il veut obtenir? De 

(i) Les Turcs, dît le baron de Tott, n'ont pas même 
dans leur langue le mot honneur, « 



(56) 

cette vaine contempUtîon de perfectibilité^ ac- 
com{>agnëe d'une ignorance profonde de ce qui 
constitue la perfection ^ il ne pourroit résulter 
que rétat le plus dangereux pour la société ; 
celui où chacun^ selon la mesure de son esprit ^ 
le genre de ses passions , la variété de ses goûts, 
la différence des circonstances^ se feroit à lui- 
même une chimère de perfection : et la société, 
tournant k tout vent de doctrine, seroit comme 
un vaisseau lancé au milieu des flots > qui dé- 
ploieroit toutes ses voiles, et nauroit, pour 
diriger sa route, ni boussole, ni carte, ni gou- 
vernail. 

Aussi le père des humains et Tordonnateur 
suprême de la société n^a pas laissé ses enfans 
dans Une incertitude aussi désespérante. U étoit 
digne de sa sagesse de leur montrer le but en 
leur ordonnant de l'atteindre. En les douant de 
perfectibilité , en leur commandant même la 
perfection, il leur a enseigné ce qu'elle est, et où 
elle se trouve. Il a posé les principes d'une per- 
fection absolue dont la société fait l'application 
à ses états successif , domestique ou public ; en 
sorte que, par une disposition admirable, le 
dernier terme auquel la société dans ses lois , et 
l'homme dans ses actions, doivent arriver, est 



(5?) 
L précisément la première chose que la BÎTinité 

r ait révélé au genre humain , et la première 
aussi que la société enseigne à tous ses enfans. 
Aussi^ toutes les fois que ie Législateur suprê- 
me , qui est venu donner à ces premiers prin- 
cipes leurs derniers développemens , veut ra- 
mener à de meilleures lois un peuple enfant et 
grossier tombé dans des lois imparfaites , il lui 
dit : « 11 n'en étoit pas ainsi au commence- 
» ment», jib initia non fuit sic. 

Et il&utremarquer ici, comme une preuve de 
ce sentiment de perfection naturel à l'homme, 
et comme une preuve encore que cette perfec- 
tion doit exister quelque part ; il faut remarquer 
que les doctrines qui ont porté atteinte à la ri- 
gueur du principe, ont presque toujours été 
forcées de mettre le r/gon.îme dans l'application; 
en même temps qu'elles ont ébranlé la certi- , 
tude du dogme , elles ont presque toutes outré 
la morale ; et , eu refiisant de voir la perfection J 
dans le principe, elles ont voulu la mettre dans 
la pratique (i) . Mahomet a défendu l'usage des 

(i) Celte observation n'est vraie que des doctrines re- 
ligieuses, essentiel lenient morales, parce qu'elles sont 
r«Ugieuses> Mais on ne pourroit pns l'appliquer anx doc- 



L 



boissons enivrantes, en même temps qiiHl a 
laisse nne libre carrière à la plus enivrante des 
passions. Les uns, en admettant le divorce, ont 
interdit les séparations ; les antres , en soute- 
nant la bonté inaniissible, ont jugé les crimes 
inexpiables, et même taxé d'une mollesse cou- 
pable les doctrines plus indulgentes et mieux 
appropriées à la foiblesse humaine , qui ouvrent 
aux hommes la voie du repentir , seul moyen 
qui leur soit donné de revenir à la vertu. Ainsi 
nous avons vu, dans l'ordre politique, les mêmes 
hommes qui anéantissoient le pouvoir , exiger 
l'obéissance la plus ponctuelle, effacer ^e l'es- 
prit et du cœur de l'homme toute idée de la 
. Divinité, et écrire sur les murs des préceptes 
de morale ; et lorsqu'ils avilissoient les objets 
les plus respectables, exiger la plus ridicule vé- 
nération pour des couleurs et des rubans. 
Ainsi , et c'est le résultat le plus utile qu'on 



trînes purement philosophiques , essentiellement immo* 
raies , parce qu'elles sont irréligieuses. Celles-là ont sou- 
vent corrompu les mœurs , en même temps qu'elles rui— 
noient les principes; et comme elles séparoient la société 
de l'Être suprême , elles éloignoient l'homme de touU 
idée de perfection morale. 



( 59 ) .. 
J)uisse tirer de ce qu'on vient de lire , comme 
la perfectîdrï est nécessairement dans les prin-^ 
cipes, et Fimperfection tout aussi nécessaire- 
ment dati§ leâ actions qui éii sont lapplication ; 
àinsi^ dàiis toute société, la constitution^ qui est 
le dépôt dei principes , doit être sévère , pour 
que raditiihistratioii , qui est la discipline des 
actions^ puisse, sans danger, être indulgente. Si 
la constitution est foible, l'administration devra 
être dure ; et plus dure, à mesure que la cons* 
titution sera plus foible. Il faudra subvenir, par 
des règles de fait, à la nullité dés principes; et 
la société ressemblera à un édîGce bâti sur le 
sable , où il faut suppléer par des étais multi- 
pliés, au peu de solidité des fondemens. Vous 
affoiblisséï la foi des peuples aux grands prin- 
cipes de la religion ; il vous faudra multiplier 
les mesures de surveillance et de répression. 
Ce que vous épargnez en instruction forte et 
j^vère pour l'enfance, vous le dépenserez un 
jour en rigueurs pour les hommes faits ; et 
parce que vous aurez porté la mollesse de Solon 
dans la morale, vous serez obligé de porter la 
dureté de Dracon dans la police. 

Il en est d'une société comme d'une armée , 
et la comparaison est d'autant plus juste, que 



(6o) 
l'armée est toujours la partie la mieux ordonnée 
de la société y et digne de servir de modèle à 
tout le rçste. Si la défense de parler sous les 
armes et dans les rangs étoit moins absolue et 
moins générale y bientôt on n'entendroit plus 
même le commandement ^ et il faudrait punir 
sans cesse des fautes qui se renouvelleroient à 
tout instant. Si la rigoureuse et minutieuse mii- 
formité de costume et de tenue étoit moins 
sévèrement ordonnée , bientôt le luxé, le ca- 
price, la négligence, introduiroient autant de 
costumes différens qu'il y a d'individus. Si le 
jûîncipe de l'obéissance passive et .ponctuelle > 
sans explication et sans délai , étoit moins ab« 
solu , l'armée , le premier et le plus utile ins- 
trument de l'ordre , deviendroit bientôt le fléau 
le plus dangereuse de la société , qui auroit à se 
défendre de ses propres enfans comme de l'en- 
nemi étranger. 

Quand on est persuadé que plus un peuple 
est imparfait et corrompu , plus il est difficile à 
gouverner, et même impuissant à se défendre; 
que la perfection des arts n'est pas tout-à-Êtit 
le premier besoin de la société , ni le soin le 
plus important des administrations, on recon- 
noit la nécessité de fonder la société sur des 



\ principes absolus , comme on asseoit un ëdifîce 
sur d'inébranlables fondemens. L'application 
se perfectionne avec le temps , et la loi parvient 
insensiblement à former les mœurs. Horace 
avoit dit : 



Çuid leges sine n 



e proficiunl .' 



' et tous ceux pour qui une maxime des anciens , 
énoncée en beau latin , est une raison , avoient 
conclu de ce passage que les lois ne sont rien 
sans les mœurs. Cependant cette maxime^ dont 
un orateur peut se servir pour ramener les 
hommes à la vertu , ne pourroit qu'égarer le 
législateur, qui doit donner aux hommes, dans j 
les lois, la règle fixe et positive des mceui's. 

La loi a précédé les niœui-s , comme la vo-^ I 
lonté précède l'action, et la théorie son appli- 
cation. Ainsi, à la naissance des premières so-* ^ 
ciétés du paganisme, les législateurs qui réu- 
nirent des familles en corps de nation , trou- * 
vèrent des mœurs depuis long-temps établies^ 
qui avoient retenu quelque empreinte de la ! 
bonté des lois primitives ou naturelles , et qui , 
la conservèrent long-temps malgré les nouveaux i 
législateurs et les lois nouvelles. Si, au premier i 
âge de ces sociétés, les mœurs avoient été aussi 



( 6^ ) 

ixnp^faites qua les lois publiques ^ 1%U^ qVu«^ 
roit pas même pu se former* Il subs^^ jàçw ^ 
k la £siveur de mo&pr^ aBtiq^^ ^ jT^^ill^ur^ ni^ 
les lois nouvelles^ de mœurs qui Ijuttèrei^t mêxoa 
contre ces lois pour retarder la ruine de ,1a so^ 
ciété. Mais les lois, par cela même qu'elles sont 
positives et revêtues de Fautorité publique , 
doivent , h la Jongye , Ji'emporter ^\xt JI^ mgeurs 
qui ne sont que domestiques çjt parJÀQuli^è^^ ; 
parce que J'Etat est pJus fort qu.e 1^ fawiJfte ^ -çt 
le piubliç plus que le particuU^- Ài^^^j À Bpfxi^, 
Les mœurs, bonnes dans lep pre^xii^s ite^ps^ 
devinrent insensiblement aus^ mauys^es q^^ie 
les lois, et même pires que les lois; ces iois, 
qui permettodejnt l'infanticide , de div^orçe^ lei 
combats des gladiateurs , l'usure ; J[es mœurs se 
corrompirent de bonne heure ^ eti'ronsait ^uels 
troubles excitèrent à Rome , dès les pr^op^iers 
temps, l'avarice des créanciers et Je 4é$espQir 
d^ débiteurs. Quand les mœurs furent .av^i 
imparfûtes que les lois, la république périt ^ 
parce qu'il n'y avoit plus de famille; cpmnpie^ 
plus tard , l'empire succomba , parce qv 'il n'y 
avoit plus d'Etat. 

Ainsi, quand le christianisme commença, les 
mœurs partout étoient corrompues; mais 1^ lois 



(65) 
qu'il étabHt^ ces lois dérivées des lois primi« 
tîveSy et qu'il ne faisoiit que rappeler et déve-*- 
lopper^ aiaenèiient la jcorrection des mceucs et 
la précédèrent* Des lois par£dtes tendireat jsauxs 
cesse il perfectinmier les au£urs^ et y parvin- 
rent. Jim position des païens étoit donc fausse 
et contre natiue^ puisque les mœurs y luttoiient 
contre les lois positives ^ et qu'une fois les lois 
dépravées, il n'y avoit plus, dans la société, de 
règle sur laquelle on pût les redresser. La légis* 
lation des chrétiens est la seule qui soit naturelle 
et raisonnable , parce que les lois qui sont de 
Dieu, y luttent contre les mœurs qui sont de 
rhomme , et peuvent, par la force de sanction 
et d'exécution qui les accompagne, maintenir 
les mœurs ou les redresser. Ainsi , tant que la 
loi politique et civile est bonne et droite , les 
gouvernemens ne doivent jamais trop s'alarmer 
de la dépravation des mœurs , ni désespérer de 
leur correction. Car si les gouvernemens por- 
tent la loi, et peuvent même punir les infrac- 
tions qui viennent à leur connoissance, la re- 
ligion peut, par sa secrète influence, former 
les mœurs en dirigeant les volontés vers l'exé- 
cution de la loi, et prévenir ainsi les infractions. 
On ne saura jamais assez combien la religion. 



(64) 

là où elle est puissante et honorëe > épargne de 
&utes aux hommes^ et de rigueurs aux gouyer- 
nemens. C'est la mère qui s'interpose entre le 
père et les en&ns^ attentive à aller au-deyant 
des fsiutes des uns et de la sévérité de l'autre; et ^ 
toujours indulgente et bonne ^ elle jfUÊre en- 
core avec les coupables dont elle n'a pu prévenir 
la faute et empêcher le châtiment» 



«« 



Reflexions 






(•65) 



T r t f. .,.«■ ,. . ,,,, ,f 



Réflexions sur les questions de rïndépendance 
des Gens de Lettres^ et de Tlnfluence du 
Théâtre sur Içs Moeurs et le Goût , proposées 
pour sujet de prix par l'Institut national, 
à sa séance du 2(9 juin i^q5* 



JLiES xrompagiûes littéraires sont^ depuis iong'^ 
temps y dans Fusage d^ proposer des questions 
à traiter aux écrivains qui as{»rent à cueillir 
le$ lauriers acadéo»iques« Cet appel à Fesprit 
éveille sans doute plu$ de prétentions que de 
vrais talens; il n'en est pas même résulté jus^ 
qu'à présent dea ^Skt$ bien soasibles isur le 
progrès des lettres; et la gloire attachée à ces 
soMes de compositions ne s'est guère étendue 
au-delà de Fenceiate qui les a vu couronner. 
Mais ces questions adressées y ex cathedra, au 
public 9 le jugement solennel des ouvrages qui 
ont concouru^ le prix décerné aux uns^ la cen* 
sure exercée sur les autres^ sont autant d'actes 
de juridiction qui instituent^ et, pour ainsi 
I, 5 






(660 

dire, installent nne aatorité, donnent aux 
séances des tribunaux littéraires de Féclat et de 
rimportance, et indiquent d'avance aux meni'- 
hres qui les composent ceux parmi lesquels ils 
pjorront cherdier un jour des confrères et des 
successeurs, Mais^ pour retirer de cette insti- 
talkm tons les avantages dont elle peut être sus- 
cepliUe, il importe a la société que le sujet 
pn^posé soit d^une utilité reconnue et même 
pvUique; il importe aux concurrens que la 
question qui le renferme soit précise et bien 
posée! Une question vague et à plusieurs faces, 
est le vrai patrimoine de l'imagination , qui se 
plait à errer dans des espaces indéfinis ; mais 
elle est le tourment de la raison , qui consiste 
à connoitre les bornes de toutes choses, comme 
le génie à les fixer. 

Deux des sujets proposés par l'Institut : de 
V Indépendance des gens de lettres j et de ïhi- 
fiuence du théâtre sur les mœurs et le goût, 
ne manquent ni d'utilité ni d'importance, puis^ 
qu'ils traitent d'une classe d'hommes qui sont 
l'ornement ou le fléau de la société , et des pro« 
ductions de l'esprit qui retracent la plus fidèle 
empreinte des mœurs dominantes; mais les 
questions où ils sont exposés nous ont paru 



(67) 

pécher par un défaut de justesse et de préci- 
sion^ et présenter de l'incorrection dans Fex- 
pression^ et peut-être quelque inexactitude 
dans la pensée. 

Le mot indépendance y employé d'une ma- 
nière absolue y n'exprime une idée vraie que 
lorsqu'on l'applique à une société qui a en elle- 
même et dans ses propres forces la raison de 
son existence. Le moi indépendance^ appliqué 
à tout autre objet ^ ne peut être pris que rela- 
tivement j et le sens doit en être limité et dé- 
terminé par des modifications exprimées^ ou 
tellement convenues^ qu'il soit permis de les 
sous-entendre. La raison en est évidente : c'est 
que tout^ dans la société^ est et doit être dé- 
pendant des lois de la société ; la société seule 
est indépendante ^ sauf sa dépendance de Fau- 
teur de toutes choses et de l'ordonnateur su- 
prême de toute société. 

Ainsi l'on dit d'un sentiment^ qu'z7 est indé^ 
pendant des événemens^ et de la vérité y qu'elle 
>est indépendante des temps et des lieux. Ou 
appelle encore indépendance d'esprit pu de ca- 
ractère y cette disposition d'une raison éclairée 
et d'une volonté forte à ne pas adopter légè- 
rement toutes les opinions ^ à ne pas fléchie: 



aveuglément sous toutes les volontés. Mais le 
mot ùidépendance j employé d'une manière 
absolue^ eu parlant d'un individu ou d'une 
classe d'individus 9 présente une idée fausse et 
défavorable; il laisse soupçonner quelque chose 
de violent qui se remue au fond des cœurs j'* 
comme dit M. Bossuet, et peut indiquer un 
état de révolte contre les lois qui régissent les 
hommes et les rapports qui les unissent. 

Les révolutions ont développé et fixé pour 
toujours la véritable acception du mot indé-' 
paidance, appliqué à l'homme^ parce que les 
révolutions ne sont que les efforts que font 
quelques hommes pour opprimer la liberté 
des autres, en outrant leur propre liberté jus- 
qu'à X indépendance : efibrts tôt ou tard inu- 
tiles; cai' la nature, qui veut que tous les hom- 
mes soient libres, a fait de la dépendahce le 
moyen et la sauve-garde de la liberté. 

Aiïisi, si je dis : Y indépendance dé la France ^ 
je suis compris même parles plus bornés; mais 
ai je parle de Y indépendance des gens de let-' 
très ^ je propose une énigme à deviner, même 
aux plus habiles, et l'on se demande quel peut 
être ce privilège d^ indépendance pour des hom- 
ines sujets à tous les besoins, à toutes les pas- 



(69) 

sions et à toutes lés erreurs; qui, outre lés 
rapports généraux de rhumanité et de la so» 
ciété qui lés unissent a leurs semblables y ont , 
comme pï*opagateurs d'une doctrine quelcon- 
que , des rapports particuliers avec ceux quî 
la reçoivent, et sont soumis, en cette qualité^ 
à une responsabilité spéciale envers l'autorité 
publique. La raison avoue sans doute qu'on 
puisse être libre malgré tous les devoirs^ maiç 
elle ne conçoit pas qu'on puisse rester indé^ 
pendant au milieu de toutes les relations. 

La déclaration de Y indépendance des gens 
de lettrée ressemble beaucoup à la déclaratiou 
des droits de Vliommey et paroît de la même 
fabrique. Ce sont, de part et d'autre, des ex^ 
pressions à double entente, où les :'pas$ions 
trouvent d'abord un sens clair et précis , sur 
lequel la raison s'efforce en vain de lés faire 
revenir par de tardives expi^ieations ; les pas-r 
sions s'en, tiennent au texte, et rejettent le 
commentaire. 

Yâ i^knlrez ici la divine sagesse dé l'Evan^ 
gfle j^ de ce livre régulateur suprême de toutes, 
les pensées et de toutes les actions , de tous 
les rapports et de toutes les lois i loin de par^ 
1er di indépendance aux hommes élevés^ au- 



(70) 
dessus des autres par lems emplois oo par 
leurs Imnières, et qui peuvent trouver^ dans 
leur supériorité, des tentations d Indépendance 
et des moyens de l'établir, il ne les entre- 
tient que de la dépendance que la sociétéleur 
impose envers les autres, comme une condi- 
tion des avantages dont elle leur permet de 
jouir : cr Que celui qui veut être le premier en- 
» tre ses firères soit le serviteur de tous ». Le- 
çon subliâie qui, sans troubler l'ordre public 
et porter atteinte à la nécessité des distinctions 
personnelles ou sociales , £dt en quelque sorte 
des foibles les maîtres , et des forts les servi- 
teurs, et compense ainsi les besoins de la foi- 
blesse avec les devoirs de la {grandeur ; car tout 
office est un service ^ et cette idée si vraie et si 
noble a passé de l'Evang^e dans toutes les lan- 
gues chrétiennes, qui a|^peUent servir j occuper 
les emplois les plus disijingués. La professicm 
des lettres est aussi une milice destinée à com- 
battre les fausses doctrines; et il me paroit au* 
tant contre l'ordre public et les vrais rapports 
de la société de proclamer V indépendance des 
gens de lettres, qu'il le seroit de parler de Vin- 
dépendance des gens de guerre. 

En uu mot , si les gens de lettres ne sont pas 



:7> ) 

If lus independans que les autres citoyens y il ne 



faut t 



i thèse leur 



t pas poser 

ticulière ; s'ils jouissent d'une indépendance 
spéciale et propre à leur profession, ils for- 

I ment donc dans l'État une secte âJindépenilans. 
Mais ce fut en affectant l'indépendance de 

I l'autorité religieuse, que des gens de lettres 
firent, auqianzième siècle, une révolution dans 
la société religieuse ; et , de nos jours , des gens 
de lettres ont fait une révolution dans l'Etat, en .J 
affectant l'indépendance de toute subordination 
politique , et en appelant tout pouvoir une usur- 

! pation , et toute dépendance un esclavage. 
Si l'on entend par indépendance cette disposi- 
tion d'une ame forte à ne publier que la vérité, 
à ne redouter que sa conscience , à ne pratiqua i 
que la vertu, à braver pour elle les fureurs du 1 
peuple et les menaces des tyrans , je répondrai,! 
que c'est de l'élévation de sentimens, du cou-l 
rage , de la liberté si l'on veut , et non de l'iti- f 
dépendance considérée d'une manière absolue; 1 
et certes , indépendance et liberté ne sont pas 1 
synonymes. Cette fermeté est le devoir de tout ' 
citoyen, homme de lettres ou non, dans la 
spbère ou les circonstances l'ont placé; et ce qui 
est un devoir pour tous ne peut être la préroga- 



( 70 
tive de. personne. Aussi ce n'est pas die Thamme 
de lettres^ mais de rhomme de bien qu Horace 
a dit : 

Juê'tuin et ienàcèm propositi virum , 
Non cMum ardor praîfa jubendum , 
Non vuùus înskintis fyranm, 
iferUe qaaUi solide» 

Je hé dirai plus qu'un mot. Au siècle de 
Louis XIV, si l'Académie françoîse eût proposé 
unpareill^ujet, elle n'auroit parlé que des rfc- 
çoîrs des gens de lettres. Aujourd'hui il est ques- 
tion de leur indépendance j et peut-être, si 
près des temps révî)lutionnaires , deviôns-nqus 
ajourner cette thèse à une longue époque , de 
peur de rappeler, aux contemporains de ces 
jours de foiblesse et de servitude, des souvenirs 
qui contrastent étrangement avec une préten- 
tion si fastueuse. 

Je passe à l'examen de Vinjluence du théâtre 
sur les mœurs et le goût. 

C'est pour la seconde fois, et peut-être pour 
la troisième (i) , que llnstitut propose de déter- 

« 

(i) L'InstitQt proposa, si L'on ne se trompe, pour 
premier sujet de prix , après son établissement , pue 
question à peu près semblable sur les lois , la morale 



(73) 
tnîner dés influences : et, à cesiqet, on ne peut 
s'empêcher de remarquer la brillante fortune 
qu'a faite de nos jours le mot influence^ qui 
même a accru ses dérivés par l'acquisition du 
verbe influencer. Les mots dominans expriment 
nécessairement des idées de choses dominantes; 
et si l'on cherchoit la raison de la faveur popu- 
laire qui s'est attachée au mot iiifluence^ on la 
trouveroît peut être dans le cours qu'a donné 
aux idées une révolution où la seule influence 
des fausses doctrines , sans moyens extérieurs 
de puissance y et même malgré tous les moyens 
de la puissance publique , et au milieu de la plus 
parMte tranquillité , a détruit la constitution de > 
société là jdus forte par ses principes, et la mieux 
affermie par le temps. Mais revenons. 

L'année dernière , l'Institut proposa la quei^ 
tion de Viiifluence de la réformation de Luther 

ou les mœurs. On croit qu'elle ne fut pai traitée. 

L'Institut vient encore de proposer , à la séance du 

la question de V influence du mahomëtisme sur l'esprit , 
les mœurs , le gouvernement des peuples chez lesquels 
il s'est établi. La réponse est facile : il a éteint l'esprit, 
rendu les mœurs voluptueuses et féroces ^ le gouverne* 
ment despotique. On fera des volumes pour ne dire que 
cela. ^ 



(74; 

siir la situation politique des différens Etats de 
TEuropCy et sur les progrès des lumières. C'étok 
ouvrir aux concurrens une large carrière. Mais 
fauteur de l'ouvrage préféré alla encore plus loin 
que l'Institut : :à la question de Vinfluence de la 
reformations il ajouta dans son essai de V esprit àe 
la réformation. Aussi il s'égara dans cet espace 
sans limites j et en. courant après l'esprit et les 
influences de la réformation de Luther^ il se 
méprit étrangement sur ses effets. Au fond^ 
c'étoit moins sa faute que celle de la question. 

Le mot influence est peut-être le plus vague 
de notre langue , parce qu'il exprime l'idée la 
moins précise qui puisse s'offrir à la pensée. Ce 
mot appartient originairement à la nature phy- 
sique y OÙ il sert à exprimer des qualités à peu 
près occultes de l'air, du feu , ou d'autres prin- 
cipes, et qu'il est plus aisé de soupçonner que de 
connoître , et de sentir que d'évaluer. Cette ex- 
pression , transportée dans la nature morale, y 
est devenue plus vague encore et moins précise , 
parce que les influences morales sont encore 
plus occultes que les influences physiques , et 
qu'elles se modifient à Tinfini. Car, combien n'y 
a-t-il pas de sortes d'influences ? Il y en a de 
bonnes et de mauvaises, de passagères et dedu* 



(75) 

Tables, de prochaines et d'éloignées, de directes 
et d'indirectes. D'ailleurs, tels sont les rapporta 
ïnBnis qui existent d'une part entre les êtres 
moraux, de l'autre entre les êtres matériels, rap- 
ports qui constituent l'ordonnance du mondé 
moral et celle du monde matériel, et en entre- 
tiennent l'harmonie , qu'une cause quelconque , 
morale ou physique, exerceson influence sur un 
effet du même genre, quelque éloigné qu'on le 
suppose par le temps ou par les lieux. Ainsi la 
morale d'un philosophe chinois a influe sur les 
doctrines répandues par nos philosophes de Pa- 
ris : ainsi la pluie qui tombe au Japon , repom- 
péepar le soleil et dispersée par les vents, influe 
peut-être sur la fertilité des jardinsdeMontreu il. 
H arrive aussi , comme le remarque avec raison 
l'auteur de l'Essai sur l'Esprit et l'influence de 
la réformation , que telle cause à laquelle on atr- 
txïbue de l'influence sur tel ou tel effet , est elle- 
même soumise à l'influence d'une cause préexis- 
tante ; ce qui fait du problème des influences 
un problème à peu près indéterminé, et doit 
rendre très-circonspects ceux qui en deman- 
dent la solution, et ceux qui prétendent la 
donner. 

La question proposée cette année par Vins- 



\ 



. ( 76 .) 

titut , de VinJLuence du théâtre sut les mœurs et 
le goût y est encore plus vague , s'il est possi^ 
ble , que celle dant nous veiK>us de parler^ 
puisque l'idée d'influence^ déjà si compliquée et 
si peu 4éfînie^ s'y trouve accolée à deux autres 
idées ^ les moeurs et le gouf^ qui ne sont pas 
amples 9 à beaucoup près^ et dont l'une piér» 
sente un grand* nombre de sens> et l'autre: une 
ilifiiûté de nuances. • j 

Cependant cette questicHi pèche peat-étre 
par un vice jplus gr^ve que par un déia^tâe pré- 
cisfion; et avant dç déterminer quelle est-Hin^ 
Jluence du théâtre surXes mœurs y. i\. ooiavieut 
d'examiner si<e ne sont pas les mœurs.quî in-^ 
fluent sur le tbéàtre : question aussi digne q[ue 
l'autre de fixer l'attention de L'Institut^ et plus 
jféconile en résultats pour l'administrjLtion. 

C'est sur ce sujet que nous allons hasarder 
quelqtie3 observations ^ en essayant il^^.rédiîire 
auK bornes d'un article de journal ce qui ierpit 
la laaËkèi^e d^un ouvra^.. 

La. poésie est y, comme la peinture ^ un artd'i* 
mitation^ ut. pi dura poèsis ;.etj soit qii't^Ue-ex- 
prime des sentimens. ^/qu'elle célèbre des ac*- 
tions , ou qu'elle décrive des images , elle ne 
peut jamais chanter^ exprimer ou décrire que 



(77 ) 
Cj& qui existe ^ où sirAultanément dans un même 
sujet ^ ou sepslrément dans divers sujets. 
; L'objet de: la poésie dramatique sont les- 
mœurs , c'est-ib-dii^ y les pensées et les actions 
des hommes en société. Les mœurs ont donc 
eiHsté aussitôt que l'homme^ et avant toute poé- 
sie dramatique , comme les sentimens ont existe 
avant toute poésie lyrique, comme les images 
ou les accidens de la nature physique existoieiit 
avant toiAe poésie descriptive. Celle-ci embellit< 
le monde matériel , la poésie dramatique agran- 
dit^ embellit le monde moral, en donnant à 
la vertu le caractère de l'héroisme, et au vice 
même de la noblesse et de la grandeur. 
' Les mœurs peuvent être considérées sous 
deux aspects relatif aux deux états de société à 
laquelle les hommes appartiennent. Les mœurs 
sont publiques, c'est-à-dire, des hommes pu- 
blics; ou privées, domôstiques^ya/wiWre*^ c'est- 
à-dire, des hommes en état privé ou de Êunitle. 
De là deux gem*es de drames : le tragique, douil- 
les mœurs publiques sont l'objet ; le comique, 
qui représente les mœurs privées. Ainsi tous les 
peuples ont une comédie à eux , parce que les 
hommes vivent partout en état de famille ou de 
société domestique; au lieu que tous n'ont pas 



7» ) 
une tragédie au moins nationale, parce que j^ 
chez plusieurs peuples , une constitution de so- 
ciété politique, imparfaite et peu avancée^ n'a 
pas développé dans tous ses rapports l'institu- 
tion des hommes publics. 

Les mœurs ont donc précédé le drame ^ 
comme l'original précède la copie, comme 
l'objet précède son image ; et cette raison gé- 
nérale, et, si l'on veut , métaphysique, devroit 
suffire à ceux qui ont exercé leur esprit à con- 
sidérer les choses dans la généralité de leurs 
principes. Cependant, pour mettre ces. véri- 
tés dans un plus grand jour, nous allons en 
faire l'application aux faits. Car la métaphy-* 
sique bien entendue est aux sciences morales 
précisément ce que l'algèbre est aux sciences 
physiques; et comme l'algèbre, elle donne l'ex- 
pression générale , ou la formule des vérités 
dont les faits ofirent l'application. 

Jetons donc un coup d'œil sur l'histoire du 
théâtre, et considérons-le chez la seule nation 
moderne qui ait un théâtre à elle, un théâtre 
vraiment national; je veux parler de la nation 
françoise, qui non - seulement a un théâtre, 
mais qui même en a trois pour la tragédie : le 
théâtre de Corneille , celui de Racine et celui 



(79) 
de Voltaire, qui ont chacun uiie pîiysîonoroîc 

qui leur est propi^ , et un caractère particulier 
relatif aux moeurs dominantes a l'époque à lar- 
quelle a paru chacun de» ces trois poètes célè- 
bres. D'autres auteurs ont fait des tragédies 
même estimées ; mais aucun y pas même Cré« 
billon, dont nous dirons quelque chose, n a pro- 
prement de théâtre particulier, et ils rentrent 
tous à peu près dans le caractère général de ce* 
lui des trois maîtres de la scène Françoise dont 
ils ont été les disciples ou les contemporains. 
A la fin du seizième siècle , et au commence- 
ment du siècle suivant , la nation françoise 
aToit retenu une forte empreinte des mœurs 
chevaleresques et des idées féodales qui avoient 
régné dans les âges précédens , et exercé sur 
les opinions et les habitudes Tinfluence la plus 
étendue. 

Les sentimens qu'elles inspiroient, de hau- 
teur dans le courage et de fierté dans l'obéis- 
sance , de roideur contre la force et de respect 
pour la foiblesse, se combinèrent avec Tesprît 
d'indépendance qUe firent naitre chez les grands 
la lutte longue et terrible contre l'autorité 
royale , et les guerres de la Ligue qui précédè- 
rent les troubles de la Fronde. Des germes de 



(8o) 

républicanisme, qui, depuisle foibleFrançoîsII^ 
cherchoient à se développer en France, donnè- 
rent pi us de vigueur aux âmes, et d'exagération 
aux caractères. Car le vaisseau de l'État, entraîné 
hors dé sa route par la tempête des opinions 
nouvelles^ avoit touché sur l'écueil de la démo- 
cratie , d'où il ne fut retiré que par le génie des . 
Guises, qui remirent la monarchie à flot, et ren- 
voyèrent le naufrage à d'autres temps. L^ ré- 
forme, alors universellement répandue, vint 
accroître cette disposition des esprits par son ri-* 
gorisme sombre et farouche ; un commerce 
plus fréquent avec les Espagnols , qui doiuioient 
1^-tOft à l'Europe politique et même littéraire , 
y ajouta la hauteur des procédés et la dignité 
fastueuse des manières, particulière à cette na- 
tion ; et de tous ces élémens, que de grands évé- 
nemens religieux et politiques mûrirent et dé- 
veloppèrent. Il se forma, même dans les deux 
sexes , un esprit national plus occupé de grande 
intérêts que de petites passions ; des caractères 
plus mâles, moins susceptibles de sentimens 
tendres que de mouvemens exaltés, portant a 
l'excès les vertus et les vices, grands j usqu'à l'exa- 
gération, généreux jusqu'à l'héroïsme, avides de 
domination, et peu façonnés à l'obéissance. Cor^ 

neille 



( 8i ) 

heille parut , et ses drames immortels prirent 
la teinte des mœurs nationales^ et en embelli-* 
rent le tableau. Tout^ dans les principaux per-« 
sonnages , y porte l'empreinte d'une élévation 
qui n'est plus à notre mesure; et, sous des noms 
romains , Corneille peint réellement les Fran- 
çois de son siècle. Les hommes y sont fiers et 
graves; ils méditent de hautes pensées plutôt 
qu'ils ne se livrent à de violentes passions. 
L'amour y quand le poète leur en donne y est 
respectueux plus qu'il n'est emporté ; il parolt 
plutôt désir de plaire qu'espoir d'obtenir, et, 
jusque dans ses plus tendres aveux, il ressemble 
un peu à de la courtoisie. Les femmes sont hau-* 
taineset Êtctieuses, moins jalouses de s'attacher 
un amant , que d'enchaîner à leur char un che- 
valier , ou de s'associer un complice ; plus occu- 
pées de sa gloire et de leur honneur, ou de leur 
vengeance que de leur amour j et l'amour mê- 
me paroit foible et ridicule , quand il ne parle 
que son langage. Tous les sentimens y sont 
exaltés, jusqu'aux sentimens doux, simples et 
modestes du christianisme; Polyeucte conspire 
contre les dieux des païens, comme Cinna con- 
tre Auguste ; et il venge sa religion comme les 
Horaces vengent leur pays. 

i. - 6 



^î«8e et la fierté hautaiae c r- t-,*- -T->.Làl 

^*in- Racine a traQçjK^rt-r y^ Àt -.iirk^r--. ^ ^ 

''•ctère propre d'ui*e ni'XiL:-i_jT t.r-."ai.-. -^^ 

force réglée par les i^i- e: --nrp-rt i^- — 

douceur. Là, comme i k cir.r at :.-^:i.- -' - 

* itaiort principal des îrr*;:it-3Éeiir »f=r .' am •-»: 

nuisramourdeiicaî^ iir3*ri.eL-. tii»: . *t ti»^ 

î"*> desceiidu du tiiettrt di;:;r aî5^ i:-m^-r 

•crt comme de si^œ c tv:a:ir» -aiit '.t ^ 

Werce de galanterie aiiLatLi*t tr. =;ii— r.*i*r-U- 

« deux sexes , c>riTei.-t t;^ zm'jii\-^^^. \^- 

"^oinper. Tan semLie c.^=iir.r 'jt t^. i. 

pu toujours obtetÀÎr. et : tir-» ii..w 

ce qu'il ne reut pa^ a*cc-jrGe- luir 

«iMnes inimiLables <ïe » rTî^tt yvn* ^-^i 

•îec délicatesse , \ i^^^^ sr . i T . 'n ^ in- ^ >" -^ 

••«^s; tout est dl«rîp*J:£.-r, >;,r. t- i.--^ c >d 

^^; et Ackille. a--- n:_.-r- '--: ^ *rii :: 

°**>»j respectaat le roi ct^ rj^^. ^ i* î> — -^ 

Po'génîe, me repr-êi«;me j* r-^-j'- ^>'#i-.- 

*Wdesa rébellion 9 fi^'jxj^iriii yjji -Vj- .-. 

^iechef de sa o^adspc^j. 

Je ne suis psLS et/>xji:»e «l J vi '.■•-.yj^ .--^ 
™M les poêzxie« <ie iis^'^w: . u-r* *..:. -i-^i % 
P'ïocîpaux peF'SOXjria^et s^ vr. *r?-î». 



(È2) 

Le pouvoir royal, recommenGeparRichelieti^ 
s affermit sous Louis XIV, et l'hydre aux cent 
têtes de la démocratie calyinienne est étouffée 
pour un temps : il n'y a plus d'autre grandeur 
que celle de l'État; toute hauteur s'absdsse de^ 
vant }e maitre qui le représente ; et les plus 
grands ne sont grands qu'en le servant. Ces 
hommes , qui faisoient consister la gloire à trou* 
bler leur patrie , ne mettent plus leur honneur 
qu'à la défendre. L'ambition n'est plus qu'une 
noble émulatipn de courage, d'intégrité ,; de 
fidélité ; la vengeance n'est permise que con-^ 
tre l'ennemi public. Tout se règle et se disci^ 
pline, et même le génie ; tout se polit, mcefirs^ 
manières, langage; et les arts, en&nsde la 
gloire et de l'opulence , viennent tout embel-» 
lir, peut-être, hélas! et tout corrompre. Les 
intrigues des factions étoient l'amusement de 
la cour des derniers Valois ou des pren[neirs 
Bourbons ; les plaisirs et les fêtes sont l'occu-^ 
pation de la cour de Louis XIV, et la passion 
de l'amour succède dans la société à celle de 
la vengeance, à mesure que la civilisation 
prend la place de la barbarie. La décoration 
a changé; et Racine est le peintre de cette non* 
velle scène. On sent dans Corneille la mâleru-* 



(85 ) 

desse et la fierté hautaine d'un vieux republt-* 

caîn. Racine a transporté sur le théâtre le ca- 

ndère propre d'une monarchie afiermie : la 

force réglée par les lois et tempérée par la 

douceur. Là, comme à la cour de Louis XIV , 

la ressort principal des événemens est lanioi^ 

nais Tamourdéficat, ingénieux^ pol>9 le même 

qui y descendu du théâtre dans les cercles y y 

sert comme de signe d'échangé dans ce com^ 

meree de galanterie aimable et spirituelle, oà 

les deux sexes , convenus par politesse de se 

tromper, Tun semble désirer ce quHl ne veut 

pas toujours obtenir, et l'autre laisse espérer 

ce qu^il ne veut pas accorder. Tout , dans les 

drames inimitable de ce grand poète , aime 

avec délicatesse, jusqu'aux Turcs et aux Per-^ 

sans ; tout est discipliné, jusqu'aux héros d'Ho- 

inëre ; et Achille y au milieu de ses emporte* 

fnens-, respectant le roi des rois et le père d'I«^ 

phigénie , me représente le grand Condé , an 

fort de sa rébellion, fléchissant sous Louis XIV 

et le chef de sa maison. 

Je ne suis pas étonné si l'on croyoit trouver, 
dans les poèmes de Racine, des allusions aux 
principaux personnages de son temps. Ges 
allusions n'étoient point dans l'intention du 



(8a) 

Le pouvoir royal , recommencé 
s'affermit sous Louis XIV, et Yl 
têtes de la démocratie calvir^îen 
pour un temps : il n y a plvi^s d'î 
que celle de FÉtot; toute K^uitei 
vaut le maitre qui le re^^x^sen 
grands ne sont grands cjvCen^ 
hommes , qui faisoient coxvsîst^ 
bler leur patrie , ne me!tjt.exit p^^ 
qu'à la défendre. L'am[\:>\\ioii n 
noble émulation de c^:^Ajirag^9 
fidélité; la vengeance. x^esiÇ* 
tre l'ennemi public • 
pline^ et même le 
manières 9 langage -^ 
gloire et de l'opuLi 
lîr, peut-être, h.^ 
intrigues des facr^J^ 
la cour des de 
Bourbons; les 
pation de la c 
de l'amour slm. 
la vengeanc 
prend la pla 
a changé; et: 
velle scène. 







^ 
^ 





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lie. -^u-t !• '»•-'- -ueii" 
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ccïrrannii '. Ai: =5. 
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iraes br" ■;.":> . p. Jr 

*5 et plu? T>tTV eTT*^b ; 

e vers diiut ât =•*:• 






I lui des farecn 

etoît de iVlé-» ation de 

t tendresse de cœ'jr et 

imens ; dans Voltaire, 

fougue des sens : ses 

oes, et ses amantes des 

jO. vengeaDCe, dans cette 

is atroce et plus cakru- 

3 lavoient, ce me semble, 

femme comme uue foi- 

rébîllon en placèrent l'ex- 

e lliomme, et sa dignité 



( 84 ) 

poète; mais elles étaient le secret de sa com- 
position , et l'efFet inévitable de l'empire que 
les mœurs et les circonstances exercent sur les 
idées. ' 

L'étoile de la France pâlit. Les mœurs chan- 
gçnt^ et la poésie dramatique prend un autre ca- 
ractère. Les revers qui affligèrent la vieillesse 
de. Louis XIV relâchèrent tous les ressorts de 
l'administration; et les fondemens de la consti- 
tution elle-même furent ébranlés , et par les que- 
relles religieuses, qui, sous des dehors sédui- 
sans , et à l'abri de noms respectables, faisoient 
revivre les principes de révolte et d'indépen- 
dance qui avoi«nt troublé les âges précédens ; 
et par le sjstënie étranger de papier-monnoîe, 
qui bouleversa toutes les propriétés, et avilit 
par la cupidité toutes les âmes ; et surtout par 
une philosophie séditieuse, long-temps ren- 
fermée dans des livres obscurs , mais qui com- 
mençoit à se produire au grand jour, et ensei- 
gnoit, dans la famille comme dans l'État^ la 
foiblesse au pouvoir et la domination au sujet. 
Ce fut alors qu'à la place de la discipline forte 
et sévère des âges précédens, l'ignoble et lâche 
doctrine de l'épîcuréisme se glissa dans les es- 
prits et dans les mœurs. Elle avoit perdu Rome^ 



( 85 ) 

et elle perdit la France, en y introduisant Icê 
mœurs voluptueuses , qui touchent de si près 
aux mœurs féroces, et n'en sont jamais sépa- 
rées que par une crise politique. Que pouvoient 
opposer, à ces causes puissantes de désordre, 
un roi enfant et un régent corrompu ? Aussi 
toutes les passions entrèrent en foule dans la 
société, et Voltaire les transporta sur la scène. 
Toutes celles que comporte la dignité théâ- 
trale, furent, dans ses drames brillans, plus 
désordonnées, plus violentes et plus perverses ; 
et l'on peut lui appliquer ce vers d'une de ses 
tragédies : 

Toutes les passions sont en lui des furears. 

L'amour, dans Corneille , étoit de l'élévation de 
l'ame; dans Racine, de la tendresse de cœur et 
de la délicatesse de sentimens ; dans Voltaire, 
il parut à découvert la fougue des sens : ses, 
amans sont des frénétiques, et ses amantes des 
amoureuses en délire. La vengeance, dans cette 
nouvelle école , fut plus atroce et plus calcu- 
lée. Corneille et Racine l'avoient, ce me semble, 
plutôt attribuée à la femme comme uue foi- 
blesse ; Voltaire et Crébillon en placèrent l'ex- 
cès dans le cœur de l'homme, et sa dignité 



(85) 

en fut avilie. Le désespoir^ dansBadiie^ et plus 
rarenicut dans Corneille^ a recours ao suicide, 
dans Voltaire y à Tassassinat. Le poignaid fiit le 
moven oriînaire y ou plutôt Finstrameiit fainî-' 
lier de dénouement ^ chez les poètes de cette 
nouvelle époque; et ces représestilîons san* 
glaiites, que le goût, daocord avec la morale , 
éloignoit des yeux du spectateur, cb farent 
plus fréquemment rapprochées» Ce ii ëtoit pas 
assez des a imes célèbres de rantiqiùtë, et des 
éternelles passions du cœiu* humain y Voltaire 
inventa au théâtre de nouvelles passions et des 
ci'inies îiiouis; et le fanatisme (i) vint et 



f I W^e f^onni'^nje, ou Maliomet; Ta TT^Z/r/i/ior , on les 
CiiMirs, sonl pi* fol des textes àe déclamations mu Àm 
<lii.MT'iition«; plaloso[>l«ic|nes, qiie des Mijets i]'m:Umi Ira- 
gi(|)ie Al.'ilitfiipi a iim ronfidctil : ce personnage, nécet* 
kuire |»i'ii'-(^'rp an poète, uie paroît contre la nature du 
curiinÏTi' (jii'jt ;i mis sur la scène. Si Mahomet est un 
enllini Niii^'p, i] n'a que des ordres à donner, ef |)nnit ^t 
c<inri«lrn> r à fa re^ si- iiVsl qn'un îi/iposteur, il ne «lait 
p titii U\ t« 'a ioi*ru)(>irce de sa fourberie, et toute m 
((Ht' vs\ ()nn> nne împétiélrable l'issimuLation. Molicri 
§'«•>! I iiMi ^ariî«^ <ieuoiin(-r un confMenl à so» Impttstiurz 
I a..r«*'il Vn* I:i proM.irre dup** du Tariufe ^ et n'en sert 
qu!» «iiJM X à Irotiiper le.san'res. *\'itLan, dans Ail.alîe^ 
a un i:ou»«dviil; maii Malhan s'iest c^ii'on inlrtgaiit «pi 



(8?) 
sur la scèoe ses maximes sauvages y et Tensan-* 
glanter de ses parricides fureurs : passion igno* 
ble, parce qu'elle n'est, en dernier résultat, et 
de quelques prestiges qu'elle s'entoure, que 
l'ascendant d'un hypocrite sur un esprit foîble; 
et qu'dUe suppose, dans son héros, beaucoup 
moins de force de caractère que de ruse dans 
l'esprit, et de charlatanisme dans les manières; 
mais passions que la philosophie cônfondoit à 
dessein avec le zèle religieux qui a exalté de 
grands esprits et produit de si grandes choses. 
Cette même philosophie, s'attachant à la poésie 
comme ces plantes parasites à un édifice en 
ruine, donnoit au drame le ton doctoral et 
le tour sentencieux à la place du mouvement 
qui en est Famé; et comme elle éteignoit 
dans Fkomme tout principe de spiritualité (i) , 



ne trompe personne , pas même Athalie. Les tragédies 
de Voltaire conviemient beaucoup mieûi que celles de 
Corneille et de Racine à tous les â(iteurs , même aux ac- 
teurs de société, parce qu'il est plus aîsé déjouer Veiat^ 
gération des passions , que de rendre la profondeur des 
caractères et la vérité àes sentîmens. 

(i) L'Institut a proposé cette année, pour sujet de 
morale , Tart de décomposer la pensée. 11 faut plaindre 



( 88 ) 

pour ne lui laisser que dès sens et des sensa- 
tions^ il ialloit des représentations plus sen- 
sibles à des hommes devenus plus sensuels : 
la poésie dramatique parloit aux yeux beau- 
coup plus qu'à l'esprit , et l'on pouvoit faire 
une tragédie avec des décorations et des ma- 
chines. 

Voilà donc trois époques distinctement mar« 
quées dans nos mœurs, et fidèlement répétées 
dans nos drames. Ainsi la tragédie a marché 
du même pas que la société, et en a parcouru 
toutes les phases. Elle a eu, comme la société, 
son époque de fondation, par des caractères hé- 
roïques et des sentimens exaltés ; son époque 
d'affermissement et de perfection, par des ver- 
tus généreuses et des sentimens nobles et ré- 
glés; son époque de décadence, par des pas- 
sions fougueuses et désordonnées ; et, sous ce 
rapport, on peut regarder Corneille comme 
le poète de la fondation; Bacine, comme celui 
des progrès et de la perfection. La décadence 
date de Voltaire. Qu'on prenne bien toute ma 
pensée. Je ne dis pas que les ouvrages de Tun 

celui qui a remporté le prix , d'avoir trouvé le moyeu 
4e décomposer ce qui est essentiellemeiit siimple. 



(89) 
OU de l'autre de ces poètes ne présentent, et 
même souvent, quelques-uns des traits qui ap- 
partiennent à ses rivaux , et qu'il n'y ait , par 
exemple , de la hauteur de pensées dans Ra- 
cine, et de la délicatesse de sentimens dans 
Voltaire; j'avance seulement qu'en laissant à 
part ce que doivent avoir de commun trois es- 
prits supérieurs qui travaillent dans le même 
genre, on remarque dans chacun d'eux un 
mode particulier, un caractère propre et dis- 
tinctif qui forme son génie ^ et qui est relatif 
aux mœurs et à l'esprit général de son temps. 
Ce caractère s'aperçoit dans tous ses ouvrages, 
et se retrouve tout entier dans quelques-uns , 
"tels que Poljeucte et le Cid, Andromaque et 
AthaUe^ Zdire et Mahomet ^ qui sont moins 
les tragédies de Corneille , de Racine ou de 
Voltaire , que les tragédies du siècle qui les a 
vues naître. 

Mais si les moeurs et l'esprit général qui do- 
minoient aux diverses époques de la société, 
ont donné une direction particulière aux gé- 
nies qui les ont illustrées par leurs écrits, il 
semble qu'on peut comparer entr'eux les hom- 
mes puissans dans la société qui ont exercé j sur 
l'esprit public et sur les mœurs, une grande in- 



(90) 
fluence^ et les hommes puissans au^ mêmes 
époques dans la littérature^ dont les pensées ont 
éprouvé l'influence des mœurs dominantes; 
et , en suivant ce parallèle, Voltsâre paroit bril- 
lant et corrompu comme le régent ; Racine, 
grand, noble, poli, décent, comme Louis XIV; 
Corneille, haut, absolu, dominateur, comme 
Richelieu ; car Richelieu étoit , à cette époque^ 
le roi de la France et l'arbitre de l'Europe. 

Et qu'on prenne garde que je ne prétends 
pas élever la question de savoir si Voltaire a 
été plus tragique que Corneille ou que Racine, 
parce qu'il a été plus véhément et plus pas-- 
sionné. Ses partisans lui en font un mérite, et 
je ne lui en fais pas ici un reproche; je me con** 
tente d'observer qu'il a été autrement tragique 
que ses devanciers. Un siècle plus tôt. Voltaire 
eût été peut-être Racine ou plutôt Corneille; 
mais venu plus tard, il a trouvé d'autres mœurs, 
et elles lui ont inspiré d'autres pensées , et pré- 
senté d'autres tableaux. 

Je soumets ici une réflexion au jugement 
du lecteur impartial : Voltaire a soutenu , d'a- 
près son siècle et son génie , que l'objet de la 
tragédie étoit d'émouvoir les passions , et plu- 
tôt^ pour me servir de son expression, de 



i: 
I 



(9- ) 
frapper fort que de frapper jnste. Gimeille , 
qtù avoit une hsute )df-e de la moralité de son 
art, peusoit, d'apri;s son siècle, et même Aris- 
tote^ que l'objet du drame étoit de purger les 
passioQs. Cette expression semble n'avoir pas 
élé comprise, et Voltaire n'a pas peu coiitri- 
btié peut-être à en obscurcir le 5ens; mais il 
en résulte que la tragédie , qui n'est bonne, 
même poétiquement, que lorsqu'elle est bonne 
moralement , doit représenter des vertus pas- 
sionnées, plutôt que des passions Wcieuses; et 
qu'ainsi , en mettant sur la scène des passions 
nobles et généreuses, elle /jwr^e la société des 
p^sjoits fougueuses et funestes. 

Le théâtre de Crébillon, si l'on veut donner 
ce nom à un très-petit nombre de tragédies 
d'un mérite supérieur, porte l'empreinte du 
temps où ce poète a paru. Les passions, telles 
que ta vengeance et l'amour, y sont portées jus- 
qu'à la pins extrême violence , et même jusqu'à 
l'borreur. Sous ce rapport seulement, il a suivi 
et luème outré la manière de Voltaire; comme, 
à une autre époque , Canapislron avoit afibibli 
etdticfJaré la manière de Racine. 

Le théâtre comique a marché du même pas 
que le théâtre tragique , et a Tièmes 



ê 



(92) 
changemens. La première comëdie^ à com- 
mencer par celle de Corneille , étoit romanes- 
que dans les caractères , et amie du merveil- 
leux dans les ëyénemens. La seconde^ celle 
dont Molière est le père, oflfre plus de vérité, 
de naturel , de décence théâtrale. La troisième, 
celle dont Regnard est le fondateur ou le co- 
ryphée , est plus pétulante , plus malicieuse ^ 
et en général.plus immorale dans le choix des 
sujets, plus licencieuse dans les intentions, 
même lorsqu'elle est plus réservée dans l'ex- 
pression. 

Et certes , si l'on doutoit de l'influence que 
les principes dominans dans les idées et dans 
les mœurs exercent sur les productions dra- 
matiques, on n'auroit qu'à se rappeler un essai 
du genre tragique , fait il n'y a pas long-temps 
sur le premier théâtre de la nation , et à jeter 
les yeux sur quelques drames comiques qu'on y 
donne actuellement. Tel étoit , il y a peu d'an- 
nées, le bouleversement de tous les principes 
d'ordre littéraire et social, qu'on tenta de con- 
fondre, dans une mèmç action tragique, des rois 
et des laboureurs j c'est-à-dire , des personnes 
publiques et des personnes domestiques, qui 
appartiennent chacune à un genre différent de 



(95) 

drame, parce qu'elles sont placées chacune dans 
un ordre différent de société ; et teUe est en- 
core aujourd'hui l'ignorance où la révolution 
nous a laissés de tous les principes de morale 
privée et de bienséance publique , qu'on ne 
craint pas de mettre sur la scène des courtisanes 
célèbres, et de présenter, au public assemblé, 
des personnes infâmes comme des personnages 
intcressans : désordi-e qu'autoiisoit la licence 
des mœurs païennes , mais que la dignité sé^'ère 
de la morale chrétienne avoit banni du théâtre, 
et que l'administration avoit relégué dans l'om- 
bre, loin des mœurs publiques. 

Jusque dans les romans, qui sont à la comé- 
die ce que la poésie épique est à la tragédie , et 
qu'on pourroit a,ppcler l'épopée familière , on ■ 
aperçoitles mêmes progrès, et bientôt la même 
décadence. Dans le premier âge de cette compo- 
sition , les romans ne sont qu'un tissu d'aventu- 
res chevaleresques , et d'un Tnen-eitleux souvent 
extravagant. Ces tiers paladins ont sans cesse 
les armes à la main , et ta scène est toujours en 
champ clos. Dans le second âge, les romans 
sont des intrigues de société, et les héros sont 
dans les salons. Oo y reh'Ouve plus de tendresse 
que de passion, moins de hauteur que de iio- 



(94) 
JUesse^ et la délicatesse des sentiniens y est 
poussée quelcpiefois jusqu'à la fadeur. Au troi**- 
sième âge. Faction du roman se passe dans 
des boudoirs ou des tombeaux ; la licence y 
est portée jusqu'à l'obscénité^ et le pathétiqu^^ 
jusqu'à l'horreur. Ce goût de l'horrible y qui a 
i^égné aussi dans la tragédie^ et même dans la 
congédie métamorphosée en drame larmoyant , 
est une imitation malheureuse de la littérature 
angloise. Elle annonçoit le changement inévi-' 
table et prochain des mœurs moUes aux mœurs 
féroces y et nous préparoit à des imitations an<- 
gloîses ou àngUcanes d'un genre plus sérieux , 
et aux drames^ bien autrement horribles ^ joués 
pendant dix ans sur le grand théâtre de la ré-^ 
volution. 

Je me bornerai à ces exemples tirés de la 
scène et de la littérature francoise. Les autres 
nations n'ont pas assez vécu pour avoir un théâtre 
proprement national , qui puisse présenter une 
progression marquée vers le bien ou vers le 
mal; et si l'on vouloit que les A nglois eussent un 
théâtre national dans les drames de Shakespear, 
je ferois remarquer que les productions informes 
de ce génie enfant , sont l'expression fidèle de 
cette société , qui , à quelque degré de politesse 



(95) 

Ott de connoissance des arts cpi'elle soit parve- 
nue y a beaucoup à désirer encore du côté de 
la civilisation ^ ou de la science des lois et des 
mœurs 9 et n'a pu sortir jusqu'ici des institutions 
tumultueuses du premier âge; sauvage encore 
d^ms ses mœurs ^ bizarre dans ses lois^ livrée 
au trouble par la nature même de sa constitu-** 
tion , et dont toutes les époques , et particuliè- 
rement celle où a vécu Shakespear^ ont été mar« 
quées par des scènes atroces et sanglantes. 

La tragédie allemande n'est pas plus avancée 
que la constitution germanique y et ^ au total , 
en Allemagne comme partout ailleurs^ l'état 
littéraire est l'expression fidèle de l'état social. 
On remarque en efifet chez les Allemands^ 
comme un caractère distinctif de ce peuple, 
que la force partout est plutôt dans les parties 
que dans le tout, dans les détails plutôt que 
dans l'ensemble. Ainsi le corps politique est 
foible , inerte et désuni , et les divers membres 
ou co-£tats qui le composent sont riches et 
populeux. Ainsi la langue manque en général 
d'expressions morales et d'harmonie, au milieu 
de l'abondance de ses mots ; ainsi , dans la litté- 
rature, l'esprit excelle aux petites choses, à 
peindre les détails, surtout ceux du g^nre naïf 



" (96) 

et familier 9 et il s'e'lève avec plus de peine aux 
^andes conceptions; et les arts eux-mêmes, 
tels que la peinture et la sculpture , sont moins 
heureux à inventer, que patiens à finir et à 
décorer^ C'est parce que le système littéraire 
n'est pas plus arrêté eh AlFemagne que le sys- 
tênie politique, que toutes les opinions y font 
fortune comme tous les talens; et ce pays est, 
dans tous les genres , le patrimoine des aven- 
turiers. 

' Les Allemands n'ont donc pas de théâtre 
national régulier ; et si l'on me demandoit la 
cause de la vogue prodigieuse d'un de leurs 
drames, joué il y a peu d'années sur nos théâ- 
tres, je tirerois de ce succès même une preuve 
bien forte à l'appui des principes que je viens 
d'exposer, et je ferois remarquer que cette prci- 
duction, qui blesse l'honnêteté publique, a dû 
réussir à Paris , parce qu'elle offroit une pein- 
ture fidèle des mœurs domestiques, dans un 
temps où il y a trop souvent , entre les époux , 
de si profonds sujets de misanthropie, et de si 
justes motifs de repentir. 

Les mœurs influent donc sur le théâtre ; et 
si le théâtre, au contraire, influoit sur les 
mœurs , comment les mœurs ne se seroient- 

elles 



1 











arts, ex 




de choses —wjhty de 

timcos âerôy le g» 

la poéâe dramabqpey ^ âitigr ci 

fètre monLD jaanpbsâccaleasffi^ 

ralistesy et ks arts mr Mftnrr s 




Lorsque cette mêiBe satîaa ^«^""^ ^ a As 

choses matérielles^ et sVxzi^cn ngiufcâ * gags£ 
des âïd!» dir la jiiili0T|ièriî^^ 

et les scènes fmnfiêres de b lie domesôq^e. 
La littérature deviendra ficcncîeQse os por»- 
ment descriptive^ On £era des pnmws scr Tjiit 
daimer; <m diantera les mois, IcssatsooSy ks 
astresyld animaiw ^ les plantes, Jes arts. Les 

ï- 7 



(98)- 
poètes, dominés pai* leur siècle et par lei- 
mœurs, feront , si je peux parler ain^i y Tépo- 
pée de rhomme physique, du même taleij^t don^ 
ils auroient fait , à une antre époque , I épopée 
de l'homme religieux et politique. 

Je reviens au théâtre ; et, en se rappelant ce 
qui a précédé, on pourroit en conclure que 
Corneille et Voltaire seront plus ou moins goii- 
tés , selon que la nation s'approchera ou s'éloi* 
gn^ra d'une époque de décadence Qu de restau- 
ration. Ici l'expérience vient à l'appui du rai- 
sonnement. Voltaire , comme poète tragique ^ 
semble perdre quelque chose de son l^éclat^ 
tandis que l'on revoit avec un nouvel intérêt le 
vieux Corneille. Racine, d'une perfection plus 
soutenue que Corneille , plus moral et plus sage 
que Voltaire , survivra à toutes les révolutions^ 
et sera' comme un fanal élevé au milieu des 
écueils et des orages de la littérature. 

Je demande pardon au lecteur d'effleurer 
rapidement un sujet aussi intéressant dans ses 
résultats , qu'il est vaste et profond dans ses 
principes ; mais je dois finir par une observation 
importante, et qui me rappixnrhe, sans doute, 
de l'intention de l'Institut. Il £aiut distinguer le 
théâtre du spectacle. L'uiieèt lé plaisir, et peut 



de\'emi' l'instruction delV'sprit; l'autre esll'amu- 
sèment des yeux ; et j'ai dû penser qu'un corps 
de litte'rateurs avoit considère, dans l'art drama- 
tique, plutôt les productions de l'écrivain que 
le jeu du comédien ou les inventions du déco- 
rateur. Cette distinction est réelle , et elle étoit 
connue et même observée en France, où un 
grand nombre de personnes , distinguées par 
leur éducation , leurs connoissances et leurs 
emplois, telles que les magistrats et les ecclé- 
siastiques, connoissoient notre théâtre, quoique 
la gravité de leur état ne leur permît pas de 
li-équenter le spectacle. Car alors on pensoit 
chez cette nation, que les étrangers regardent 
le si frivole, que les plaisirs publics ne 
iviennent tout au plus qu'aux hommes privés; 
et que les hommes publics , s'ils ont besoin de 
délassement , n'en doivent cherclier que dans 
les plaisirs domestiques. Oi', si les mœurs gé- 
nérales influent sur le théâtre, dont les chefe- 
d'œuvre ne sont que l'expression fidèle des 
iinceurs, le ^ectacle influe sur les mœurs prî- 
qui, pour mille causes exposées ailleurs 
avec éloquence , perdent, dans la ûiéquentation 
du spectacle , le caractère de gravité et demo- 
destie qui iaix les bonnes mœurs et les nations 



^^çhez c» 
^^n|mm< 






vertueuses , et prennent en ëcliange des habi- 
tudes de dissipation , de légèreté et de licence. 
L La révolution a beaucoup étendu cette cause 
d'influence, bornée autrefois, du moins eu 
France , à un petit nombre de villes, et à un 
assez petit nombre de personnes. 

Il est même utile d'observer, en restreignant 

le mot de mœurs à la signification qu'on lui 

donne communément dans la conversation, 

c'est-à-dire aux relations des personnes entre 

elles, considérées dans l'état privé ou de famille, 

que l'administration ne doit jamais désespérer 

des mœurs, quelque déréglées qu'elles parois— 

sent , là où il existe dans les lois une règle 

I iixe sur laquelle on peut toujours les redres- 

, comme dans les pays où les lois consa-r 

[ çrent l'indissolubilité du lien conjugal et l'in- 

L4épendance du pouvoir marital et paternel^ ces 

i /ondemens des mœurs domestiques , et même 

I Jd<e tout ordre de société : au lieu que chez les 

I ^uples où des institutions politiques ou reli- 

I ^euses , contraires à la nature de l'homnie en 

.société, ont mis la dissolubilité dans le mariage, 

et, par une suite inévitable, l'égalité dans la fa- 

jniUe , les efforts que peut faire l'admiiiistratio^, 

iQur rétablir les moeurs , lorsqu'elles sont coi^ ; 



( 'O. ) 
Tipues, sont msuflîsans et même ridicules; 
et, pour me servir d'une comparaison prise de 
l'Evangile, sublime dans sa naïveté, c'est vou- 
loir mettre du vin nouveau dans de vieilles ou- 
(res, et coudre un morceau de drap neuf à un 
vêtement usé. 
^^V La question proposée par l'Institut embrasse 
^^^Bie autre partie, de l'Influence du théâtre sur le 
^^Kotlf. C'est encore là une proposition bien vague, 
^^^Bt qui pourroît peut-être manquer de justesse. 
^^^ Le goût est la connoissance, ou, si l'on veut, 
^^■6 sentiment des beautés littéraires'. Mais dans 
^^Bi poésie dramatique, qui met en action l'être 
^^^noral , les beautés littéraires sont des beautés 
morales ; et , sous ce rapport, le goût tient aussi 
aux moeurs, et éprouve leur influence. En effet, 
de combien de beautés morales se compose un 
poème tel qu' Alhalie, ce clieWœuvre de l'esprit 
françois dans sa perfection , et par conséquent 
de l'esprit humain ? Aussi les règles du goût sont 
méconnues à l'instant que les règles des mœurs 
sont renversées. La révolution, qui a détruit en 
France beaucoup de beautés morales, a ébranlé 
cnmêmetempslesrèglesdugoùt; et s'il en reste 
encore des traces dans le public qui juge, on 
peut remarquer qu'elles se 'sont étrangement 



( lOi ) 

affoibli^s daiis le public qui compose. A la re* 
naissance des lettres ^ le génie produit le goût ^ 
comme , à la naissance du jour^ le soleil envoie 
la4umière. Cette comparaison est exacte; car 
le goût est 1 émanation, et même l'expression du 
génie, comme la lumière est Fémanation des 
feux du soleil, et l'expression de son éclat. Ainsi^ 
Corneille compose avec goût toutes les fois qu'il 
: compose de génie ; mais dans les choses com- 
munes où son génie ne peut l'inspirer, il tombe 
faute de goût ; car on peut dire du goût qu'il est 
le génie des petites choses et dés détails, comme 
le génie est le goût de l'ensemble et des grandes 
pensées. Racine , parfait dans les choses relevées, 
présente avec un goût sûr et exquis les plus 
.communes. Il ne néglige aucune beauté, et les 
met foutes à leur place , parce que de son temps 
toutes les règles étoient plus développées , et 
toutes les convenances mieux connues. Ce sont 
deux fleuves ; mais l'un , voisin des montagnes 
où il a pris sa source , précipite ses eaux^ quel- 
quefois troublées, par d'énonn es cataractes, et 
paroit plus imposant et plus vaste par le fracas 
de sa chute ; tandis que l'autre , plus avancé dans 
son cours, aussi profond, mais plus limpide; 
aussi abondant, mais plus tranquille, coule avec 



(io5) 

une majestueuse uniformité, et entraine, par là 
continuité de sa force, pins sûrement que son 
rival par Fimpétuosité de ses mouvemens. 

Tout s'étoit fixé en France j et même le goût^ 
parce que tout , j'entends dans les institutions 
publiques et lès lois, ayoit atteint sa perfection 
relative; point fi^^e marqué par la nature à 
rhonmae et à la société , où ils n'arrivent l'un et 
l'autre que par de longs efforts , où ils ne re« 
viennent qu'après de grands malheurs. Cest ce 
que. n'ont pas compris , c'est peut-être ce que 
Jie comprennent pas encore tant d'hommes in^ 
quiets par foiblesse et chagrins par corruption , 
'qui ont accusé notre littérature de leur médio- 
crité, £l nos institutions de leurs vices. Os ont 
pris , dans tous les genres , des erreurs depuis 
long-4emps ouMiées, pour des vérités nouvel* 
lement aperçues; et ils mit voulu £ure, malgré 
la nature et le bon sens, une révolution dans des 
choses Jijcées , cW-4-dire, petfecdonner des 
choses poifaites : entreprise impossible et mal* 
heureuse, comme la tâche des Danaïdes et des 
Sysif^ies dans les enfers; contradiction funeste^ 
qui ex|dîqoe à la fois ce que nous avons été 
pendant dix ans, ee que nous sommes, <ft ce 
que noasseroos« 



(io4) 



«S 



De la Philosophie morale et politique du 
18'. siècle (6 octobre i8o5)* 



J-iES recherches des philosophes de Tanticjiiite 
avoient généralement la morale poar olqet : les 
études des philosophes du dix-huitième siècle 
ont été presqu'exclusivement dirigées vers les 
sciences physiques. 

Les anciens ne pouyoîent s'occuper de l'être 
intelligent^ de sa nature^ de ses devoirs et de sa 
fin y sans s'élever à la contemplation de letre 
souverainement intelligent; et le plus célèbre 
d'entre leurs sages nous a laissé à la fois y un 
traité sur Içs dewirs de Fhomme y et un traité 
sur la nature des dieux. Les modernes y j'en- 
tends ceux du 18^, siècle 9 arrêtés à l'obser-* 
vation des choses matérielles^ considérant tout 
dans Funivers^ et Thomme, et même la morale, 
cous des rapports matériels, ne se trouvent 
jamais sur les voies de Tétre immatériel; ou si 
quelques-runs, plus méditatif et plus curieux, 
yeulçAt remonter pw le raisonnement jusqu'è 






l 



( ">« ) 

Ja raison de toutes les existences corporelles , 
ils ne la cherchent pas hors des corps eux- 
mêmes, et leur attribuent, s'il le faut, toutes 
les qualités des esprits ; comme l'éternité à l'é- 
tendue , la souveraineté au nombre , et la pensée 
au mouvement : car la sensation dont ils font 
dériver toutes nos pensées n'est (ju'uii mou- 
vement excité dans les organes, à l'occasion des 
objets extérieurs. 

La philosophie des modernes, sérieusement 
approfondie, et réduite à sa plus simple ex- 
pression , est donc l'art de se passer de l'être 
souverainement intelligent, de la Divinité, dans 
la formation et la conservation de l'univers, 
dans le gouvernement de la société , dans la di- 
rection même de l'homme : et ceux qui s'élèvent 
contre une doctrine aussi dangereuse , peuvent 
répondre, par cette délinition, aureprocheque 
leur font les sectateurs de ne pas la connoltre, 
ou même de n'attaquer qu'un être de raison ; 
car, après avoir, pendant un demi-siècle, cher- 
ché à répandre les principes de cette philo- 
sophie, ou àexalter ses bienfaits, ÏI semblequ'on 
veuille aujourd'hui changer la thèse, et nier 
jusqu'à son existence; 

Je le répète : la philosophie moderne n'est 



( io6) 

autre chose que lart de tout expliquer ^ de tout 
régler sans le concours de la Divinité. Et de là 
ces formules dérisoires ^ si fréquemment em- 
ployées dans les écrits des philosophes de notre 
temps y toutes les fois qu'ils veulent contester 
ou affoiblir la foi due aux doctrines religieuses 
et aux révélations divines, sans compromettre 
leur repos ou la libre circulation de leurs écrits : 
humainement ou philosophiquement parlant^ 
sans prétendre attaquer la certitude des dis^ines 
Ecritures, mais en cherchant à expliquer par 
des nwjrens naturels y etc. etc. etc., et mille 
autres semblables , qui ne sont que des ruses 
oratoires pour nier ou pour combattre tout ce. 
qu'on a l'air de respecter. 

La philosophie des moderne^ est donc une 
philosophie essentiellement athée, suivant la 
force de cette expression ; athée de principes 
dans quelques-uns , qui nient toute existence 
<ï'un Etre suprême ; athée de conséquence dans 
les autres, qui nient son action dans la société, 
et sa présence au milieu des Irommes. 

Cette distinction fondamentale d'athéisme de 

, principe, et d'athéisme de conséquence, forme 

les deux grandes divisions de la philosophie 

morale chez les modernes , en athéisme pro- 



( 1^7 ) 
ppement dit, et en déisme j qui n'est, gelôtt 
M. Bossiiet, dans l'histoire des Variations, qu'un 
athéisme déguisée Je me hâte d'en prévenir le 
lecteur l je suis loin de penser que ceux qui font 
profession de déisme soient athées. Je dis seu- 
lement, ce qui est très-différent, que le déisme 
conduit à l'athéisme, ou plutôt, avec M, Bos- 
suet, quil est un athéisme déguisé; et non- 
seulement déguisé aux yeux du public, mais 
déguisé aux yeux des déistes eux-mêmes. Car, 
qu'il y ait ou non des athées de bonne foi , il 
me paroît certain qu'il y a des déistes sans ma- 
lice , qiii ont reçu leur doctrine toute fsuite de 
quelques écrivains qu'ils regardent comme de 
grands philosophes, parce qu'ils en admirent la 
prose et les vers ; et qui s'endorment dans leurs 
opinions, sans trop réfléchir si elles sont justi- 
fiées par la raison, ou secrètement inspirées 
parles passions. Au fond, il y a peu d'hommes 
qui tirent rigoureusement les conséquences 
des principes qu'ils professent , ou même qui 
s'en occupent ; et la plupart vivent sur leurs 
principes, a peu près comme les dissipateurs sur 
leurs capitaux. 

Les inventeurs eux-mêmes de nouveaux sys- 
tèmes de morale , bornés dans leur prévoyance, 



»^^.*' 



( io8 ) 

jJus bornes dans la durée de leur vie, n'ont pu 
juger les résultats de leur doctrine . L'expérience 
est le secret du temps , et il ne le révèle qu'à la 
société^ qui survit à l'homme et à ses systèmes , 
et qui^ dans sa longue durée ^ recueille tôt ou 
tard les fruits de Tarbre qu'elle a vu jdanter : 
comparaison prise du grand livre en morale , 
qui nous apprend à juger les docteurs et les 
doctrines par leurs fruits : à fmctibus eorum 
cognoscetis eos^ 

Je reviens à l'opinion de M. Bossuet sur le 
déisme. La conclusion qu'il tire est sévère; 
mais elle est de M. Bossuet, c'est-à-dire, d'un 
des plus grands et des meilleurs esprits qui aient 
paru parmi les hommes, et qui s'étoit exclusi- 
vement adonné à l'étude des sciences morales ; 
bien différent de nos philosophes , qui , grave- 
ment occupés de poésie, de romans, de sciences 
physiques, ou d'arts agréables, ont fait de la 
morale un délassement pour eux , et un jeu 
pour leurs lecteurs. 

» 

Mais avant de justifier la proposition de 
M. Bossuet, il est nécessaire de parcourir ra- 
pidement les diverses opinions ou croyances 
oui partagent les esprits , sur l'existence et la 



• - d' 



■r 



^ •- ^ 



( ÎÛ9 ) 

nature d'un Etre suprême, et sur ses rapports 
avec la société humaine. 

L'athéisme nie toute existence d^unétre intel- 
ligent supérieur à Thomme ; et, conséquent k 
lui-même, il nie qu aucune volonté suprême, 
aucune action toute-puissante , aucuiie sagesse 
infinie, ait donné letre à l'univers, la vie à 
l'homme, des lois à la société. Dieu n est pour 
les athées que la matière éternelle, Fhomme 
n'est que la matière organisée (i) , production 
du hasard , qui doit finir par le néant. ^ 

A l'extrémité opposée des pensées humaines^ 
si l'on peut s'exprimer ainsi , le vrai théisme , 
ou christianisme, enseigne l'existence d^ua 
Etre suprême, qui a tout fait par sa volonté , 
tout réglé par sa sagesse, et qui, réellement pré- 
sent a l'univers, conserve tout par sa provi- 
dence , et les êtres corporels, dont notre esprit 
reçoit les images, et les êtres intellectuels, dont 
notre raison conçoit les idées* Cette cause uni- 
yerselle a placé les êtres matériels dans un ordre 
de lois physiques, objet des recherches de 



(i) Deus, marc; ego^ fluvius ; Dcus , terra; ^gOf 
gleba, etc., disoit uii célèbre athée* 



rhomme^ sujet (i) permis à ses disputes : les 
êtres întelligens ou sociables , elle les a placés 
dans un ordre de lois morales y fondement de 
toute société^ objiet des connoissances de 
l'homme, et plus encore de ses sentimens, et 
règle de ises devoirs où frein de ses passions. 
Xi'ensemble décès lois, physiques et morales , 
constitue' là nature ^ qui est proprement la lé» 
gislatiofi universelle du suprême législatexir , le 
code des lois divines qui assurent la conservation 
dès êtres créés , et auxquelles ils ne peuvent se 
soustraire sans périr ^ Mais les uns, tels que les 
êtres physiques, y. sont assujettis en esclaves, et 
la violence seule peut les en écarter ; tandis que 
les êtres intelligent obéissent à leurs lois san^ 
contrainte, toujours libres de ne pas s'y sou- 
mettre. Ainsi lés êtres physiques, laissés à eux^ 
mêmes, obéissent à leui's lois, tels que les corps 
graves, par exemple , aux lois de la pesanteur; 
et l'homme laissé à lui-même n'obéit pas tou- 
jours aux lois de la morale et de la raison. 

Ces deux doctrines, l'athéisme et le théisme , 
sont aussi opposées entre elles dans la discipline 



(i) Tradidit mundum disputationl eorum, Ecclésiaste 



( Ml ) 

des mœurs , qu elles le sont dans les croyances 
spéculatives. 

Le christianisme 9 ouïe pur théisme^ est sé- 
vère, inflexible; il règle l'homme tout entier^ 
éclaiif'e ses pensées , ordonna ses affections y ai'-' - 
rige ses actions , lui enseigne la vérité , lui com- 
mande la vertu y lui conseille la perfection y et 
pose pour son esprit et pour ses sens , non des 
obstacles qui enchaînent lem* .activité y i^ais des 
limites qui dirigent leur essor. Il promet des ré- 
compenses à- rhomme fidèle y il fnenace Tiur 
fracteur de châtimens : peines et récompenses 
éternelles comme le Dieu vengeur et rémuné- 
rateur, infinies conîme.la beauté de la vertu ou 
la difformité du vice . 

L'athéisme , qui prend une audace vague de. 
pensée pour la force et? l'étendue de la raison,, 
«t l'indépendance des actions pour leur liberté , 
nie la vérité, nie la vertu, nie le bien, nie le mal^ 
nie tout autre devoir que celui de la conserva- 
tion physique. Il dit à l'homme que ses intérêts, 
sont la seule règle de ses actions ; ses forces , la 
seule mesure de ses jouissances ; la crainte' des 
lois humaines, la seule retenue à ses désirs ; saiis 
reproche , tant qu'il n'est pas accusé , et inno- 
cent, tant qu'il n'est pas puni. 



< »" ) 

La doctrine des athées est donc toute néga^ 
tisfe^ ou en négations; la doctrine des théistes^ 
toute positive, , ou en assertions. La vérité est 
donc dans l'une ou dans Fautre ^ et ne p^ut être 
ailleurs. Car si la vertu , qui est relative^ peut se 
trouver à égale distance de deux extrêmes op^ 
posés 9 la vérité 9 toujours absolue , nest jamais 
que dans l'un ou dans l'autre extrême* Ainsi 
l'amour du prochain , qui est une vertu , a des 
degrés^ depuis la charité qui donne ^ jusqu'à 
l'héroismequi se sacrifie ; la pudeur^ qui est une 
vertu y a des degrés différens^ et dans la jeune 
fiUe^ et dans la femme engagée dans les liens du 
mariage : mais la vérité n'en a pas ^ et une 
même proposition ne peut être plus ou moint 
vraie ^ comnq^e une action est plus ou moins 
vertueuse. 

Cette proposition^ éminemment philosophie* 
que^ est trop forte pour des hommes d'une cer-- 
taine trempe d'esprit et de caractère. La vérité 
leur paroît un excès, comme l'erreur. Trop sa- 
ges pour s'arrêter à celle-ci , trop foibles pour 
s'élever jusqu'à celle-là , ils restent au milieu ^ 
et donnent à leur foiblesse le nom de modéra- 
tion et d'impartialité : oubliant que, s'il faut être 
impartial entre les honounes, on ne peut pas , 

en 



(ii5) 

en morale > rester indifférent entre les opi^ 
nions^ Aussi M. Lacretelle^ dans son Histoire 
de la Révolution ^ frappé de ce rapport entre la 
foiblesse de caractère ^ et l'impartialité dans les 
0{Hnions y dit avec raison : (c U est bien mal^ 
» heureux qqe ce soit presque toujours des 
k hommes sans caractère , qui prennent le titre 
H d'impartiaux » : titre usurpé assurément ; car, 
dans le combat de la vérité contre l'erreur^ la 
partialité la plus coupable est la prétend-ue 
impartialité des indifférens. ^ ' 

Dans ce que nous venons de dire du théisme 
et de l'athéisme ^ la raison entrevoit un moyea 
de généraliser les idées ^ et de réduire à une 
{dug simple expression les opinions opposées* 
En effet, on aperçoit que ces deux doctrines^ 
Ynnepositwe^ l'autre négative ^ l'une qui affirme 
l'existence de l'Être suprême avec tous ses 
attributs, l'autre qui les nie, se réduisent au 
fond à la présence de la Divinité , ou à son 
absence de l'univers j eptre lesquels termes, 
présence et absence, il n'est pas plus possible 
à la pensée de concevoir un terme moyen, 
qu'entre le oui et le non, l'être et le néant. 
Ainsi l'athéisme est Y absence de la Divinité j le 
I. 8 



( î4 ) 

tkéisnie est IsL^fésence (i) : et remarquez ausâ 
que la présence réeile de la Di\inité au milieu 
des hommes^ ou autrement la réalisation eJb- 
térïeure de- Vidée abstraite de laDisnnité^ est 
le dogme fondamental du christianisme^ dans 
toutes les communions^ qui toutes croient cette 
présence corporelle, manifestée une fois à la 
# -société il jr a dix-huit siècles , et dont la plus 
4fiombreuse et plus ancienne , croit qu'elle est 



«■ 



(i) Lit raoX présent t que les Latins ëcrivoîent ^ra^^e/z^ , 
àe prœ et sensus, devant les sens, exprime ane présence 
non idéale 6u abstraite , mais réelle et sensible. Ce mot 
dépendant ne convient qu'à Tétre intelligent , qui , comme 
ditMallebranche , se rend seiuibîe sans être solide. Ainsi 
Fon ne dira pas d'un chien qu'il soit présent dans un en- 
droit, même lorsqu'il s'y trouve. C'est cette valeur du 
mot présent, et le contraste qu'il forme avec l'état d'in- 
visibilité d'un corps physique, qui fait tout le mérite de 
tés deux beaux vers de Racine dans Britannicus : 

Et que derrière un voile , invisible et présente , 
JVtois de ce grand cor pis l'ame loute-puissante. 

Ces deux vers pourroient, par une application détournée, 
mais très-belle et très-juste , exprimer la présence de la 
Divinité au grand corps de TEgliie chrétienne , sous les 
voiles eucharistiques. 



V 



^^ ser 



me 

m: 



permanente dans la société,' corporellement 
Kussi , quoique d'une autre manière. 

Ainsi , théisme et atliéisnie , présence ou ab- 
Eence de la Divinité, forment le fonds de touten 
doctrines irréligieuses ou religieuses, ou," 
l'on aime mieux , morales ou immorales de 
ms les âges; et il n'est pas plus possible à 
raison de concevoir une croyance intermé- 
diaire , qu'à la langue de l'exprimer. 

Cependant, entre ces deux doctrines extrê- 
mes, opposées, se glisse une troisième opinion, 
timide, incertaine , variable , qui se croit sage, 
parce qu'elle est foible; impartiale, parce qu'elle 
est indécise; modérée, parce qu'elle est mi- 
toyenne. Cette doctrine est le déisme j, qui 
même porte, jusque dans sa dénomination, le 
iractère d'inconséquence attaché à ses opi- 
ions. Car on n'a pu le désigner que pai- le mot 
a'origine latine de déisme, qui, quoique le 
même absolument que le mot grec de théisme, 
exprime cependant une idée très-différente. En 
effet, te déisme reconnolt un Dieu avec le 
théisme , ou plutôt il nomme Dieu ; mais soA 
Dieu, être purement abstrait et idéal , est aveu- 
gle, sourd et muet , véritable idole, qui a des 
yeux pour ne point voir, des oreilles pour ne 



^^p jrcujL uuui 



(ii6) 

pas entendre y de^ mains pour ne point agiv^ une 
intelligence sans parole ou sans expression au 
dehors. Si quelquefois le déisme admet un Dieu 
créateur, il nie le Dieu conservateur, ou la Provi- 
dence^ et ne lui attribue ni influence sur lesévéne- 
mens de la société, ni rapport réel et positif avec 
Thomme. Et même, pour rendre impossible 
tout rapport entre eux, il exagère la bassesse de 
l'homme, et, s'il est possible, jusqu'à la gran- 
deur de Dieu ; et à ses yeux , toute communi- 
cation réelle de Dieu à l'homme est une chi- 
mère , et toute révélation positive , une impos- 
ture. S'il consent que l'ame soit immortelle, 
cette immortalité est sans but et sans objet ; car 
comme cette doctrine neutre et versatile ne re- 
connoit, au fond, ni bien ni mal absolus, elle 
rejette toute peine infinie , même lorsqu'elle 
admettroitr^Wç/f/zî en récompense. Le déisme 
porte dans la pratique la même inconséquence 
que dans ses opinions spéculatives. Il voudroit 
un culte , et point de prêtres ; des temples , et 
point d'autels; une religion, et point de sacrifice; 
de la tempérance, et point de prescriptions; de la 
vertu, et point de perfection ; quelques préceptes, 
et point, de conseils . Il enseigne la fatalité, et 
veut- que nous croyions aux remords. Egale; 



ment eflravc c^ li rc^ t^'v^: 1 1 *.- r-u«.i.:àî>r -: 
de la licence et ; iii»i!Jsirf* - 1 " 'UQ-i^r •-•_— 
forcer celuî-cî, s5:-l:cj: ::iIiL-^ . ir m ^tr i.: 
fond^ ce qu'il doit retr:int;ler Li T m . ii ; ■ •.- 
ter à l'autre. Passant sans o^s.^ c^f "..i m::^!:i - l 
la sévérité, et revenant de la Mf'-teri'o i \a _.- 
cence , dispose quelquefois à ov.trer Ta ->r.T :■ . - 
chrétienne dans la discipline des nictur?, tx ? -il- 
dignant même contre sa facilité a pardonner if ? 
fautes échappées à la foiblesse humaine « et ^'^ 
bandonnant à toute la HctMice do rathoismc daur 
le principe des lois. Ainsi il condamne FaGii^ 
tère, et autorise le divorccî. Maïs paire (Joe k 
déisme se trouve entre deux doctrines ^aî^ 
ment fortes et conséquentes à elles-mêmes, chcF- 
chant le rejios et ne prouva ni Utlmm*er, ilne^iam 
aiac lieux doit il est sorti ^ etUintùt il so rappp^ 
che du christianisme, quand un ^ouveinemciC 
attentif comprime ïcuior de %e% chinions • cf 
tantôt il se pràripit/;; dan^ tou^ 1m excès de F»» 
théisme , quand le^ dri'jfm^siftiUi» le tmiàetAiu 
pente B^ï^urelle : drjdtrifie)/#riteei»ll^!idLMI^ 
quand elfe revl é^ÎMT ; t/j0ter m M0immé 
en sar^:a>Eï4^, ^,:^f elle rend J^jjii j^^i ^ '^^ 

\'itié C .v^ ja;«y>r»ttiegMii ft >i i *<^wi^ litiMi^^ «crnif^^ 



C"8) 

dissimulée tant qu'elle est contenue ; hautaine 
et violente quand elle triomphe ; par système ^ 
ennemie des rois ^ et par calcul^ appelant le peu- 
ple a la domination y comme un en£auit incapa^ 
ble de gouverner par lui-même ^ et que sa foi-* 
blesse retient dans une éternelle minorité. 

Le théisme y l'athéisme et le déisme se par* 
tagent donc le haut domaine des pensées hu- 
maines^ ou plutôt se le disputent. En effet les 
athées ne s'accottlent pas plus avec les déistes 
qu'avec les chrétiens; comme les chrétiens com- 
battent les déistes aussi bien que les athées. Car 
le déisme , comme tout état foible entre deux 
grandes puissances qui se font la guerre , hors 
d'état de faire respecter sa neutralité , n*a que 
des ennemis et pas un allié. Les athées se re- 
gardent comme plus philosophes que les déis- 
tes > parce qu*ils sont plus conséquens; tandis 
que les déistes se regardent owiime philoso- 
phes plus sages> parce qu^ils sont moins em- 
portés; et comme le pharisien de l^vangile, 
en se comparant au publicain y rendoit grâces 
à l>ieu de sa prétendue justice, le déiste, se 
cv^mparant à lathée, s raorgueiUit > dans son 
ixeur , de sa prétindue raisoti« 

Je ne parle pas des indiflerens à toutecroyan- 



ce; troupe nombreuse, grossie des* déserteurs 
de tous les partis , et uniquement occupée de 
plaisirs ou d'affaires. Ceux-là , pour me servir 

-d'une expression que nos troubles civils ont 
mise en vogue, sont le ventre de la société. Qs 
attendent l'événement, et subiront, la loi du 
-vainqueur. 

Les chrétiens ne sont pas tous d'accord en^^ 
tre eux sur tous lés points ; et même , en con- 
venant du dogme , ils disputent de l'autbrité. 
Mais comme il arrive dans les troubles civils, 
où les étrangers profitent des divisions inté- 
rieures pour envahir les frontières, les que^ 
relies des chrétiens entre eux ont fieivorisé les 
progrès de l'athéisme et du déisme; et même 
le parti le plus foible a fait, trop souvent, causa 
comjnune avec lennemi. On sait que les mi- 
nistres de quelques communions chrétiennes 

. ^nt depuis long-tamps accusés d'incliner au 

• déisme; et Voltaire, écrivant au roi de Prusse, 
lui disôit : a II n'y à plus à Genève que quelh 
» ques gredins qui croient encore au coii«» 

. >) substantiel Ti) », 



^•^m'^^^'^^^^mmmmm^mmaÊmtm'^^tmtmmm^mmmmÊmtmimmi^faf 



' (i) n n'en a pas toujoiïrs été ainsi ; et il est sorti de 
Genève , ou de son école , d'excellens ouvrages contre 



( ï20 ) 

Qu'on ne s'y trompe cependant pas, «t 
qu'on ne dierche point , dans le déisme , une 
unité de système, un corps de doctrine uni<- 
forme et coomiun à tous les déistes. Il n'y a 
d'unité et de fixité que dans les opinions con- 
séquentes, soit en bien, soit en mal; et les chré- 
tiens d'un côté, les athées de l'autre, savent 
iiettement ce qu'ils croient > et ce qu'ils ne 
croient pas. Mais il n'en est pas de même des 
déistes, qui, placés entre deux opinions ex- 
trêmes, veulent tenir un milieu impossible à 
déterminer^ et flottent sans cesse d'une opi- 
^on à Tautre , plus rapprochés de celle-K:i ou 
de celle-là , suivant l'esprit , le caractère et les 
passions de chaque particulier (i). a Si vous 
» pesez leurs raisons, dit J.-J. Rousseau, qui 



l'albéisine et le déisme. H seroîf temps que les hommes 
éclaires et vérîtablement chrétiens dans toutes les com- 
munions , sentissent la nécessité de se rallier contre l'en- 
nemi commun , pour regagner le terrain que les divi- 
sions ont fait perdre. 

(i) On peut appliquer au déisme ce que J.-J, Rous^ 
seau dit du luthéranisme , qu'il appelle la plus inconsé^ 
quente des religions, parce qu'elle est mitoyenne aussi 
entre le catholicisme et le calvinisme , et qu'elle veut 
retenir les dogmes de l'un et de l'autre. 



( Ï2» ) 

» ne sut jamais lui-même ce qu'il etoit^ ils 
» n'en ont que pour détruire ; si vous comptez 
)) les voix y chacun est réduit à la sienne ; ils 
» ne s'accordent que pour disputer » . Les déis- 
tes voudroient en vain , placés entre les chré- 
tiens qui affirment et les athées qui nient^ pas: 
ser pour sceptiques. J.-J. Rousseau leur ôte 
^ette triste ressource , et il remarque avec rai- 
son : a Que leur scepticisme apparent est mille 
» fois plus afErmatifet plus dogmatique que le 
w ton décidé de leurs adversaires». Ces van- 
nantes du déisme, telles que deux hommè$ 
qui veulent se rendre raison, de leurs senti- 
mens ne se trouvent pas déistes de la même 
manière , Êivorisent l'adresse de ceux qui insi- 
nuent aujourd'hui, quoiqu'un peu tard, qu'il 
n'y a jamais eu de philosophie du 18*^. siè- 
cle, mais seulement des philosophes isolés. 
Sans doute, je le répète, on chercheroit en 
vain, dans une doctrine neutre et inconsé- 
quente, l'uniformité et la fixité de croyance 
ou d'incrédulité qui ne peuvent se trouver que 
dans une doctrine toute vraie ou toute fausse: 
mais , en ne s'attachant qu'au principe fonda- 
mental de celle-ci, et sans tenir compte des 
différences en plus ou en moins, il en résulte 



\ 



( IM ) 

que le déisme y considéré en général y admet 
ridée d'un Dieu, et nie sa parole, son action, 
sa présence à la société , et que son grand être 
est une pure abstraction, un être de raison, 
sans réalité et sans influence : en sorte que, entre 
le christianisme qui est la présence de la Divi- 
hité, et l'athéisme, qui en est Yabsence^ le 
déisme admet une présence idéale, une pre- 
ience insenàble, une présence^ pour rendre 
toute ma pensée, qui n'est pas présente ^ con- 
tradiction dans les termes, et par conséquent 
absurdité dans l'idée ^ et c'est ce qui explique 
la pensée de M. Bossuet, que le déisme n'est 
ifU^un athéisme déguisé. 

Mais il est possible à uiie saine philosophie 
de démontrer à la raison la vérité de cette pro- 
position. 

Dans l'homme , être contingent et fini , les 
qualités, ou attributs, n'ont rien de nécessaire^ 
et ne sont que des modifications, ou manières 
d'être aussi contingentes que l'être lui-même. 
Ainsi l'homiiie peut, sans cesser d'être , être 
indifféremment bon ou méchant, stupide ou 
spirituel, comme il peut être riche ou pauvre, 
blanc ou noir. Mais dans Dieu, être nécessaire, 
et conséquemment parfait, les attributs, qui ne 



( ï25 ) 
peuvent être que des perfections , sont însépa- 
irables de l'être , et aussi nécessaires que Fétjrc 
lui-même. Ainsi ^ dire que Dieu est, mais qu'il 
n^ pas tout ce qu'il peut être ; dire que la 
toute- puissance n'agit pas; que la sages^ infi- 
nie ne règle pas; que l'ordre suprême ne dis- 
|>ose pas; que l'omniscience ne prévoit pas; 
que l'immensité n'est pas partout* présente; 
c'est dire que Dieu est et qu'il n'est pas , à la 
fois ; c'est nier son être en même temps qu'on 
l'affirme; à peu près, s'il peut y avoir ici de 
comparaison , comme si l'on disoit de la ma- 
tière telle qu'elle est , ou qu'elle nous . parolt 
être ; qu'il existe des corps, mais qu'ils ne sont 
ni étendus, ni figurés, ni solides. 

Je crois n'avoir pas manqué, dans cette dis- 
cussion, aux égards qui sont dus aux personnes 
que l'on veut avertir de l'erreur où elles peu- 
vent être ; et qu'en me montrant décidé entre . 
les opinions, j'ai su conserver une impartia- 
lité entière à l'égard des hommes. Je suis loin 
de conclure des principes spéculatif des déistes 
à leur conduite pratique. Cependant on voit 
fréquemment des hommes prévenus ou peu 
éclairés, conclure de la conduite aux principes, 
et opposer, aux défenseurs du christianisme , 



( M ) 

comme une objection victorieuse^ les vertus 
de beaucoup de déistes ^ et le^ vices d'un trop 
grand nombre de chrétiens. La réponse est 
aisée et péremptoire. Les hommes qui profes-* 
sent une doctrine fausse^ sont souvent rneil-^ 
leurs que leurs principes , ,par caractère , par 
réflexion^ méme^ à leur insu, par la secrète 
influence d'une meilleure doctrine dans la- 
quelle ils ont été élevés , et qui est générale^ 
ment professée autour deux. Ceux au con- 
traire qui suivent une doctrine parfaite, ne 
sont jamais^ et ne peuvent pas même être aussi 
bons que leurs principes. Ainsi les vertus des 
déistes, et les vices des chi^tiens, sont^ dans les 
nns et dans les autres^ une véritable inconsé- 
quence à leurs principes respectif , pris à la 
rigueur ; et c'est précisément à cause de cette 
inconséquence, qui rend plus remarquables, 
et conmie extraordinaires , les vertus de ceux- 
ci , et les vices de ceux-là , qu'cm relève avec 
tant d'affectation les vertus de quelques déistes^ 
et avec tant d'amertume, les vices de quelques 
chrétiens. Car, comme nous Tavons dit ail- 
leurs , en parlant des peufJes païens comparés 
aux peiq[iles chrétiens, on ne remarque les 
vertus que dans un ardre de choses vicieux % 



( "5) 
comme on ne remarque les vices que dans 
un ordre de choses parfait. Les historiens 
de l'antiquité ont loué avec raison la conti- 
nence de Scipion à legard d'une jeune prin- 
cesse promise en mariage , que le sort des ar-^ 
mes avoit fait tomber entre ses mains; mais 
quel seroit aujourd'hui l'écrivain judicieux qui* 
oseroit faire ^ d'un trait sembl^^le^ un titre de 
gloire à un général chrétien, même qui ne 
seroit pas continent? 

Je me plais à le répéter : un grand nombre 
de philosophes déistes, ou même athées, ont 
montré 9 dans les temps les plus difHciles , des 
vertus dignes de nos respects et de la juste ad« 
miration des hommes. Mais si les vertus pri- 
vées honorent le particulier, les vertus publi- 
ques peuvent seules conserver la société. Les 
vertus privées tiennent au tempérament , au 
caractère, à la position même des individus; 
les vertus publiques tiennent aux principes de 
religion et de gouvernement reçus dans l'É- 
tat; et quelles que soient les vertus domesti?^ 
ques des philosophes dont nous examinons les 
opinions, il est certain et reconnu que leur 
philosophie sape tous les principes par leur 
fondement, et qu'elle a puissamment ' con^v 



(î26) 

cQuru au bouleversement de l'ordre social dont 
la révolution fraocoise a menacé l'Europe. Les 
progrès ultériem*s de ce^ révolution ont été 
arrêtés^ il est vrai; mais elle iken a pas moinat 
fait 9 à l'ordre intérieur de la société^ je veux 
dire, aux principes religieux et politiques , une 
plaie qui seignera long-temps, et qui peut- 
être ne sera fermée que par des moyens aussi 
puissans que le désordre a été terrible. On ne 
nous en croiroit pas, même quand nous en 
apporterions les preuves. Mais on en croira 
peut-être M. de Condorcet, dans la vie du plus 
fervent apôtre du déisme. Le passage est çu-r 
rieux ; et il prouve à la fois , la force de celte 
philosophie à détruire et son impuissance à ré^ 
tablir; la v^Miité de ses conjectures, et l'illu- 
sion de ses espérances. « Il me semble qu'il 
1) étoit possible , dit cejt écrivain , de dévelop- 
» per davantage les obligations éternelles que 
M le genre humain doit avoir à Voltaire. Les cir- 
» constances actuelles (la révolution) en four- 
» nissoient une belle occasion. Il n'a point vu 
» tout ce qu'il a fait, mais il a fait tout ce que 
» nom sfoyons. Les observateurs éclairés, ceux 
» qui sauront écrire l'histoire , prouveront à 
» ceux qui savent réfléchir, que le premier au-r 



( \^1 ) 

» teur de cette grande révolution qui étonne 
» l'Europe^ et répand de tous côtés, Tespé- 
» rance chez les peuples , et l'inquiétude dans 
» les cours, dest sans contredit J^oUaire. C'est 
» lui qui a fiait tomber la première et la plus * 
» formidable barrière du despotisme, le pou- 
» voir religieux et sacerdotal. S'il neùt pas 
» brisé le joug des prêtres , jamais on n'eût 
» brisé celui des tyrans. L'un et l'autre pe- 
D soient ensemble sur nos têtes, et se tenoient 
» si étroitement que , le premier une fois se- 
» coué ) le second devoit l'être bientôt après. 
n L'esprit humain ne s'arrête pas plus dans 
)) son indépendance que dans sa servitude ; et 
>) c'est Voltaire qui l'a affranchi, en l'accou- 
» tumant a juger^ sous tous les rapports, ceux 
>) qui l'asservissoient. C'est lui qui a rendu la 
» raison populaire , et si le peuple n'eût pas 
» appris à penser^ jamais il ne se servit ser^i 
» de sa force. Cest la pensée des sages qui 
» prépare les résK>lutions politiques, mais c'est 
0^ toujours le bras du peuple qui les exécute. 
» // est vrai que sa force peut ensuite devenir 
» dangereuse pour lui-même, et après lui awir 
» appris à en faire usage, il faut lui ensei- 
» gner à la soumettre à la loi. Mais ce second 



( "8 ) 

» oiwrage, quoique difficile encore, ri est pour^ 
}} tant pasj à beaucoup près, si long ni si pé^ 
n nible que le premier » • 

Les événemens dispensent de tout coni'^ 
men taire ^ et je me hâte "de passer à la philo* 
Sophie politique. 

La philosophie politique de l'Europe se par- 
tage en un même nombre de sectes que la philo* 
Sophie religieuse. Ces sectes, soit politiques, soit 
morales , sont entre elles dans les mêmes rap* 
ports ^ parce que la po%ique et la morale sont 
ime même chose y appHpiée, Tune au général , 
Tautre au particulier , en sorte que la politique 
bien entendue ^ doit être la morale des Etats , 
et que la morale, rigoureusement observée, doit 
être la politique des particuliers. 

Ces différentes opinions politiques ont reçu , 
dans nos troubles civils , une application pu- 
blique et récente. 

La démocratie proprement dite rejette avec 
fureur , de la société politique , toute unité vi- 
sible et fixe de pouvoir , et elle ne voit le sou<» 
verain que dans les sujets, ou le peuple : comme 
l'athéisme rejette la cause unique et première de 
l'univers , et ne la voit que dans les effets ou la 
matière. Danslesystême de ceux-ci , la matière 



( »»9 ) 
a tout fait ; dans le système de ceux-là> le peuple 
a droit de tout faire; en sorte qu'on pourroit. 
appeler les démocrates y les athées de la poli^ 
tique ; et les athées^ les enragés^ ou les jacobins 

de la religion. 

A l'extrémité opposée est le pur roy alisn^ie ^ 
qui veut un. chef unique ^ inamovible , réelle- 
ment présent à la société, par, sa volonté lég^sla^ 
tive et son action ordonnatrice et ^dministra-^ 
tiye; véritfj^le Providence visible 5 pour régler 
tout l'ordre extérieur de la soci^té.Çhangez les 
noms,,, et vous aurez le théisme ou le christia- 
nisme , avec . ses dogmes sur l'existence de la 
Divinité, sa volonté souveraine, et, son action 
réelle et réellement présente à la société. 

Les impartiaux ^ modérés, constitutionnels 
de 89 , se placent entre les démocrates 411;. les 
roysdistes , comme les déistes^ entre les athées 
et les chrétiens j et c'est ce qui fit donner , avec 
raison, à la constitution qu'ils avoient inventée, 
le nom àe démocratie royale. Ils^ùloient un 
iroi ; mais un roi sans volonté définitive , sans 
action indépendante ; et , comme le disoit aux 
Polonois, Mably, le docteur du parti, un roi 
qui reçût des hommages respectueux ^ mais qui 
n'eût qu'une ombre d'auiorité. A ces traits , on 

I. Q 



( i5o ) 

» 

peut reconnoltre le Dieu idéal et abstrait du 
déisme ^ sans volonté y sans action y sans pré- 
sence > sans réalité. Ainsi ^ cette constitution 
jM>litique h'étoit qu'ime démocratie déguisées 
cortime le déisme n'est cjixun athéisme déguisé; 
et dt même que le roi des constitutionnels 
pouvoit (etlesévénemehs Font prouvé) dispa- 
roitre de l'Etat salis y laisser de vide y le Dieu 
du déisme pourroit^ sans qu^n s'en aperçût > 
s'éclipser dé l'univers. C'est, de partit d'autre, 
un être dont on conserve le nom , par un reste 
d'habitude, à la tête des édits ou4es prières, 
mais qui est au Jfond complètement inùtile^ui 
gouvernement du monde et à la direction de la 
société. 

Q^tte identité dans, les principes des deux 
sociétés, religieuse et politique, est fondée sur 
la parfaite ^a^c^ie que l'Ordgnnateur suprême 
a mise d^ns le^deux ordres de lois qui doivent 
régû* l'homme intérieur et l'homme sensible. 

Et certes, il est difficile de méconnoître la 
justesse de ce parallèle , lorsqu'on se rappelle 
que les déistes , ou philosophes modernes , ont 
puissamment influé sur la constitution de 89, 
Comme les athéesont foit celle de gS j et que> 



( ■!• ) 

rgcnéraleiTient parlant, la partie chrétienne et 
catholique de la France est restée fidèle aux 
principes monarehiques, par une disposition in- 
llérente à ses principes religieux , que les ad- 
;aires taxoient de préjugé et de fanatisme. 

■ ; La constitution religieuse a même suivi en 
^rance , aux différentes époques de la révolu- 
tion , les divei-ses phases de la constitution po- 
litique. Ainsi la constitution démocratico- 
roj-ale de 89 donna naissance à la constitution 
presbj'téro-catholique , appelée la constitution 
civile du clergé. L'anarchie démagogique de gS 
voulut anéantir la religion chrétienne, et nous 
conduisit, ou peu s'en fallut, à l'athéisme^ par 
^e culte de la Déesse de la Raison. 

\,' Il n'y eut pas jusqu'à l'espèce de gouver- 
nent mitoyen entre la démocratie et la 
illonarchie , le gouvernement directorial , qiÀ' 
; voulût aussi établir sa i-elïgion mitoyenne 
Intre l'athéisme et le christianisme. Le déisme 
Eté présentoit; mais l'es gouvernans, convaincus 
du vide et de rinanifé de cette doctrine, vou- 
lurent, pour eu faire une espèce de religion 
publique, ou plutôt populaire, lui donner un 
ieu plus de corps ; et ils proclamèrent à grand 



( »52 ) 

bruit la* religion dite naturelle, sous le nom 
pompeux de theophilanthropie. A une religion 
il f^ut un sacrifice , qui en est le caractère es- 
sentiel ; et ^ au milieu d'hommes accoutumés au 
sacrifice i.^bstantiel de la religion chrétienne^ 
ils osèrent renouveler le sacrifice de la religion 
nâturélïë,'Toffrànde dés fruits et des fleurs. 
Leurs conndissances n^alloient pas Jus^ùa sa- 
voir qiië ' *lâ religion qu'on appelle ' naturelle 
n'est que la reli^on domestique ou patriarcale 
des pMniei's'hottïmes, qui professoîént le pux* 
théisme dans la famille , et précédemment à- 
tout état public où politique de société; et 
qti'atnsî il étoit coiitradictoire dans les ter- 
mèk , et absurde dans les idées , de donner 
ime religion domestique poiur base ou pour 
compagne à une société publique. Cependant^ 
de peur qu'on ne se méprît sur le fond de 
déisme de leur invention^ ils exposèrent les 
apôtres du déisme , Voltaire et J.-J. Rousseau^ 
coiuronnés de fleurs ^ à la vénération des ama- 
teurs^ dans les temples décadaires. Un peuple 
chrétien n'est pas souverain y mais il est raison- 
naMe ; et même sous les yeux des fondateurs , 
et malgré leur puissance^ le peuple^ à Paris, 
fit justice de cette farce impie ^ et le ridicule 



( i55 ) 
qui l'avoit accueillie à sa naissance la pour- 
suivit jusqu'au tombeau (i). 

Le rapprochement que nous venons de faire 
une fois admis ^ les £aits nous mettent syr la voie 
des conjectures , et le passé peut nous éclairer 
sur l'avenir. L'esprit démocratique finit en 
Europe avec les gouvernemens républicains , 
et les principes monarchiques renaissent de 
toutes parts , parce que l'unité de pouvoir, élé- 
ment de toute société , survit aux révolutions , 
comme les élémens des corps résistent aux dé- 
compositions chimiques. Il est donc conforme à 
l'analogie des choses , et par conséquent à la rai- 
son, de conjecturer que le principe d'athéisme 
et de déisme s'affoiblira , et que les esprits , fa- 
tigués d'erreurs, reviendront à la religion chré- 
tienne , seul moyen assuré pour les Etats , de 
tranquillité, de force et de pi'ospérité, parce 
qu'en elle seule est la raison du pouvoir des 
rois et des devoirs des peuples. 



(i) L'intérêt que quelques personnages inûuens met- 
toient à soutenir cette comédie , a peut-être préservé de^ 
la destruction les édifices catholiques oii la troupe don- 
noit , une fois par décade , ses burlesques représenta-' 
tioilis. 



(i54) 



Observations morales sur quelques pièces de 
théâtre (2 novembre i8o5). 



JLorTES les fois qu'un ouvrage dramatique 
produit sur les hommes assemblés une impres* 
sioa remarquable y il est utile aux progrès des 
lettres , et même à la science des mœurs y d'en 
rechercher la cause; parce que Tadmiration 
n'est pas un sentiment volontaire ou factice, 
mais qu'elle est excitée en nous et malgré nous, 
par une secrètb conformité de l'objet qui la dé- 
termine, à la manière générale de penser et 
d'agir. 

Cette proposition incontestable rentre au 
fond dans la question de Vinjluence des mœurs 
sur le the'direjque l'auteur de cet article a traité 
dans un numéro précédent de ce journal, ou 
dans ce qu'il a avancé ailleurs, sous une forme 
plus générale, lorsqu'il a dit : Que la littéra- 
ture éhvt l'ejcpt^ssion de la société. 

Ainsi Ion n a qu'à se rappeler, dans l'histoire 
du théâtre , des exemples de succès extraordi- 



(.55) 

ie coofasBcre qaHs 
des ép o qata maaankin dans Flnstoire d» 
; ctFoo pot, en portaatde cette rèj^y 
parirC«#r fOBiiiHin'i YorFigam, 



Etipi 
itfleai licondaile 










par e«»tagi0B. La CfMndbxd&e et le iitjrle 




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*^BttWpl^ 4!^ M^^B^Htilf^ 411^ HKHi^ IP"^ *^ ^^ 



(i56) 

fUers; et cependant^ ni AthuUe, ni le Tartufe, 
ni le Méchant, ni une infinité d'excellentes 
œuvres de théâtre, n'ont obtenu, à leur appari- 
tion, lahiéme faveur, ou plutôt, n'ont allumé 
la même fureur 4'applaudîssemens que les au- 
très productions dont nous avons parlé. Il faut 
donc en chercher la cause dans le sujet même 
du drame, et dans son intention morale; je 
veux dire , dans le rapport qu'il a aux niioeurs, 
et c'est-là seulement que nous pourrons la 
trouver. 

Nous ne parlerons ici ni du succès du Cid, 
m de la vogue de Figaro. Trop de temps et d'é- 
vénemens nous séparent de ces deux époques. 
Tune de grandeur et de gloire.^ l'autre de honte 
et de décadence ; et lorsqu'on traite des mœurs 
avec l'intention d'être utile, il faut ne s'occu- 
per que du présent, qui seul est au pouvoir de 
l'homme, et laisser le passé pour les regrets, et 
l'avenir pour les espérances. 

Nous ne traiterons donc ici que de Misan^ 
ihropie et Repentir, et des Templiers, joués, 
l'un, il y a peu d'années; l'autre, tout récemr 
ment, sur nos théâtres, avec un succès qui mé- 
rite de fixer l'attention de l'observateur. 

Le drame de Misanthropie et Repentir, de 



2>- 



I «i ■ ict,» M 



, <t <pd <iiCM]i3e les 
sémoes pnbfiqae^ 11 csl, jecnoîs, le pivsitter 
de genre sc iie itA. ou TmAtaar ait ose xDettrp sur. 
la scène une femme conraincoe d aroir fui de 
la maison de son êpoox arec un ravisseur^ 
ren tr ée, zpos sa iante, au sein de sa Emilie, 
et j recouvrant les droits de mère et dVpouse. 
Molière, pour montra* les inconvèniens des 
mariages disproportionnés y a peint , il est vrai, 
dans Georges Dandin , des mœurs domestiques 
très-corrompoes ; mais , outre que la gaitê en 
sauve un peu le danger, la pièce, morale dans 
son but , n est réprâiensîble que par les moyens 
que le poète a employés, et il n a fait que don^ 
ner une leçon dangereuse d'une vérité utile. On 
peut même remarquer, eu général, que laco* 
médie de Molière , licencieuse dans les détails , 
est souvent morale dans le sujet ; au lieu que la 
comédie de l'école suivante, quelquefois plus 
réservée dans les détails, est souvent ti^s-peu 
morale dans le choix du sujet. La Mère cou^ 
pable présente aussi une femme qui a trahi la 
foi conjugale , et qui même a introduit , dans la 
maison de son époux, le fruit de l'adultère. Mais 
le crime est renfermé dans le sein de la famille ; 



( i38^) 
il n'a aucilne existence au dehors , et le public 
rignore, même après que Tépoux en est ins^ 
truit. Aussi ^ en comparant les deux drames 
.entre eux, on voit que Beaumarchais a Êdt, au 
théâtre y le premier pas hors de nos mœurs , et 
que M. Kotzebue a £dt le second y et même le 
demiet. 

En effet. Misanthropie et Repentir offre l'exem- 
ple de la violation publique et même authen- 
tique du lien conjugal, entourée de tous les sen- 
timens, et même de toutes les vertus qui peu^ 
vent la faire pardonner (i) , et elle y est pré- 
sentée dans toute la gravité , et avec tout le pa- 
thétique de l'art dramatique , ou plutôt dràma- 
turgique, comme une faute que l'époux peut 
dissimuler, et même sur laquelle il peut com- 
poser à l'amiable. 

Cette excessive fiaicîllté des mœurs, pour ne 

(i) Aa moins dans la traduction Françoise 5 car Tac* 
triçe qni a mis ce drame sur notre théâtre , a soin d'ob- 
server , dans une Préface assez ridicule, que. cette Eu* 
]alie, «maintenant si intéressante , dit-elle, parce (pie 
» je l'ai rendue victime de rinerpérienrc et de la séduc- 
» tion y n'est , dans l'original , qu'une femme légère et 
» capricieuse , qui s'étoit laissé guider par la vanité , et 
« par des motifs encore moins excusaUes ». * 



( ï59 ) 

rien dire de plus^ peut ne pas choquer dans une 
grande partie de l'Allemagne ou en Angleterre, 
là où le mariage n'est qu un arrangement et non 
une société ; puisqu'il peut être dissous par le 
divorce , loi de religion et d'£tat dans ces pays, 
et qui, dans les principes de la plus grande 
partie du monde chrétien , est regardée comme 
une polygamie déguisée, et une tolérance d'a- 
dultère. Partout où une femme honnête peut se 
trouver, sans rougir, au milieu de trois ou quatre 
maris anciens ou nouveaux, il ny a pas de 
mœurs domestiques , puisqu'il n y a pas pro- 
prement de société domestique ; et la chasteté 
y est sans pudeur, ou la pudeur sans délica- 
tesse. Même en Angleterre, et jusque dans les 
conditions les plus élevées, un époux reçoit du 
séducteur de sa femme , par décision des tribu- 
naux, ou par composition volontaire, des dom^ 
nuLges et intérêts évalués en argent , comme le 
prix du crime et la réparation dei'offénse. 

Nous avions en^France d'autres loïs et d'au- 
tres mœurs. La conduite personnelle des époux 
pouvoit être foible et déréglée ; mais la société 
conjugale y étoit forte de toute la puissance de 
la religion et de la loi ; elle y étoit même in- 
dissoluble ! aussi le crime de celle qui cbercboit 



( ,4o ) 

à en rompre le liati ^ en appelant 1 étranger au 
sein de ce petit Etat, une fois public et connu , 
ne pouvoit espérer de rémission. L'humanité , 
sans doute, défendoit au cœur de haïr une fenmie 
cdupable ; la religion , plus exigeante , lui or- 
donnoit même de lui pardonner; mais le respect 
dû aux mœurs publiques interdisoit à l'époux de 
la reprendre. Cependant, comme la violadoD 
même publique de la foi conjugale est un at- 
tentat à l'ordre domestique , plutôt qu'un dâit 
contre Tordre public, l'adultère, jamais par- 
donné à l'extérieur, par le pouvoir domestique, 
étoit rarement puni par le pouvoir ptiblic : je 
veux dire que si les bienséances publiques ne 
permettoient presque jamais à l'époux offensé 
de ti^aduire devant les tribunaux la femme qui 
portoit son nom, et la mère de ses enfans, 
elles lui défendoient, plus impérieusement en- 
core, de ramener aux foyers domestiques une 
épouse coupable et déshonorée : par la même 
raison de justice et même de bon sens , qui veut 
qu'un prince qui fait grâce de la vie à un sujet 
rebelle , ne l'élève pas au rang de premier mi- 
nistre • 

Il est vrai qu'en calculant soigneusement l'âge 
des en&ns d'Eulalie , l'époque de sa retraite au 



t 

4 




jours des Aflsmdsy cxtée par X- ûe Montes- 
tjoiea, ijxa eralaoÉl, jiv^oc me pvBOSMm mer- 
YdHeose, les lîbcrtes cnumidlcs qa on poovxMt 
prendre arec mie iemme mariée : « âx soas 
» dTamende pour fan aroir décooTcrt latète ; le 
» double^ â c est la jaiiibe^ etc. etc. ; et me- 
» suroit ainsi les outrages fûts à la personne 
}) des femmes y comme on mesure one figure 



■ • 

D de géométrie »^ dit plaisamment^ dans VEs-^ 
prk des Lois, rautenr des Lettres Personnes. 

U ne serviroit non pins de rien , en France^ 
d'all^uer^ comme le £dt Fauteur de AfF^^nf^ro- 
pie et Repentir y Textrême jeunesse de la femme^ 
et son goût excessif pour la dépense^ favorisé 
par la prodigalité de son séducteur, parce qu'en 
France, le mariage émancipoit les femmes, et 
leur supposoit , quels que fussent leur âge et 
leiilr penchant au mal, toujours assez de raison 
pour le connoltre, et assez de liberté pour l'é- 
viter. 

Nous pouvons, pour le dire en passant, em- 
prunter des autres peuples leurs counoissances 
et leurs découvertes dans les sciences physiques, 
parce que la nature physique est partout la 
même ; mais ce n'est qu'avec une extrême cir- 
conspection que nous devons transporter chez 
nous les productions de leur littérature , parce 
que la nature morale ou sociale n'est pas paiv 
tout ailleurs ce qu'elle étoît en France , et que 
nous avions des lois meilleures, des mœurs pu- 
bliques plus décentes^ et par conséquent des 
idées plus justes et des sentimens plus élevés. 

La vogue prodigieuse de Misanthropie et jRe- 
pentirj et la ridicule explosion de sensibilité que 



( i45 ) 

ce drame produisit à ses premières représen- 
tations^ n'eurent pas d'autre cause que la licence 
des mceurs^ après une révolution qui avoit 1^« 
timé tous les désordres ; et personne , que je 
sache ^ ne s'est avisé de la chercher dans le style 
ou la conduite de cette pièce. Elle obtint a ' 
Paris y auprès de spectateurs dont les idées et les 
mœurs étoient^ je ne dirai pas^ révolution- 
naires^ mais révolutionnées^ l'espèce de faveur 
que les Ménechmes^ ou le Légataire unii^rsel^ 
joués dans la prison de la police correction- 
nelle ^ obtiendroient de la part d'une troupe 

de chevaliers d'industrie. 

■ 

Misanthropie et Repentir^ considéré sous ce 
rapport , est une œuvre de la révolution j et il 
£siut désirer que ce soit la dernière. 

Le sujet de la tragédie des Templiers me 
paroit défectueux y en ce que la condamnation 
enveloppe, ou est supposée envelopper un trop 
grand nombre de malheureux y même quand ils 
seroient coupables. Il n'y a pas, si j'ose le dire, 
dans le cœur d'un homme, assez de haine pour 
tant de victimes : où si cette prodigieuse eapa- 
cité de haïr pouvoît exister, elle seroit une dif- 
formité du vice que la tragédie moderne ne doit 



b 9C3aic. La irvolofaOB 



*■ •_ ^ 



pas ■■£ cicr|i iMm a oene ^oac; car ce 
■Tcd pK aax Ttngcaoccs dr i|Mlif it koannes 
qpe tant d lwnnfriK cnft clé SMcrifics; BiaDS àla 
jaionsie d^oB onirr contre faoliej; d, soosce 
npport, <Mi pomroit dnrqpll j aca pende 
l iftH iif ^ pour tant de kûncs. Le [Wieii tci^ 
gcar de la socîéiê samte derant letrapgnmd 
BomfaR de cocqialiles ; le ^aive imahe de ses 
mainSy cl même lorsq[o 11 est cnaiainni de la 
nécessîtê de pomr, S crainl dCtf^oiiiiici les 
nMems, et de fciie, dTan exemple de jaslk e^ me 
leçoD pohlîqoe de fiêrociié. Le MWBW je des 
saints InnnmWy resoécctioii des Templiers^ la 
Saint-BartIiëlemT, sont des ciùmjbub afieox^ 
et non des actions draniatkjaes^ parte qoe la 
Ynùsemblance théâtrale r mampe à la léiitê ^ 
et la dignité à la grandeur. Ledirai-fe? Cette 
effiroyafale exônùon, cpoiqa'cii recst, boos eut 
révoltes avant qne la rëvohitiQn e«t 
les esprits et les ccems arec des spccliflrs 
cote plus sanglans et jins mnUqplKS : et pcat* 
^tr^ est-U possSJe de recomioltre la secrèle 
influence de ces temps désastreux ^ soit dans le 
vlioix d^un pareil si^et , sott dais k rôle qpa j 
jouent un roi et un pape, qooiq[ae rantenr ail 



( '45 ) 

cherché, autant qu'il lui a été permis, à en 
adoucir l'horreur. 

* Mais s'il y a une fj^ute contre l'art dramatique 
dans le choix du sujet, il y en.a , ce me semble., 
une plus grave encore contre la morale, dans la 
manière dont il est traité. L'innocence y suc- 
combe, et même sans défense; car l'auteur, maî- 
tre de faire les Templiers coupables , a préféré 
de les rendre innocens. Or, je ne crains pas 
d'avancer , comme un principe de l'art drama« 
tique, que le poète, dans la tragédie païenne, 
pouyoit, indifféremment, faire triompher le 
crime ou la vertu, parce que, dans ces sociétés, 
tout étoit contre l'ordre et les vrais rapports 
des êtres en société ; et que , lorsque les dieux 
pu le destin forçoient l'innocence au crime, ils 
pouvoient aussi la contraindre à en subir le 
ch^iment. Mais la tragédie chrétienne, je veux 
dire celle dont les personnages sont chrétiens, 
et le sujet pris dans les temps chrétiens , et de^ 
puis qiia la plus haute sagesse s^est fait enten-^ 
drCj la tragédie, chrétienne ou moderne se con- 
duit sur des principes opposés , parce qu'elle 
est l'expression de sociétés régies par les lois dé 
l'ordre éternel, et fondées sur les rapports les 
plus naturels des ètrifB. L'histoire est le tableau 

î. 10 



(«46) 
descréiianeiis; mais Fart diamabqiie doit être 
la leooQ de la sociélé : et si nûstcnre nous inontie 
trop sovrent Tordre troublé par les pasâoos 
humaines y et la vertu succombant sous FeSort 
dacrîme^ la tragédie doit rétablir Tordre^ re- 
dresser nûstmre^ ou n'y prendre que ce <p|il 
est important de graver dans la mémoire des 
boomies, pour nnstmction éternelle des socié- 
tés. En un mot, la société toute enti^ n'est 
que le long combat de lordre contre le désor- 
dre; et la tragédie qui repr^nte une action, cft 
comme un incident de ce combat, doit finir 
par le triom{^ de Tordre. Cest en cela que 
consiste la moralité de Tart dramatique, dont 
les productions ne sont bonnes poétiquement 
que lorsqu'elles sont bonnes moralement, et il 
neat permis au poète d'altérer la vérité des £sdts> 
que pour corriger les erreurs des hommes, fc U 
M y a grand péril, dit T Académie Françoise, 
M dans ses sentimens sur le Cid, de divertir le 
» peuple par des plaisirs qui petwent produire 
» un jour des douleurs publiques. Il nous laut 
h bien garder d'accoutumer ni ses yeux ni ses 
D oreilles à des actions qu'il doit ignorer, et de 
» lui apprendra, tantôt la cruauté, et tantôt la 
D perfidie j si nous ne lui en apprenons en mâme 



( »47 ) 

n temps èa punition; et &y au retour de ces spec-^ 
n tacles y il ne remporte du moins un peu de 
» crainte y parmi beaucoup de contentement » . 
Britannicus^ il est vrai^ meurt victime de la 
jalousie de Néron; mais^ outre que le sujet de 
cette tragédie est un fait purement historique^ au* 
quel le poète ne vouloit et même ne pouvoit rien 
changer^ Fhistoire continue la tragédie^ ^ con- 
sole le spectateur^ en lui montrant dans l'avenir 
Néron puni par l'infamie de samort^ et mémcj 
après sa mort^ par l'infamie d1^ son nom. Po- 
lyeucte succombe; mais^dans les idées chrétien- 
nes, lé martyre est un triomphe, et même, en 
périssant, Polyeucte remporte la victoire sur l^s 
erreurs de sa femme et de son beau-père. Seïde 
et Palmyre succombent dans Mahomet; mais 
cette tragédie n'est, ni dans les mœurs chrétien- 
nes , ni dans les mœurs païennes , ni dans les 
mœurs d'aucun peuple. Mahomet est un bri- 
gand et un imposteur, et encore le poète a-t-il 
rendu Seïde et Palmyre coupables d'homicide, 
et la mort qu'ils subissent peut paroitre le jusfet 
prix de leur égarement. Après tout, ce n'est pas 
dans la tragédie de Mahomet qu'il faut chercher 
des modèles de moralité théâtrale , ni mênie de 
composition dramatique « Le^ Templiers^ ce^ 







( '48 >. 

pendant, victimes de la plus affreuse calomnie et^ 
de la prerention la plus aveugle^ pourroient s'é- 
crier comme Palmyre :«.... Le monde est fait 
M-pour les tyrans » ! Conclusion fausse et impie 
qu'il suffit de rapprocher de celle d'A thalie, pour 
juger toute la distance qui sépare le chef-dœu- 
vr^dramatique de l'esprit humain , d'une pro- 
ducti«Q éblouissante , comme tout ce qui est 
faux dans le sujet , et forcé dans les moyens. 

Par cette lin terrible , et due à %^% forfaits , 
Apprenez , roi des Juifs , et n'oubliez jamais , 
Que les rois dans le ciel ont un juge sévère , 
L'innocence an vengeur , et Torphelin un père. 

A ce piH>po$ , il est important de remarquer 
que cette doctrine désolante^ qui présente la 
vertu toujours malheureuse, et le crime toujours 
triomphant , est généralement le fond de tous 
les ouvrages philosophiques, historiques, et sou- 
vent poétiques de M. de Voltaire : disposition 
d'esprit bizarre assurément dans un écrivain, 
l'homme de son siècle constamment le plus heir- 
reux, et regarde en Europe, pendant cinquante 
ans , comme une divinité qui a eu ses prêtres , 
ses adorateurs, et même ses rictimes. 

Mais enfin, quel est le principe du vif in* 



^'49) 
terêt que les Te?n0iers ont excité, et du succès 
qu'ils ont obtenu 2Est-ce le style de l'ouvrage, 
ou la vertu du gr^id-maître ? Je né le Crois pas. 
Le me'rite du style ne peut pliis désormais, çn 
France, faire la fortune d'une pièce à la repré- 
sentation , parce qiie nous possédons depuis 
long-temps, dans des œuvres de théâtre que 
tout le monde sait par cœur, des modèles de 
perfection dans le style qu'il est impossible de 
surpasser, et même très -difficile d'égaler. Et 
je prends ici le mot de perfection dans le sens 
le plus rigoureux ; car Içs idées sont inépuisa- 
blés, et nul esprit fini ne peut sans doute en at- ' 
teindre la perfection ; mais le style est fini dans 
chaque langue, et l'esprit humain peut arriver 
à la perfection d'un objet fini. Ainsi il estpos^ 
sible que quelque poète découvre ou invente des 
sujets de tragédies plus intéressans que ceux 
qu'a traités Racine , qui peut-être en a pris un 
peu trop dans les fables du paganisnie ; mais on 
peut assurer, sans crainte de se tromper, que 
jamais aucun écrivain ne rendra ses pensées 
avec plus de perfection que ce poète, qui réunit 
à un degré, au-delà duquel l'esprit ne conçoit 
rien de mieux , toutes les conditions d'un style; 
achevé , la clarté, la noblesse, l'énergie , 1^ feci* 



\ 



(i5oj|^ 



Utéy la rapidité, l'harmonie; et, selon le sujet, la 
vivacité du la mollesse, la vëhimence ou la dour 
Geur, l'abondance ou la condsion : admirable 
surtout dans le dialogue , où les interlocuteurs 
se répondent toujours Fun à l'autre, au lieu que 
dans beaucoup de tragédies , même estimées , 
ils ne font que parler l'un après l'autre; et, à cet 
égard , la tragédie des TempUers n'est peut-être 
pas à l'abri de tout reproche. 

D'autres critiques ont cherché la raison du 
brillant succès des TempUei;Sy dans la vertu du 
grand^maitre, et l'on trouve à ce sujet, dans le 
Puhliciste.àxx 6 septembre dernier, des obser-^ 
cations extraites du numéro XX des Archives 
littéraires , sur lesquelles nous nous arrêterons 
un moment. 

L'auteur de ces réflexions , dit le rédacteur 
du Publicistey voulant s'expliquer à lui-même 
l'enthousiasme général qu'ont excité les Tem^ 
pliers , a eu l'idée de chercher quelque tragé- 
die dont le mérite ne fiit pas contesté, et qui 
produisit une impression pareille à celle des 
Templiers, avec des dé&uts du même genre, et 
il la trouvé dans Antigone. Le rédacteur , qui 
cite les observations plutôt qu'il ne les approuve, 
laisse ensuite parler l'auteur. « La grande sim- 



( ^5i ) 
M plicité de cet ouvrage, son caractère vraiment 
» religieux y Fespice de fatalité qui semble y ré* 
» gler les événemens^ nous firent bientôt sentir 
») que les tragiques anciens y et surtout Sopho- 
1} cle y nous offriroient le plus sûrement Fexem- 
I) pie que nous désirions : et ce prince de Ijt 
M scène grecque nous Ta en effet foucni dans >^/i« 
» tigone ». Et il avoh dit auparavant, en parlant 
de Faction de la tragédie des Templiers : « Elle 
» est une et toujours la même pendant les cinq 
» actes, et elle ne fatigue pas. C'est, si Fon peut 
» s^exprimer ainsi , une admiration pure et en* 
» tière pour la vertu , une joie généreuse et at- 
n tendrissante de la voir triompher, par sa seule 
M force , des tortures et de la mort ; sentiment 
1) que rien ne trouble et ne contrarie » . Ori peut 
voir dans les journaux que j'ai cités la suite de 
ces réflexions , dont Fauteur paroît avoir étu- 
dié les anciens, plus qu'il n'a approfondi les prin** 
cipes de Fart dramatique , qu'il fait consister en 
sentimens beaucoup plus qu'en action . 

Quoi qu'il en soit, les réflexions que nous 
venons de lire portent en entier sur deux 
comparaisons entre des objets qui ne me pa- 
roissent souffrir entre eux aucune comparaison: 
comparaison entre la tragédie àLAniigone et 



( i5a ) 
la tragédie des Templiers y comparaison entre 
la tragédie ancienne et la tragédie moderne. 
Le sujqt à^jérUigone est un acte de vertu do- 
mestique et de piété fraternelle. On sait qu'elle 
s'expose à la mort pour rendre, malgré les dé- 
fenses de Créon , les devoirs de la sépulture à 
Polynice. J^ sujet des Templiers est un acte 
de justice ou de vindicte publique. L'héroïsme 
d'Antigone n'expose qu'elle seule ; Fhéroisme 
du Grand -Msdtre compromet la vie d'un 
grand nombre de ses chevaliers, et l'existence 
même de son ordre. Antigone est certaine- 
ment innocente , et elle n'est accusée que d'a- 
voir rempli un devoir religieux. L'innocence 
des Templiers n'est, après tout, que présumée^ 
même dans la tragédie, et le poète n a d'autre 
preuve à opposer à une accusation solennelle 
et au jugement légal qui s'en est suivi, que la 
hauteur des réponses du Grand -Maître, les 
exploits de son ordre , les rétractations de ceux 
qui ont avoué; et la violence des accusateurs ( i ). 



(i) On s'est ino<{ué de ceux qui ont été chercher dans 
les Templiers l'origine de quelques sectes ennemies du 
trône et de l'autel ; c'est y je crois , M. de Condorcet qui 
l'a avaocé le premier. On s'est récrié sur l'absurdité 



( i55 ) 

Et pour comble de diflërence, Aiitîgone est 
une jeune princesse qui n'a pour armes que 
ses larmiBs et sa vertu; Molay est un vieux 
guerrier, chef absolu d'un ordre puissant, ou 
plutôt d'une armée nombreuse; et si les mœurs 
dramatiques doivent, suivant le précepte d'Ho- 
race et de la raison , être relatives à l'âge , au 
sexe, à la condition des personnages, on 
pourroit croire, sans autre examen ,; que c'est 
déjà une faute contre les convenances de la 
scène, que la vertu de Molay puisse être mise 
en parallèle avec la vertu d'Anligone. 

La parité qu'on établît entre la tragédie an- 
cienne et la tragédie moderne ne me paroît 
pas plus exacte. Les grands écrivains du siècle 
de Louis XIV nous ont transmis une haute 
admiration pour les anciens , et nous l'avons 
reçue de confiance , et sans nous douter que 

qu'il y avoit à accuser de desseins impies un ordre voué 
à la défense de la religion. Les frh^s Morales , sec^e 
chrétienne aussi , et qui fait profession de suivre le pur 
Evangile , a été accusée « d'abominations qui surpassent 
M même toute croyance ». Voyez, au Dictionnaire histO" 
ric/ue, l'article Zinzendorf. Les Templiers , héros dans 
la Palestine , étoient dangereux en Europe. Voilà tout 
ce qu'il y a de clair dans celte procédure ténébreuse. 



( >54 ) 

notre position littéraire n'étoit plus la mêm«, 
et nous commandoit une admilràtion moins 
exclusive et plus raisonnëe. Je m'explique. Les 
écrivains de ce grand siècle commençoient ^ 
au moins pour la France y Tère de la littéra- 
ture moderne ; et ils ne voy oient avant eux 
que les anciens ^ Grecs ou Romains^ dont ils 
pussent admirer ou imiter les productions. Ils 
ne pouvoient pas faire la comparaison entre 
les anciens et les modernes^ puisqu'ils étoient 
eux-mêmes un des deux termes de cette corn-* 
paraison; et sans compter qu'ils n étoient pas 
juges compétens dans leur propre cause ^ on 
^ut assurer qu'ils ne connoissoient pas eux-" 
mêmes tout leur mérite^ aussi bien que nous 
le connoissons aujourd'hui ; et si l'on en veut 
uïie preuve ^ on n'a qu'à se rappeler qfJiAthar 
lie, pièce décisive dans ce procès, ne fut pas 
appréciée toute sa valeur du vivant de son au- 
teur. C'est à nous qui ne sommes ni les an- 
ciens ni les modernes, séparés des anciens par 
le temps , et même des modernes par la ré- 
volution de notre littérature , c'est à nous \ 
faire cette comparaison , et à tenir la balance 
égale entre les uns et les autres ; et l'indépen- 
dance raisonnable et raisonnée de toute auto- 



( ,55 ) 

rite Kttéraire est la seule indépendance qui 
convienne aux gens de lettres ; encore faut-il 
en avertir, de peur d'équivoque. Or, en por- 
tant un œil attentif sur les productions dra- 
matiques des anciens et sur celles des moder- 
nes , nous jugerons que les anciens ont atteint 
la perfection du genre naïf, simple, familier, 
domestique, si j'ose le dire; et les modernes, 
celle du genre noble, élevé, public; et même 
nous découvrirons, sans beaucoup d'effort, 
la raison naturelle de cette différence. L'art 
tragique chez les anciens étoit dans son en- 
fance, parce que la société politique, dont il 
est le tableau , étoit à son berceau , et récem- 
ment échappée de la famille ou de la société 
domestique. Il n'y avoit encore que des pou- 
voirs et des sujets, ou plutôt des esclaves, et 
point de ministres ou de nobles. Les rois eux-* 
mêmes n'étoient que de grands propriétaires, 
pasteurs de leurs troupeaux et pères de leurs 
peuples ; et ils avoient besoin de se dire tous 
issus du sang des dieux, pour être un peu plus 
élevés au-dessus du reste des hommes. Aussi, 
dans les tragédies des anciens, les sujets sont 
presque tous du genre familier, ou pris dans la 
famille, et celle des Atrides^ par exemple, en 



( ï56 ) 
atourui à elle seule un grand nombre. L'exé- 
cution repond ah sujet, et elle a sur tout le 
mérite de la naïveté , et d'une peinture fidèle 
des moeurs domestiques et des afiections pri- 
vées. Les. chœurs en usage dans la tragédie an- 
cienne, soit qu'ils fissent partie du peuple ou 
de la maison de ces petits rois, présentent, 
dans leur intervention perpétuelle à tous les 
cvénemens du drame et même à tous les sen- 
timens des personnages, une image naïve de 
ces sociétés primitives, où la place publique 
étoit le cabinet politique , et les . affaires de fa- 
mille des affaires d'Etat. Aussi Racine napu 
transporter les chœurs dans les tragédies anti- 
ques à'Estheretd'^thaltej qu'en leur conser- 
vant ce caractère pour ainsi dire domestique^ 
et il les a composés de jeunes filles, suivantes 
d'Esther ou de Josabet, élevées sous leurs yeux 
dans Fintérieur du temple ou du palais, et qui'' 
représentent ce que nous appelons des demoi^ 
selles de compagnie. 

L'Uiade elle-même, le poème de l'anti- 
quilé qui offre le plus d'élévation et de gran- 
deur, soit qu'on en considère le sujet éloigné, 
qui est la confédération des Grecs, ouïe sujet 
prochain , qui est la colère d'Achille , qu'est- 



ellfe autre chose que des querelles de famille 
pour le rapt d'une femme, ou l'enlèvement 
d'une esclave? Les mœurs des personnages, j e 
veux dire, leurs occupations, leurs jeux, leurs 
repas, leurs querelles, même leur courage, 
tantôt violent et effréné , tantôt foible et que 
le péril intimide, les mœurs sont de l'homme 
purement domestique, et du genre fiimilier, 
naïf, et même grossier, qui est l'excès du naïf, 
comme le. gigantesque est l'excès du grand. 
Ce n^est pas cependant qu'on doive faire à 
Homère, comme La Motte ou M"®. Dacier, 
un reproche ou un mérite de la simplicité de 
ces mœurs; parce que c'est au poète une né- 
cessité de peindre les mœurs de son temps, ou 
plutôt du temps dé son poème, comme c'est 
une nécessité au peintre de représenter les 
objets qu'il a sous les yeux. Ainsi un paysa- 
f giste, chez les Tàrtares, peindroit des chevaux, 
; des courses , des chariots , des tentes , par la 
même raison que le peintre hoUandois repré- 
sente des vaches, des fumeurs et des buveurs 
de bière. 

Chez nous, au contraire, la poésie drama- 
tique ou épique, qui est le drame mis en récit, 
a pris un essor plus élevé, parce que nos socié-* 



té$ se 8ont développées^ et ont développe 
toutes les institutions nécessaires à la société* 
Nos rois ne sont pas du sang des dieux y mais 
leur pouvoir est divin ; ils sont che& des na-^ 
tions 9 plutôt que che& de familles ; ordonna.-* 
teurs, suprêmes de l'État^ plutôt que propné^ 
taires de domaines; les grands sont serviteurs 
de rÉtat 9 plutôt que familiers du prince ; les 
peuples sont sujets et non esclaves; en un mot, 
rétat public est formé^ et la tragédie a du, 
comme 1 épopée, se monter à un plus haut 
ton d'importance dans ks sujets , de dignité 
dans rexecution, et rejeter Imn d'elle, on 
n'eu^plojer qu^avec une extrême sobriété, les 
peintures des moeurs domestiques et funifiè^ 
res. Racine, il est vrai, a osé mettre sor la 
««« t»siq»e «a en&»l, im être qui n^. 
partient encore qu'à la &mille ; mais ansside 
quelks précautions le poète ne s^esi- il pas ' 
ent^iure, avant de tenter une entreprise aussi 
kaniie? Ibiis quelles ctrcottstanoes il a placé 
ort l^u&nl! truelle noblesse^ maè quelle 
$«u(v ^ datt$ le» repoi»e$ qu^ kn prete ! Car 
UMrqtM« ^pie JooK!^ » cottlmle tle repondre, 
<(t S(^U utepsurleque de la refi^Ma « ou 
q[tftVMa Ikù ^ apfvk die suu tcUt. T<Mft 



^^B^urs eût été déplacé dam la bouche d'un en~ 
iaiit; mais un enfant peut connoître ce qui a 
entouré ses premières années ; il doit sur— 

»tout savoir les élémens de sa religion : et c'est 
■me belle réponse que la scène sublime de 
Joas et d'Athalie, aux sophismes de J.^. Rous- 
seau, qui ne veut pas qu'on parle de religion 
à un entan t , avant l'âge de dix-huit ans. L'épo- 
pée moderne offi'e les mêmes progrès que la 
tragédie, qu'elle a même devancée. Les sujets 
^^ de la Jérusalem délivrée et du Paradis perdu, 
^^Lw>i)t pris dans le genre public , et l'on peut 
^^Vdire universel, puisqu'ils ont rapport à la reli- 
gion » société universelle de tous les lieux et 
de tous les hommes ; et il y a autant d'éléva- 
. tioti dans les sentimens des pei'sonnages , et 
de dignité dans leurs mœurs, que d'impoi-tance 
* dans le sujet. Ce progrès de la société, ou le 
passage même littéraire de l'état domestique 
à l'état public, est, pour le dire en passant, 
l'ouvrage de la religion chrétienne, qui, dé- 
tachant sans cesse l'homme de lui-même, lui 
a insensiblement appris à mettre la société pu- 
blique, ou la société des autres, au-dessus 
de la société de soi, ou de la socie'té domes- 
tique; et qui, réglant tes mœurs et influant 



( »6o ). 

^ même sur les manières y a fait de legoïsme 
. un vice^ et de Thabitude d'occuper les autres 
de soi ^ un ridicule (i). 

J'abrège une matière aussi vaste dans ses 
détails qu'elle est importante dans ses re'sul- 
tats; et je dis que ce qui distingue les anciens 
des modernes, sous les rapports littéraires j est 
que les anciens ont porté le genre naïf et fami- 
lier jusque dans les productions du genre élevé, 
comme Homère dans l'Iliade, et que les mo^ 
dernes, au contraire, ont relevé et ennobli les 
sujets mêmes du genre simple et familier, 
comme notre La Fontaine dans ses fables, et 
souvent Gessner dans ses idylles. 

On ne peut donc comparer entre eux les 
anciens et les modernes , que sous le rapport 
des deux genres, familier ou noble. Ces deux 
genres sont bons , chacun en son temps ; et 
si les anciens ont excellé dans l'un , les mo- 
dernes les ont surpassés dans l'autre. Aller 

(i) Il n'est pas inutile de remarquer que beaucoup 
d'écrivains de nos jours ne laissent passer aucune occa- 
s^ion , et souvent en font naître hors de propos, d'entre- 
tenir le public , de leurs pères , de leurs mères , de leurs 
enfans, de leurs goûts « de leur petite existence , et*^de 
leurs affections personnelles. 

plus 



( »6i ) 

plus loin , et vouloir les comparer sous le rap- 
port du talent , c'est se jeter dans une ques- 
sion vaine et insoluble , parce qu'un débat de 
supériorité est interminable^ là où les objets 
de comparaison ne sont pas identiques. 

Ainsi 9 pour revenir au sujet qui nous oc- 
cupe , Antigone veut rendre au corps de son 
frère les derniers honneurs. C'est un devoir do- 
mestique> et non une affaire d'Etat; et l'inhu- 
mation de Polynice ne peut^ au moins dans nos 
idées^ rien changer au sort du royaume de 
Thèbes. Les anciens ont pu ^ sur un sujet aussi 
familier^ (aire ce qu'ils appellent une tragédie; 
un écrivain moderne pourroit même essayer, 
comme a fait Rotrou, de traduire dans notre lan- 
gue la pièce de Sophocle, et de l'adapter à notre 
scène, ou plutôt à nos mœurs, en faisant Hémon 
moins foible , Antigone moins dolente , Créoa 
moins absurde dans sa tyrannie, le chœur 
moins servile dans ses réflexions. Mais jamais 
poète connoissant son art n'oseroit aujourd'hui 
faire , sur une action semblable , un^ tragédie 
dont le sujet et les personnages fussent pris 
dans les temps modernes; ou, s'il letentoit, je 
doute , quelque généreux que soit le gouverne- 
ment envers les beaux esprits, que cet essai lui 

I. n 



(,6a) 

talùt une préfecture y comme YAntigane le Ya-« 
lut à SojAocle : car ces Grecs éternellement 
eutans, pour qui les divertissemens populaires^ 
ctûient une institution publique j n'avoient ni 
assez de couronnes^ ni assez d^honneurs pour 
rhomme qui avoit fait rire ou pleurer ses con- 
citoyens. Ce que nous avons dit de VAntigomf 
de Sophocle peut convenir aux suppliantes d'Efir 
chyle, et à bien d'autres tragédies des Grecs. Le 
P. Brumoi répète, en mille endroits de son ou* 
Trage , que nous ne trouvons pas assez de ma- 
tière dans les tragédies grecques. Il veut dire 
que nous n'y trouvons pias l'espèce de matière 
que demande notre scène, ou plutôt l'état actud 
de la société. Le couronnement de Joas, ou l'élé- 
vation au trône d'HéracIîus , sont un fait , com- 
me l'inhumation de Polynice : mais ce sont des 
faits d'un ordre différent. L'un est un fait do- 
mestique, les autres sont des faits publics. Mé- 
tastase) dans ses analyses des tragédies grecques, 
remarque atout moment cette simplicité, ou 
plutôt Q^^ familiarité àxxihékive antique, w Le 
M choc des passions, dit M* de Voltaire, ces 
» combats de sentimens opposés , ces discours 
» animés de rivaux et de rivales, ces contesta- 
» t ions i u téressantes , où l'on dit ce que l'on doit 



D dire^ ces situations si bîeo m^nagées^ auroient 
» étonne les Grecs w . M. *de la Harpe , s'éle- 
vant, dans le même sujet, à des considérations 
plus générales , observe avec raison w qu'il faut 
w plaindre ceux qui ne savent pas qu'il j a une 
M dépendance mutuelle et nécessaire entre les 
w principes qui fondent l'ordre social , et les 
» arts qui l'embellissent » : et Ton pourroit ap- 
pliquer aux idées des Grecs sur l'art dramati-- 
que, ce que Vida, dans son Art poétique, dit de 
la langue grecque : 

Mulla tamen graiœfert induîgcntia linguœ, 
Quœ nostros minus adJeceani graviora sequentes. 

Ainsi, pour résumer en peu de mots ce que 
nous venons de dire, le sujet à'Antigone est 
une affaire de famille, le sujet des l^empliers 
une affaire d'Etat, et cette différence entre ces 
deux tragédies est la même qui distingue, d'une 
manière plus générale, le théâtre ancien du théâ* 
tre moderne. 

Je reviens aux Templiers, dont cette digres- 
sion nous a écartés ; et j'ose croire , même pour 
notre honneur, que ce n'est pas la vertu de 
Molay qui a excité sur notre théâtre un si vif 
enthousiasme. Non, je ne croirai jamais que ks 



. ( >64 ) 

exemples que les* temps de la terreur nous ont 
offerts d'une résigtifttion abjecte à tous les ca- 
prices, à toutes les fureurs de la plus épouvan- 
table tyrannie , aient dénaturé le caractère fran- 
. cois à ce point , que nous regardions comme 
un personnage digne d'être présenté sur le 
^ théâtre, comme un modèle d'héroïsnîe, un guer- 
rier, chef d'un ordre puissant et militaire , qui 
ne sait que tendre les mains aux fers qu'on lui 
présente , ne se sert de son pouvoir ansolu sur 
ses frères d'armes que pour les conduire à l'é- 
chafaud ; et , dans un temps oà les lois ordon- 

m 

noient à l'accusé de prouver son innocence par 
les armes , ne pense pas à défendre , par au- 
cune voie, son honneur, son ordre entier, 
sa religion même , accablés sous les plus horri- 
bles calomnies. Le Molay de la tragédie est 
foible comme le Molay de l'histoire; et tout est 
foible autour de lui , la reine, le connétable , et 
même ses chevaliers. Sans doute la reine ne 
devoit pas défendre les Templiers avec l'em- 
portement que Clytemnestre met à défendre 
sa fille; ni le connétable intercéder pour eux^ 
avec la chaleur de Dom Diégue qui demande 
grâce pour son fils. Mais ces deux premières 
personnes de l'État, l'une, même roi de Na* 



( «65 ) 

varre avant d'être reine de France j l'autre , 
chef inamovible de toute la force militaire 
du royaume, dévoient mettre dans leur in- 
tercession tout le poids de leur rang et de 
leur dignité ; et au lieu de hasarder quelques 
mots en faveur de ces illustres accusés , dans 
deux scènes bien abrégées et bien timides, ils 
pouvoient démontrer avec toute l'éloquence de 
la raison et de la justice, l'absurdité des accusa* 
tions, démasquer les accusateurs, et alarmer, 
sur les suites de ce grand scandale , l'honneur 
de Philippe, sa conscience, et même son pou- 
voir. On eût vu du moins avec intérêt, à côté 
d'un grand-maître si résigné, et à la place d'un 
amour si petit au milieu d'intérêts aussi grands, 
quelque grand-croix de l'ordre , un peu moins 
patient , qui auroit cherché à ébranler la fidé- 
lité de ses compagnons à leur serment , et à les 
entraîner dans le parti de la résistance : l'his- 
toire elle-même sembloit indiquer à l'auteur 
ce personnage peut-être indispensable, dans 
ce Hugues J^aldgraff, templier , qui , à la tête 
de chevaliers bien armés , se présenta à l'as- 
semblée de Mayence , pour offrir de soutenir 
l'innocence de l'ordre par l'épreuve du feu , et 
sans doute l'auroit soutenue par la voie des 



^ { i66 ) 

armes. On auroît pu, et même sans s'e'cartcr 
de Thlsloire, introduire sur Ja scène quel- 
qu'ambassadeur de prince étranger, dont l'in- 
tercession en faveur des Templiers, menaçante 
comme celle d'Oreste ou dé Rhadamiste, auroit 
poussé aux dernières extrémités un prince om- 
brageux, jaloux de son autorité , et lui auroit 
paru un complot contre sa couronne. Tout Cela 
n'eût pas sauvé les Templiers ; mais on con^- 
çoit tout ce que des passions aussi fortes, des 
intérêts aussi grands, des personnages aussi 
puissans, auroient jeté de mouvement, d'ac- 
tion et d'intérêt dans cette tragédie : et , à tout 
prendre , il eut mieux valu peut-être, pour l'in- 
térêt du drame, et même pour sa moralité, faire 
les Templiers coupables et menaçans , que les 
faire innocens et résignés. Je le répète : Molay 
est trop ou trop tôt résigné ,' s'il est coupable ; 
trop, s'il est innocent; trop, même pour 
un chrétien* Car le christianisme n'étouffe pas 
les sentiniens iimés dans l'homme ; il ne fait 
que diriger la volonté et réprimer les actions. 
Lorsqu'Aristote pose pour première règle de 
l'art que le héros du drame ne soit ni tout-à- 
fait bon , ni tout-à-fait mauvais , il veut dire 
que le personnage doit être homme par ses 



( i67 ) 

passions , héros par sa vertu ; et Mblay est trop 
héros 9 et pas assez homme. La résignation à 
la mort est sublime pour la cause de la reli- 
gion ^ parce que la mort y est un triomphe 
que le martyr doit appeler par tous ses vœux, 
loin de chercher à en reculer l'instant. Mais 
Molay , victime de la calomnie , n'est pas mar* 
tyr de la religion , puisqu'il est au contraire 
accusé d'impiété. Or, la résignation cesse d'ê- 
tre intéressante , ou même obligée , dans une 
cause politique où l'infamie de la mort soufferte 
en vertu d'un jugement solennel, est toujours 
plus évidente que l'innocence de la victime* 
Molay , dans cette pièce , a plutôt les senti- 
mens d'un supérieur de cénobites, que les pre- 
miers mouvemens d'un chef de guerriers, et 
je crois qu'avec peu de changemens dans son 
Tole et dans celui de ses chevaliers, on en fe- 
roit aisément la tragédie de ces saintes reli- 
gieuses de Corapiègne , qui périrent toutes en- 
semble, l'abbesse à leur tête, sous la hache 
révolutio n naire • 

La vertu souffre et ne conspire pas: 

Est-ce à nous d'attaquer un pouvoir légitime ? (dit Molay)* 

Ces maximes vraies dans leur généralité. 



-j 



( ï68 ) 

peuvent être fausses dans l'application qu'on 
eh fait. Il ne s'agit ici ni de cpnspirer, ni 
d'attaquer, mais de se défendre. La vertu 
doit agir avant de souffrir ; et la vertu de la 
résignation n'est commandée que lorsque la 
vertu du courage est impossible. L'ordre de» 
Templiers appartenoit à la chrétienté, et non 
à la France; et le Grand-Maître, comme re- 
présentant de l'ordre entier, pou voit être jus» 
ticiable de tous les rois , et ne l'étoit pas du 
8«ul Philippe. Au fond, quand ces maximes 
seroient vraies dans toute circonstance, ce 
sont les maximes de la raison ; mais les pas- 
sions, qui sont dans l'homme plutôt même que 
la raison , en ont d'autres qui , pour l'ordi- 
naire , se présentent les premières à l'esprit ; 
et l'action tragique, miroir fidèle de la vie 
humaine et de la société, consiste dans la 
révolte des ^ passions et le triomphe de la rai- 
son. La résignation sans combat à des ven- 
geances particulières, même armées de l'au- 
torité publique, peut être dans le caractère 
d'un homme ordinaire; mais elle n'est pas 
dans l'ame d'un grand homme, surtout de 
la condition de Molay, Aussi Racine, dans 
Bajazet , a préféré , plutôt que de blesser les 



( »69 ) 

menus bcroîqDes gq thèitnles <« de faire vio- 
lence aux jncEvas vraies de ses persouiia^ ; 
et qiXMfpe , chcE les Tures, la résignation la 
plus entière aux volontcis du sultan soit un dog- 
me même religieux , il fût dire a Acomat y 
un des pins beaux caractères qull y ait au 
théâtre: 

Je sâs rpiidre aux sultans de fidèles serrices ; 
Mais je laisse aa vulgaire adorpr leurs caprices» 
£t ne me pique point du scrupule insensé 
De bénir mon trépas quand ils Font prononcé. 

L'intérêt même, à la fin de la pièce 9 se 
porte moins sur le sort de Bajazet, que sur 
rissue de la résistance que médite Acomat , 
qui 9 d'une intrigue de sérail , peut faire une 
révolution dans TEtat ; et sans le jeune et fi>î<* 
ble amour de Bajazet et d'Atalide, qui dé- 
concerte toutes les mesures du vieux viîdr, 
on ne sait trop quel auroit été le dénouement. 
Le même poète a mis, dans le cœur dlphigé- 
nie, une soumission entière aux volontés de 
son père et aux oracles des dieux ; mais il a 
placé la résistance la plus furieuse dans le 
cœur de la mère et d'Achille , dont la colère 

Epouvante l'armée , et partage les dieux. 



( lyo ) 

Aussi nntérét ^qui naît du choc de passions 
si fortes contre des volontés si sacrées y ou 
plutôt de la lutte des dieux et des hommes^ 
ne peut être dénoué que par une déesse qui 
descend du ciel; et certes on ne pouvoit se 
tirer dune manière plus raisonnable, d'une 
fable ^aussi absurde que celle de Timniolation 
d'une jeune fille, dont les dieux exigent le 
sacrifice pour faire soufller le vent. 

Polyeucte lui-même n'est pas résigné à la 
manière de Molay ; et Corneille , pour con- 
server à ce personnage les mœurs héroïques, 
le fait manquer aux règles de la prudekice 
chrétienne. Polyeucte cherche la gloire du 
martyre , et il la mérite par le courage avec 
lequel il renverse les objets du culte public^ 
et affronte les persécuteurs. Je sais que cette 
résignation de Molay lui inspire de belles pen- 
sées, des sentimens magnanimes, expi'imés 
en beaux vers; mais une tragédie vit d'action 
forte et énergique, plutôt que de sentimens 
et de sentences , comme la société se soutient 
plutôt par des actions que par des maximes. Et 
s'il ne falloit, pour une tragédie, que des 
pensées ingénieuses , ou de grands sentimens 
embellis de tous les charmes delà poésie , Bé- 



(»70 
rénice, qui offre aussi le mérite d'une rësigna- 
tioa héroïque,- seroit le chef-d'œuvre de son 
auteur et du théâtre francois. 

a 

J'ajouterai, pour dernière réflexion, que 
tant de résignation dans un héros, avec tant 
d'innocence, et surtout une résignation qui 
entraîne à la mort tant de victimes, offense 
la morale publique, et tend à dénaturer l'i- 
dée que les hommes doivent avoir de la vertu. 
Ij'homme véritablement vertueux ne doit pas 
faire si bon marché de sa vie^ encore moins 
de la vie des autres, ni procurer par son 
inaction, au vice ou à l'erreur, ces succès fa- 
ciles qui donnent à la société le scandale de 
la justice opprimée et du crime triomphante 

Et qu'on ne s'y trompe pas; il est peut- 
être aisé de reconnoître , dans cette tragédie , 
l'influence des temps qui ont précédé; de ces 
temps où un lâche quiétisme ou un stoïcisme 
païen prenoit la place de la fermeté chrétienne 
et des vertus généreuses ; et où des hom- 
mes amollis par l'habitude des jouissances 
abandonnoient au premier venu une vie qui 
ne leur ofl"roit plus que des travaux , et qu'ils 
a'avoient ni le courage de défendre ni la 



\ 



( 17^ ) 
£irce de supporter. Hëlas ! et nous avons vu 
aussi une grande et mémorable tragédie dé- 
nouée par la résignation d'un chef qui n'a su 
que mourir^ et qui a entrainé dans sa ruine^ 
non un ordre d'individus^ mais l'ordre social 
même dont il étoit le grand-maître. Je ne 
doute pas que cette manière de présenter sur 
le théâtre la vertu d'un chef de guerriers, n'eût 
été censurée avant la révolution : et s'il étoit 
vrai qu'elle eût obtenu aujourd'hui des ap- 
plaudissemens universels , il ne resteroit plus 
qu'à gémir sur la dégradation du caractère 
françois. Chose étrange! que tandis qu'on ex- 
cuse à l'Académie des gens de lettres qui pro- 
(clament leur indépendance, on admire au 
théâtre un héros opprimé qui n'ose faire va- 
loir ses droits. Car si Molay ne peut résister 
à l'injustice que par des paroles, il ne faut 
pas le mettre sur la scène pour offrir le spec- 
tacle d'une victime qu'on jette, pieds et poings 
liés , sous la hache du bourreau ; et s'il peut 
repousser l'oppression par la force, il doit en 
concevoir la pensée , en combiner le proj^et^ 
en commencer même l'exécution, sauf à cé- 
der, s'il y a lieu , à des considérations supé- 
rieures, et à montrer ainsi toute la force de 



( »75 ) 
la raison , après avoir déployé toute Fénergîc 
des passions. 

Non, ce n'est pas la résignation de Molay à 
la violence de ses accusateurs , et à l'erreur de 
Philippe, mais bien celle des Templiers aux 
ordres de leur chef, qui a excité l'enthousiasme, 
et qui peut même le justifier; car si Molay de- 
voit résister à Philippe ou à ses ministres, les 
Templiers doivent obéir à leur chef, U ne faut 
pas examiner de trop près si les Templiers 
étoient engagés au grand-maître, pour mourir 
a sa volonté, ou pour combattre sous ses ordres, 
ce qui est bien différent ; mais enfin , donnotis 
là' plus grande latitude à leurs engagemens, 
€t reconnoissons-y la plus sublime institution 
sociale, le dévouement d'hommes consacrés, 
corps et biens, au service de la société. Cette 
idée s'est présentée aux spectateurs, et a réveillé 
en eux le souvenir d'institutions nécessaires 
dans une monarchie chrétienne , et qui ne de- 
mandent qu'à renaître. On a dit que les Tem- 
pliers étoient des moines, et que des moines 
n étoient pas des personnages de tragédie- Cela 
peut être de moines reclus ou contemplatife ; 
quoique je pense que, dans un sujet de tragé- 
die tiré des Croisades , saint Bernard ou Suger 



-Th-r. — :fr r-r ::: jc^^i rzuf. et qu'un j 

- . ---i.r^- . -: .-ix :T fi:c iir-::. Mais des ] 

•^'^ ' . •.- ' ^"t-r^.nr^- fr:..di:e? par les vœi 

-2' .- • r*îixt*î5 i-i:: ^a^rr-ji-iis les pl'JS beroïi 

• -il— 't;- s '*'â:r« r i li défense de la i 

irfî'.r - :i.:-T f- :iirT^rc>, institués en 

-y' r 'r^r:7',.iT^. f". Lr_i. de remplirsanspa 

!:--*'- :^::-.' ;«>cii.ii::ii, débarrasses de to 

*j'tu^ : îiTf-^ j: :e? r.: tntrainent le maria 

i TT- m-t:*"? rtfT-^.crrlIe, délivrés même du 

Tt-x^n** ^^^L'i'i-^ £f r^omme, deleurpropn 

t»i:'^». Tîi :iî> b:r-:mes sont éminemmen 

Ter«»-c.TA^-:> drirr.atiques , et peut-être les 

: T.-ra-'rr.oi df t:::s les personnages ; parc 

jifs • f'-r.-s r -'"iùpes ou la tragédie puis 

Tt*;s *?<ar\ r.'.odfs et ses ressorts les plus 

>:.7>. I rrlUtcn. le courage, Thonneur, la 

" tf . '*; -vsrvct pour ses engageniens, le d 

ti-^'^'i^'.rent, le délachenient de soi-mén 

dt< ■ M.'.ssanoes, sont les vertus propres et < 

;i . > d::u ordre semblable. Ces hommes c< 

C: '^rs, non dans leur conduite personnelle 

c<! oîrani^tre à la tragédie, maïs sous le 

vort des oblisations de leur ordre, sont i 

tabicmciit des hommes publics, et mèm 



( 175 ) 

sont dans l'état le plus parfait de la vie sociale ^ 
celui où Thomme se sacrifie tout entier pour 
le service des autres : et c'est-là ce qui £aisoit des 
l^œux, oui, des vœux monastiques, la première 
beauté morale de l'ordre social , et celle que la 
révolution a dû eflfacer avant toutes les autres. 
Si le dévouement volontaire d'un seul homme 
à une cause légitime en fait un héros ; s'il est - 
toujours sûr, au théâtre, d'arracher des applau-^ 
dissemens , même des hommes les plus avilis 
par régoïsme, combien plus le dévouement 
religieux d'un ordre entier de guerriers, tous 
issus des premières maisons de l'Europe, et 
quelques-uns de maisons souveraines, forts de 
la puissance de leur ordre , de son opulence , 
de ses exploits ; qui , avec tous les moyens et 
même tous les motifs de défendre leur honneur 
horriblement calomnié , et leur vie injustement 
compromise , s'abstiennent de toute résistance, 
et marchent à la mort avec le calme de l'inno- 
cence, par respect pour leurs engagemens en- 
vers un d'entre eux, premier entre ses égaux, 
qu'ils ont mis eux-mêmes à leur tête , et qui n'a 
sur eux que l'autorité de leurs sermens et de la 
religion qui les garantit ? Ce genre d^héroïsme, 
le plus élevé dont l'homme puisse être capable. 



(,76) 

parce qu'il est le plus difficile , apparoissant 
tout à coup au milieu de la foiblesse de nos 
moeurs^ de notre fureur pour les jouissances^ 
de notre horreur des sacrifices^ de notre insa«» 
tiable cupidité^ de notre indifférence pour la 
religion^ de notre haine de Fautorité^ et après 
une révolution où chaque époque a été mar- 
quée par des sermens trahis avant même d'être 
prononcés ; cet héroïsme religieux et politique 
a du 9 même par son exagération ^ remuer puis- 
samment les esprits et les cœurs y et tirer enr- 
core quelques sons de ces cordes relâchées. Car/ 
je le répète ^ il faut mettre une grande diffé- 
rence entre le personnage des chevaliers et celui 
de leur grand-maître. Les chevaliers sont en- 
gagés à leur grand-maître par un vœu parti- 
culier d'obéissance; MoJay, sujet de Philippe 
par sa naissance , en est indépendant par sa 
dignité; et les chevaliers peuvent être forts ^ 
même lorsque leur grand -maître est foible. 
Peut-être aussi les malheurs de Tordre des 
Templiers ont -ils rappelé à quelques specta- 
teurs les infortunes récentes d'un autre ordre , 
voué aussi en France au service de la société , 
non moins injustement accusé^ non moins 
cruellement traité que les Templiers^ et dont le 

dévouement 



( ï77 ) 
dévouement 9 tout malheureux qu'il a étë^ ne 
sera pas sans hbnneur^ lorsque l'impartiale pos- 
térité , qui jugera un jour les fureurs des peu--* 
pies y citera à son tribunal cette génération pré- 
somptueuse^ qui prononce si légèrement stir les 
encreurs des rois. 

Je ne puis me défendre ^ en finissant y d'une 
observation que j'abandonne aux réflexions du 
lecteur. Si l'on examine la carrière tragique 
parcourue depuis la renaissance de l'art dra- 
matique en France jusqu'à nos jours, et que 
Ton en considère les deux extrêmes , le Cid et 
les Templiers j qui tous les deux ont produit une 
forte impression, et obtenu un succès qu'on peut 
appeler d'enthousiasme, on est frappé de cette 
idée , que ces deux drames se ressemblent par 
la qualité des personnages, et même par l'action 
dramatique , et diffèrent l'un de l'autre par la 
manière dont les personnages sont présentés, et 
dont l'action est traitée. Dans les Templiers^ 
comme dans le Cid^ le poète met sur la scène 
des rois, des nobles, et un jugement que le roi 
porte sur les nobles; c'est-à-dire, que les per- 
sonnages de la tragédie sont des pei'sonnes pu- 
bliques , et même les plus éminentes de l'Etat , 
et qiie l'action de la tragédie est l'acte le plus 

I. ' 12 



r 

V 






rvTium: parue zTfii fis.2â:=uiiiB natasA^: 

^étti^isccimr, €ft le rcn est m hrafrar îa^sste fit 
pervc», sli ji^ «nsc puâcM ; oa mi hcmiiie 
CEâdedlwntoéy ill Jli^ax«£prâ^altkllietp■^ 
cr^Kzr. Dfestt le C^^ des deux gaeniers cod- 
paUe^r^Oy le comte de Gormas^ s^écrie, dans 
le premier mouvement de la edêre t 



Es j«ir feol ae perd pas on liofinn^ tel qœ moi. 

Qœ tmrte m ipmdeiir 'da roî) i^Mmue pour mon supplice, 

Tovt ITtat périra, s^ fnt que Je périme. 

Uautre^ don Rodrigue ^ venant de remporter 
mie victoire signalée sur les Mores , à la tète 
d'une troupe nombreuse dliommes dévooës a 
son 6ort^ ne se résigne à la mort que parce qu'il 
se croit odieux â son amante ; il veut même ne 
la recevoir que de sa main , et lui dit : 

Vof mains seules ont droit de vaincre Tinyincible : 
Prenez nne vengeance à tout autre impossible. 

I /amour ^ comme la religion , permet ou 
commande cette résignation. Dans les 2Vi/i- 



( »79 ) 
pUers, le chef absolu d'un ordre entier de guer« 
Tiers innoçenSy accablé sous le poids des accu- 
sations les plus in&mes y se résigne au supplice 
lé plus affireux^ et y soumet ses compagnons^ 
sans laisser échapper presqu'aucun mouve- 
ment d'indignation^ aucun de ces vœux de 
vengeance si naturels àThomme^ si excusables 
dans rhomme d'honneur injustement accusé^ 
et surtout si dramatiques dans le chef d'une 
milice nombreuse ^ composée d'hommes d'une 
naissance élevée^ d'un courage éprouvé, et dont 
la. puissance égale, celle des rois. 

Je laisse au lecteur à décider lequel des deux 
poètes a le mieux saisi les mœurs naturelles et 
théâtrales de personnages du même ordre, 
placés dans des circonstances semblables à 
beaucoup d'égards ; et laquelle de ces deux épo- 
ques de notre scène offre le plus d'élévation 
dans les idées, et de vérité dans les sentimens. 



• • 



(iSo ) 



De la Politique et de la Morale (janvier 1 806) 



.L'sspRiT humain y qui saisit le composé avant 
et plutôt que le simple y dans ses premiers ef- 
forts^ pour réduire une science quelconque en 
un système d'enseignement y commence assez 
souvent par de gros livres ^ où il cherche à tâ- 
tons les principes dans la foule des détails et 
des conséquences. Quand une fois les prin- 
cipes sont connus y les idées se fixent y la science 
se généralise, et les livres se resserrent. Alors 
on abrège tout, parce quon voit tout^ pour me 
servir du mot heureux de Montesquieu^ en par- 
lant de Tacite. 

. De combien de volumes VExposition de la 
Foi de Bossuet , les Discours du même auteur 
sur V Histoire Universelle y ceux de Fleury sur 
V Histoire Ecclésiastique ^ l'Histoire de la 
Grandeur et de la Décadence des Romains , 
par Montesquieu, ne sont-ils pas l'analyse, et 
comme la quintessence ? On trouve, il est vrai , 
dans ces derniers écrits, peu de faits particuliei's. 



( i8i ) 
parce que le temps ^ qui fournit des matériaux 
k Fhistoire , laisse derrière lui , dans sa course 
rapide^ et livre à l'oubli^ les faits comme les 
hommes ^ pour faire place à de nouveaux faits 
et à de nouvelles générations; mais on y trouve 
les résultats généraux de tous les £dts> et c'est, 
après tant de siècles d'événemens, tout ce 
qu'il importe à la société de connoitre et de 
retenir. 

Cette marche est mên\^ nécessaire aux pro- 
grès de la raison et des connoissances humai* 
lies. En efiety lorsque les livres qui traitent 
d'une seule science se sont multipliés au point 
que la vie la plus longue de l'bdmme le plus 
studieux peut à peine suffire à les parcourir, il 
£aut, sous peine de retomber dans Tignorùi*» 
ce , à force d'excès , et , si j'ose le dire , d'en- 
combrement dans les moyens d'instruction , 
non pas abréger les livres, mais analyser la 
science, pour réduire les livres qui la contien- 
nent à la mesure de la durée de l'homme et 
de ses Êicultés : car il y a cette différence entre 
l'abrégé et l'analyse, que l'abrégé supprime 
quelques faits pour soulager la mémoire, et 
que^ l'analyse généralise l'ensemble des faits 
pour étendre les idées. 



( i8a ) 
Nous avons sous les yeux des exemples ù,-^ 
miliers de la nécessité de cette réduction du 
composé au simple y et du particulier au géné- 
ral. La géométrie et l'arithmétique propre- 
ment dites y ont suffi long-temps aux besoins de 
la société , et aux recherches des sayans sur les 

« 

propriétés de l'étendue et de la quantité. Mais 
lorsque les progrès de la société ont exigé un 
plus grand développement de vérités mathé^ 
matiques y Tesprit humain s'est vu arrêté dans 
son essor par l'inextricable confusion des dé-« 
monstrations compliquées^ tirées de la géomé-* 
trie linéaire^ ou par Finfinie multiplicité des 
signes arithmétiques ; et alors il a inventé Fal^ 
gèbre ou Yanafy'se^ qui , au moyçn d'un petit 
nombre de signes généraux ^ et d'opérations 
simples et faciles y représente toutes les figures 
de l'étendue , toutes les valeurs de la quantité , 
et en démontre ou en combine tous les rapports. 
Et pour faire l'application de cette comparai- 
son aux matières politiques; lorsque J.-J. Rous- 
seau a dit : a Le gouvernement passe de la dé- 
)) mocratie à l'aristocratie ; de l'aristocratie a la 
w royauté ; c'est-là son inclinaison naturelle , 
i) le progrès inverse est impossible » ; il a 
dqnaé unç yérit^lç Jçrnjkule dç la sçiçncQ 



4 ( ««5 ) 

paHtiqiiey^mie tmmile analytique on généra- 
le^ où Ton trouve la laisoa et la fin de toutes 
les révolutions (i) des sociétés , comme Ton 
trouve dans la formule algébrique appelée le 
binôme de Nevvton, la raison , la racine, la 
somme de tontes les progressons et puis^ 
sanoes : et il est remarquable que cet écri- 
vain , après avoir posé ce principe, cherche, 
dans le Central Socialj à £ûre Ximpossible, 
£t à contrarier Y inclinaison naturelle des so- 
ciétés , pour ramener les gouvernemens de la 
royauté à la démocratie. 

Dans une partie plus usuelle encore, lorsque 
le poids et le volume des monnoies de fer ou de 
cuivre ont rendu trop difficultueuses , et même 
impraticables, les transactions journalières de 
commerce, il a £adlu, en conservant les valeurs^ 
réduire les signes qui les expriment , sous un 
plus petit volume d*or et d'ai^ent ; et lorsqu*en- 
fin de nouveaux progrès et une circulation plus 



(i) Cette formule suppose un Etat tombé dans la dé-t 
mocratie par une révolution ^ car , d'ailleurs , les socié- 
tés laissées à la nature n^ont jamais commencé par lé 
gonyernement populaire , mais par la royauté , d'abord 
4Qaie&ti<{ue , ensuite pabli^ue^ 



active et peut-être forcée ^ d^hômmes et de cKo^ 
èeSy ont multiplié à l'excès le besoin et l'usage 
des métaux précieux , il est devenu n^essaire 
de réduire encore les signes monétaires y et de 
les convertir en papier de banque : moyen usité 
aujourd'hui dans toute l'Europe; mais agent 
actif de révolutions privées et publiques^ avec 
lequel on peut mettre sur un carré de papier là 
fortune de toutes les familles^ et le sort de tout 
un Etat. 

Ainsi ^ quand un peuple a d'immenses bi- 
bliotbèques^ il faut^ pour lui en faciliter l'usage^ 
les réduire en petits livres ; et il est vrai aussi , 
sous un rapport plus moral^ qu'il faut peu de 
livres à un peuple qui lit beaucoup; c'est-à- 
dire^ qu'il ne faut que de bons livres , partout 
où la lecture est un besoin de première né- 
cessité. 

Il est peu de sciences sur lesquelles on ait au- 
tant écrit que sur la politique et sur la morale : 
elles ont été traitées séparément par des pu- 
blicistes et des moralistes ^ quelquefois par des 
écrivains qui n'étoîent ni l'un ni l'autre. Et 
non-seulement elles ont été traitées séparé- 
ment, mais elles ont clé regardées trop souvent 
comme peu compatibles entre elles : opinion 



( i85 ) 

£iiisfie' et dangereuse^ qui déshonore la poli- 

tique et dégrade la morale^ en présentant la 

{>reniière de toutes les sciences ^ la science de 

ÇCmyerner les hommes y comme indépendante 

^les lois de la morale; ou la morale ^ comme 

de trop basse condition ^ si je puis m^exprimer 

aiiisi y pour trouver place dan^ les hautes pen-^ 

sées des gouvernemens. 

' U m'a toujours paru que si Ton remontoit 
nux principes mêmes de ces deux sciences ^ on 
pourroit donner^ en peu de mots ^ le secret de 
leur union ; et qu'au lieu de les trouver oppo- 
sées Tune à l'autre y on découvriroit sans peiné 
leur étroite affinité. Ce sont deux branches de 
la même famille^ dont l'une s'est élevée aux 
|Hremières dignités de l'État, tandis que l'autre 
est restée dans la condition privée , et c[ui, en 
se communiquant leurs titres, re^ouvent la 
souche commune d'où elles scmt sorties*. 

La politique, prise dans un sens étendu, est 
l'ensemble des règles qui doivent diriger la 
conduite des gouvernemens envers leurs sujets 
et envers les autres États. 

La morale est l'ensemble des règles qui 
doivent diriger >la conduite des hommes envers 
eux-mêmes et envers les autres. 



( ï86 ) 

Si ces dëfînîtions sont exactes y la.politiqtte et 
la morale sont semblables. Seulement l'une a 
rapport au général^ l'autre au particulier; celle- 
là au corps social ^ celle-ci à l'individu. 

Ainsi l'on pourra dire : Que la politique est 
aux gouvernemens ce que la morale est aux 
particuliers : ou^ en transposant les termes 
comme dans une équation (i)^ que la politique 
doit être la morale des Etats , et la morale , la 
politique des particuliers : ou encore^ qtië b 
bonne politicpie est la grande morale y la morale 
publique y par opposition à la morale propre- 
ment dite y qui est la morale privée ; expressions 
difTéreutes^ qui présentent au fond le mêmesetis, 
et qui ne font cpie mieux développer le rapport 
mutuel de ces deux régidateurs des actions pu- 
bliques et des actions privées. 

Ce ne sont là y il est vrai y que des définitions ; 
mais .des définitions exactes sont la clef des 
sciences. Elles ont l'avantage de fixer d'abord 

(i) Le goût réprouve ces expressions scientifiques^ 
mais on les emploie ici pour f^ir^ sentir que des sciences 
différentes par leur objet , ramenées à des principes gé- 
néraux , peuvent présenter des rapports communs. L'au- 
teur de cet article a donné quelques développemeus à 
cette proposition ^ dans, sa Législcuion primitive* 



( '8? ) 
la pensée^ et de donner des notions étendues et 
précises à la fois y sous une expression simple 
et abrégée. Aussi Leibnitz ^ qui n'étoit pas con-- 
tent de tout ce qu'on avoit écrit jusqu'à lui sur 
1a^ politique 9 et qui^ je crois ^ eût été bien 
étonné de tout ce qu'ont écrit depuis^ sur le 
même sujet , et J.-J. Rousseau^ et Mably^ et 
même Montesquieu ; Leibnitz témoigne le dé- 
sir qu'on s^occupe de donner des définitions 
exactes. 

La politique et la morale scmt semblables ^ 
même lorsqu'elles se conduisent par des maxi- 
mes opposées en apparence. Ainsi la morale 
défend à l'homme d'attenter à la vie de son 
semblable , et même de désirer la propriété 
d'autrui ; et la politique ordonne ou permet 
aux gouvernemens d'ôter la vie aux méchans , 
et même de disposer de la vie des bons^ pour le 
service légitime de la société. Elle leur ordonne 
ou leur permet de disposer de la propriété par- 
ticulière par l'impôt y ou de l'employer , par 
droit de préhension^ à des objets d'utilité pu- 
blique. 

La morale dit à l'homme de ne pas faire à 
autrui ce qu'il ne voudrait pas qu'on lui fit / 
f t cçpendajat cette maxime d étemelle vérité 



(188) 

suppose une égalité parfaite entre les hommes, 
et ne peut par conséquent pas être à Fusage àt 
la société publique y ni même de la société do- 
mesticpe ; car ^ quel est le magistrat ou le père 
de£unille qui voudroit être soumis à tout ce 
qu'il est obligé d'infliger de peines y ou d'ordon- 
ner de services à ses subordonnés ? 

Et cependant 9 la politique et la morale, dif- 
férentes par le sujet auquel elles s'appliquent 
et les moyens qu'elles emploient y mais sembla- 
bles par leurs principes y le sont encore par leur 
objet ; puisque la fin de la morale est la conser^ 
vation {^ysique de l'homme et sa perfection 
morale y et que la fin de la politique doit être 
la conservation et la perfection de la société. 

Et même lorsque la morale dit à l'homme de 
combattre ses propres passions y et lui permet 
d'opposer une légitime défense aux passions des 
autres, elle se rapproche tout-à-£ait de la poli- 
tique , qui ordonne aux gouvememens de ré- 
primer les méchans que la société renferme 
dans son sein , et de la défendre au dehors 
contre l'étranger. 

On objectera peut-être que les gouvememens 
les mieux ordonnés établissent ou tolèrent des 
choses qui pavoissent incompatibles avec la saine 



aurale. U est aisé de répondre en j;«'-fi«'Tsii , -j .r 
tout ce oa'iin gouvernement établit d t/yy/-^ * 
^jncnle, est tout aussi contraire a Ïm yjiiU*y»* , 
«e gû prouTe, mieux que tout i:»r '^v '/fi ^^'z^»- 
**âtdire, rétroite liaison de l»'"?i ;^?;f»'*^- 
^Ç^nast aux tolérances 9 telles , j^y •^•-ri-;/^ -i ^ 
■^rfledeslivresdangercuxjd'rs-fi^' ■*'**?' i.>»^ 
^^asDXj de la prostitution ^ et/ , , ';v. yr • ^ * 
^«tpeque pour un temps, eJW j^r;-, -» 'f^ 
^cest, des foiblesses dofit fe ^^rr^'^'-^'^^^'-f ^ 
fins moral ne peut pav V/v^vv- > *^'>vv-> 
a peu près comme ct-^ iavv^ '^ *»^ ■^^^a- 
a fhomme le jdus vcriw:^.z . *^ '^ v: : •.- ^ ^ *- 
tonte sa vie y et quei^^vA k^. 
riger. 

Montesquieu, qvi , */jvti'^ *■ 
pronvc pas le àJm^n*^ 5 j^ jl^s,^ -. ^r.^..^ > 
vain politique, dw» v»5» Vîr'Oj*: .^',».^ .- ^ 
M ordinairemerit '.j::^ l^«'^i^^ ■/'*** ^ Z^/** ^. ^ 
et met ainsi b yJi^^r^. *m '-^-^^j.-^ ^^. >r • ^ 
morale : err^s^ Çfs»'* v^ ■ ^v^. >*• •' >^ *' 
dans ses cowwïq •-^kj<*>5» , *^ V • * • i- ,'" '^ ^ " 
qu'ait accré^*-^ *>?• *-;«.* 1-^*^ -..r*.î^i^* , '--"■ *•' 
ouvrages, fc«^^ V: yr\m^A «* v" * ^^'V * ^ *'- 
pression, i*u«w»-t«' i^^3«iv«,V'^v < '>-»**^* v, ^'^.^ 
de la soI.:*^A -Ufct >f#jw-^>/*- 



^ ^ ^ 



' '^ r 



( ^go ) * 

Reprenons le parallèle de la politique et de 
la morale. 

Un gouvernement qui pvendroit la morale 
privée pour règle de sa conduite publique y ne 
conserveroit pas la société^ et pourroit être 
oppresseur par foiblesse y comme le particulier 
qui prendroit la politique pour règle de ses 
actions privées y seroit y par violence y oppres-* 
seur de ses semblables. 

On peut donner des exemples de cette doubk 
erreur. 

Nous avons vu des gouvernemens^ prenant k 
la rigueur les préceptes de la morale privée y 
qu'ils ;k]pipeloïent, philanthropie j abolir la peine 
de mort^ ce premier moyen de conservation de 
la société ; nous avons sous les yeux des sectes 
entières y telles que les quakers y qui s'abstien-* 
nent de la guerre y et de prêter serment à la 
justice^ comme d'actions illégitimes et con- 
traires aux principes de la morale : on peut 
même remarquer y dans J'école philosophique 
du dix-huitième siècle y une disposition géné- 
rale et habituelle à rendre odieuse la politique, 
par zèle pour la morale. Les déclamations im- 
prudentes de ces écrivains ont dévoyé la po- 
litique^ sans profit pour la morale^ et inti^ 



( m ) 

nîdé les gouvernemens ; et il n'a çté que trop 
aisé d en reconnoitre la secrète influence , dans 
la conduite de ceux qui étoient à la tête des 
affaires de France au commencement de la 
révolution. 

Cest alors la petite morale qui tu^ la grande, 

, pour me servir d'un mot fameux de Mirabeau. 

Je sais qu'il a été sujet de scandale y parce que 

9 

cet homme ^ qui ne consultoit pas plus la mo« 
raie publique dans sa politique ^ que la morale 
privée dans sa conduite j en faisoit l'applica- 
tion aux circonstances d'une révolution où il 
n'étoit pas plus question de morale que db po« 
. litique ; mais y considérée dans un sens général 
et dans un ordre légitime de circonstances po--^ 
litiques^ cette maxime renfei^ne un sens vrai et 
profond que cet orateur saisissoit mieux qu& 
personne j et elle présente une haute leçon de 
science de gouvernement. ^ 

On trouve quelque chose de semblable dans 
le testament du cardinal de Richelieu. 

Je sais l'abus qu'on peut faire de ces maxi* 
mes y et combien il est aisé de les présenter sous 
un jour défavorable; mais je répondrai;^ avec 
Montesquieu y que si l'on vouloit raconter tout 
ce qu'ont occasionné de mal dans le monde le9 



( 192 ) 
Hieilleures institutions y a on diroit des choses^ 
D effroyables » . 

Un particulier qui y pour t*edresser les torts 
dont il auroit à se plaindre dans sa personne 
ou dans ses biens ^ au lieu de s'adresser aux 
tribunaux^ Stttenteroit à la vie de son ennemi^ 
Qu Siempareroit à force ouverte des propriétés 
de son voisin y se conduiroit par les lois de la 
politique y qui ne sont applicables qu'aux gou^ 
vernemens^etnan par les règles de la morale 
privée , qui fixent les rapports des particuliers 
entre eux dans la société ; et ce seroit alorà la 
grande morale qui tueroit la petite. 

Ce n'est pas cependant que le particulier y ou 
plutôt la société domestique y ne puisse rentrer 
dans l'exercice de 1^ force qui lui appartenoit 
avant l'établissement des sociétés publiques. Au 
premier âge de tous les peuples , et tant qu'ils 
ne sont qu'en état privé ou de famille^ la mo-^ 
raie privée permet les guerres privées ^ et elle 
les permettroit encore par le grand principe 
de la conservation , partout où la société pu- 
blique manqueroit de pouvoir ou de volonté 
d'employer la force publique à protéger les 
particuliers, et «eroit par conséquent y à leur 
égard, comme n'existant pas. C'est ce qui 

donne , 






( '93) 
^onne^ mêrne au sein des socîe'tés les mieuic 
ordonnées y à Thomme attaqué , dans un lieu 
écarté^ de nuit^ danssbn domicile, et partout où 
Tautorité publique ne peut venir à sou secours, 
le droit de repousser la force par la force ; car 
D^eu, en qui réside essentiellement le droit su- 
prême de vindicte , mihi a)indicta et ego retri- 
jfuam^ Dieu lui-même n'ordonne à l'homme 
(ie pardonner qu'en prescrivant à la société de 
punir; car Ce n'est pas en vain quelle a reçu 
Je glaive : motif puissant aux gouvememens de 
protéger les bons, puisqu'il n'enchaine leur 
force que sous la condition de les défendre de 
toute la sienne. 

Ainsi , partout où la petite morale tue la 
grande ^ et où les gouvernemens , par de fausses 
idées d'humanité, abjurent le pouvoir qu'ils 
tiennent de Dieu même , et le devoir qu'il leur 
prescrit, de réprimer et de punir, il arrive in- 
failliblement que la grande morale tue la petite^ 
et que le particulier se ressaisit du droit de se 
rendre à lui-même la justice que le gouverne- 
ment lui refuse; car le déni de jugement est.le 
plus grand crime dont un gouvernement puisse 
être coupable. C'est-là une des causés qui ren- 
doient l'assassinat fréqtient dans quelques pai"- 
I. i3 



( 194) 
ties de TËurope ^ même chrétienne; et je ne 
crains pas d'assurer que ce crime odieux n'y 
ëtoit pas y pour cette reûscm ^ regardé tout-à-Êdt 
du même oàl que dans les Etats mieux gouver^ 
màà y et particulièrement en France. 

Dans les temps ordinaires y et sous un gou-* 
vemement qui connoit ses devoirs^ le parti* 
culiear est rarement tente d'agir envers les autres 
par les lots de la politique, au détriment de la 
morale. €ependant, celui qui, ayant usurpe 
sciemment la propriété d'autrui, oppose au 
lé^ime propriétûre la loi dé la prescription , 
est un homme injuste y qui manque à la morale y 
pour se servir de la loi politique. Aussi cette 
loi, qui a passé du paganisme dans la chré- 
tienté , conviait plutôt à l'ordre politique qu'à 
l'ordre civil ; et peut-être n'art-elle pas été suffi- 
samment discutée par les jurisconsultes, plus 
disposés à justifier ce qu'ils trouvent établi, 
qu'à raisonner sur ce qui doit l'être. 

Mais dans des temps de révolution, lors- 
que les simples citoyens se croient tous souve- 
rains, tous magistrats, tous pouvoir ou mi- 
nistres du pouvoir, la loi politique règne seule y 
et la morale est comptée pour rien. On a même 
vu en France, dans des temps semblables, 



( »95 ) 

r^xpres^on d^honnétes gens ^ qui désigne ceux 
qui remplissent avec exactitude les devoirs de \k 
morale 9 devenir un titre d'injure et de pros- 
cription. Alors tous ceux qui dénoncent^ com- 
me dissidensy leurs concitoyens^ leurs parens, 
leurs amis , leurs voisins , leurs maitres , leurs 
(latrons^ qui les poursuivent comme si4spects y 
qui les dépouillent coanvae fugitifs , obéissei^t 
à la loi politique du moment^ sans aucun égard 
aux lois de la morale éternelle ; et c'est surtout 
alors que la grande morale ^ ou ce qu'on pren4 
pour elle , tue la petite. Je sais bien que la plu- 
part de ceux qui se font ainsi les arbitres et les 
exécuteurs de vengeances politiques, n'ont au- 
cune idée de morale publique ou privée , et nç 
prennent conseil que de leur haine , leur jalou- 
se , ou leur cupidité ; mais il y a alors aussi des 
hommes égarés par l'ivresse du pouvoir, qui se 
persuadent remplir des devoirs publics, en con- 
courant à des injustices privées ; et cet aveugle- 
ment, plus commun peut-être qu'on ne pense, 
et le plus terrible dont l'esprit humain puisse 
être frappé, doit rendre les hommes éclairés, 
aussi indulgens envers les personnes qui ont 
coopéré à ces excès, qu'ils doivent être sévères 
envers les opinions qui les y ont conduit. 



• • 



C 196 ) 

Jeconiiolsun ecclésiastique d'un rare mérite^ 
iqui fut obligé, au temps de la terreur, de se 
cacher dans un village écarté , et même ^ pour 
des considérations particulières, de confier aii 
maire du lieu le secret de son asile, et par 
conséquent de sa vie. Le municipal, homme 
humain et religieux , mais égaré par Jes nou- 
velles opinions, venoit quelquefois, à nuit close, 
tenir compagnie au proscrit , dont il déploroit 
sincèrement le sort. Souvent, au milieu de la 
conversation la plus affectueuse , il s'interrom- 
poit lui-nlêmej et, regardant le malheureux 
d'un air profondément attristé : « Cependant, 
» Monsieur, lui disoit-il, je me damne, et mon 
» devoir est de vous faire arrêter » . On se douté 
bien que l'ecclésiastique employoit tout son sa- 
voir à calmer les terreurs religieuses de ce maire 
scrupuleux j mais il sentoit lui-même qu'il ne 
le persuadoitpas; et il se couchoit tous les soirs 
avec la crainte qu'un remords de conscience ne 
l'envoyât le lendemain à l'échafaud . 

La distinction que nous avons établie entre 
la politique et la morale , ou , si l'on veut , 
entre la morale publique et la morale privée , 
peut nous expliquer l'épîlhète de vertueuûc que 
se donnoient si libéralement , et peut-être de 



( 197 ) 
bonne foi y des hommes fameux par leurs excès 
en révolution. Une fois la révolution reconnue 
un devoir , la violence devenoit ilne vertu ; et 
plus on étoit violent, plus on étoit vertueux. 
Mais en même temps, ces mêmes hommes 
pouvoient remplir les devoirs de la morale 
privée envers ceux qui n'étoient pas l'objet de 
leurs prétendus devoirs publics. Plusieurs d'en- 
tre eux étoient bons pères, bons fils, bons époux , 
bons amis, bons voisins, et sensibles aux mal- 
heurs d'autrui. Us étoient même justes envers 
leurs ennemis lorsque leur politique ne se trou- 
voit pas en opposition avec la morale ; et Ton 
se rappelle que des misérables, aux jours des 
:2 et 3 septembre , les mains teintes de sang , 
rapportoient fidèlement au comité les chétive^ 
dépouilles de leurs malheureuses victimes, et 
faisoient pleurer d'attendrissement sur tant de 
vertu les étranges magistrats qui siégeoient à 
cet épouvantable tribunal. 

Les hommes dont les jugemens sont aussi 
erronés, que leurs vertus sont foibles et fragilefi, 
se portent naturellement à excuser, par leurg 
vertus privées , les erreurs publiques où sont 
tombés des personnages célèbres, ou leurs £autct 
privées par leurs vertus publiques* Mais le livre 



( ^98) 
régulateur de tous les jugemens et de toutes les 
vertus n'admet pas cette compensation; et ii 
nous dit aditiirablement ^ en parlant des plus 
grands devoirs comme des moins importans , et 
des vertus publiques comme des vertus privées: 
« Il faut {^atiquer les unes ^ et ne pas négliger 
» les autres ». Ainsi ^ ce seroit un tort à unhis* 
torieti de vouloir excuser lès foiblesses privées 
dcHemi IV, par les qualités publiques et royales 
dont ce prince fut un si parfeit modèle ; mais 
il est encore moins raisonnable d'opposer des 
traits de morale privée et de bienfaisance per* 
sonneUe, aux justes reproches que l'Europe est 
en droit de faire à la mémoire de quelques 
écrivains célèbres, qui , ayant traité dans leurs 
^uvrages , de religion , de mœurs et dfe poli-' 
tique , ont revêtu ou usurpé un caractère vrai- 
ment public , se sont associés aux gouverne-t 
mens dans Timportante fonction d'éclairer les 
peuples et de les conduire , et sont devenus , 
pour cette raison, des personnages politiques. 
Si je vais à Ferney , et que j'en admire les 
maisons , les rues , les établissetnens publics et 
particuliers j « Voltaire , me dira-t-on , a fait 
» tout ce que vous voyez » : et je bénirai sa 
bienfaisance; et, en me rappelant ayec com- 



( »99) 
plaisance d'autres traits dlmm^ûib ohl « 
iKHré sa vie^ je plaindrai le SMI ot c«£ 
homoïe&ydont la mainelnnientpn 
^uefait la gguche ^ et à qui il a\ 
permis de garder le secret de kart 
le silence sur leurs opinions. Maïs â k 
pelle la révolution et ses suites^ « Vo 
D dira le philosophe de ce siècle le jJm f— fmt 
» en doctrine révolutionnaire , Vobabit a im 
}) tout ce que nous voyons d ; et je ne loai ^ 
iuix yeux du Juge suprême^ qui pèse vi^tJ^Uàtk 
sanctuaire nos erreurs et nos vertos , Vdi^* 
peut être absous du bien qu'il a fait par le aul 
qu'il a occasionné. Il observoit, si ronTem k 
petite morale ; mais il bouleversoit la grande * et 
en bâtissant un village^ il démolissoit l'EutoM. 
J.-J. Rousseau y autre écrivain qui eut tmm 
l'ambition d'être leprécepteurdugenrehoiiMi* 
n'a pas laissé ^ grâces à ses Confessions^ la meoie 
ressource à ses admirateurs; et il est difficile de 
justifier les erreurs de ses écrits parla 
de sa conduite. Il est même quelques 
de sa vie qu'on essayeroit vainement de rejeter 
sur l'indépendance un peu sauvage de son g^ 
nie j et qu'on ne peut charitablement attribuer 
qu au désordre prouvé de sa raison*. 



( ^20O ) 

Cependant, il faut bien se garder de pcit- 
ser que Voltaire, que J.-J, Rousseau, que 
d' Alembert , Helve'tius , et les autres éérivaîns 
de la même époque , aient désiré, encore moins 
eussent approuvé une révolution politique qu'ils 
auroient au contraire détestée , et dont Us au- 
roient été tôt ou tard les victimes. L'abbé 
Raynal , un des derniers écrivains philosophes 
de l'école du dix -huitième siècle, forcé de 
convenir de l'effet qu'ont pu produire leurs 
écrits, a pris le • soin d'^en justifier les auteurs^ 
dans sa lettre à l'assemblée constituantes « Je 
i) suis, dit-il, je vous l'avoue, profondément 
D attristé des crimes qui couvrent de deuil cet 
i) empire. Seroit-il donc vrai qvTû fallût mé 
}) rappeler avec effroi , que je suis un de ceux 
}) qm , en;éprouvant une indignation généreuse 
)) contre le pouvoir arbitraire, ont peut-être 
» donné des armes à la licence? La religion, 
1) les lois, l'autorité royale, l'ordre public, 
» redemandent-ils donc à la philosophie, à la 
» raison, les liens qui les unîssoient à cette 
>j grande société de la nation françoise , comme 
» si , en poursuivant les abus, en rappelant les 
)) droits des peuples et les devoirs des princes, 
» nos efforts criminels avoient rompu ces liens ? 



( 20T ) 

» Mais nOi\r Jamais les conceptions hardies de 
» la philosophie nont été présentées par nous 
>) comme la fnesure rigoureuse des actes de la 
» législation ». Contentons-nous du désaveu, 
sans trop presser cette justification. Mais en 
vérité, lorsque Ton voit des écrivains doués, 
quelques-uns des plus rares talens, et qui, tous 
ensemble, ont pris un si haut ascendant sur leur 
siècle j traitant la philosophie par hyperboles, 
publier sur les objets les plus importans, leurs 
conceptions hardies ^ quon ne doit pas pren-^ 
dre à la rigueur ^ et faire ainsi , avec une incon- 
cevable témérité , de l'esprit sur les lois , les 
mœurs , la religion , l'autorité politique , au mi- 
lieu de la société, et en présence de toutes les 
^passions , on ne peut s'empêcher de les com- . 
parer à des enfans qui , dans leurs jeux impru- 
dens, tranquilles sur des dangers qu'ils ne 
soupçonnent même pas , s'amuseroient à tirer 
des feux d'artifice dans un magasin à poudre, 



( ^^^ ) 



Réflexions sur V^Esprit et le Génie (février 1 8ô6) . 



JLes contemporains j qui ne jugent que par 
l'inipression du moment^ prennent souvent 
lesprit pour du génie ^ et quelquefois aussi le 
génie pour de l'esprit. La postérité , qui a eu 
le temps de la réflexion et le secours de Fen^ 
périence^ remet %à leur place les hommes et 
les réputations. Ce sont deux tribunaux , dont 
IVin juge sur les lieux ^ en présence des parties, 
et au milieu de toutes les séductions ; et dont 
l'autre , placé loin des intéressés et de leurs 
passions, prononce en dernier ressort, et con«> 
firme ou annulle la sentence des premiers 
juges. 

Racine a bien de V esprit^ disoit-on du temps 
de cet illustre poète ; « Racine est un beau gé- 
» nie », a dit la postérité ; et peut-être n'ac- 
cordera-t-elle que du bel esprit à quelques 
hommes célèbres de l'âge suivant , que leurs 
contemporains ont nommé des hommes de 
génie. 



( 205 ) 

Ainsi des écrivains qui ont ùit par leur 
esprit les délices de leur siècle y sont à peine 
connus de la génération qui a succédé^ tandis 
que d'autres, moins remarqués de leur temps, 
ont vu croitre leur réputation, et reçoivent 
d'âge en âge de nouveaux ti^ibuts d'estime et 
d'admiration. 

C'est que tout ce qui n'est qu'esprit est un 
peu i)olaUl de sa nature, au moral comme au 
{^ysique. D produit d'abord une impression 
vive, qui bientôt se dissipe et s'évapore à forcé 
d'être répétée : semblable aces monnoies dont 
l'empreinte s'efface par le frottement. Mais lô 
génie, pareil au diamant quelquefois mécon- 
itoissable au sortir deia mine qui le recèle, 
ne perd rien de sa solidité par le temps, ei 
acquiert de l'éclat par l'usage. 

La pensée appartient à tous les êtres intel- 
ligens, ou plutôt elle est l'intelligence même; 
mais l'esprit, je veux dire la facilité de sai- 
sir et de combiner les diveis rapports sous 
lesquels un ou plusieurs objets peuvent être 
considérés par la pensée, l'esprit, dont aucun 
être intelligent n'est totalement dépourvu, n'ap- 
partient, en un dêgre éminent, qu'au petit 
nombre d'hommes qui ont reçu de la nature 



( ûo4 ) 

-celte heureuse disposition , et qui Font cultivée 
par rétude et la réflexion . 

Ainsi tous les hommes ont la pensée de 
Dieu^ la pensée de l'homme; mais il n'y à 
qu'un esprit exercé qui découvre les rapports 
de l'homme à Dieu , et icn déduise les lois de 
la société y les motifs de nos affections y et ta 
règle de nos devoirs. 

Ainsi 9 dans un autre ordre d'objets, long-* 
temps les hommes employèrent le bois à ré-* 
chauffer leurs corps ou à préparer leurs ali- 
mens; long-temps ils considérèrent les ani^ 
maux, et gémirent, eux-mêmes sous delomtis 
fardeaux, avant qu'un homme ingénieux et 
înd«9strieux à la fois, saisissant par la pensée 
les rapports de ces différens objets, de ce bois 
fît un char, y attelât des animaux, et s'en 
servît a traîner des fardeaux. 

Un esprit cultivé peut être juste, peut être 
faux , selon qu'il saisit dans les objets des 
rapports vrais, naturels et complets, ou des 
rapports contraires à leur nature, et le plus 
souvent incomplets; c'est-à-dire, selon qu'il 
saisit tous les rapports que la pensée peut dé- 
couvrir sur un même objet, ou seulement 



( io5 ) 

liifae partie de ces rapports. Donnons-^n un 
exemple. 

. Leâ hommes considérant les enfans sous le 
double rapport de leur cœur et de leur esprit, 
n'ont- pas tardé à s'apercevoir qu'à cet âge 
les affections précèdent les connoissances ) ils 
en ont conclu, comme un rapport naturel > 
Ëi nécessité d'apprendre à l'enfant à aimer, 
avant de lui apprendre à counoitre; et, pour 
prévenir l'explosion des affectiofis désordon- 
nées, ils ont cherché à lui donner des affec- 
tions utiles et réglées, et ils lui ont enseigné 
à aimer Dieu comme le bien suprême, et à 
détester, comme le souverain mal, tout ce qui 
peut lui déplaire ; et tous les peuples se sont 
accordés dans ce système d'éducation, parce 
que, heureusement pour la société, l'esprit du 
plus grand nombre des hommes est juste et 
droit. De nos jours, un homme célèbre qui 
a écrit sur la morale , s'arrêtant seulement à - 
l'incapacité des enfans à comprendre C(îs hau- 
tes vérités, et n'allant pas plus loin, crai- 
gnant de préoccuper leur jugement, lorsqu'il 
devroit craindi'e de laisser leurs affections er- 
rer sans objet et sans frein, a soutenu qu'il 
ne falloit leur parler de Dieu et de leutm 



( ^^) 

âme que lorsqu'ils auroient atteint 1 âge de la 
pleine raison ^ et même l'époque des plus yio* 
lentes passions ; et il a fait des prosélytes par- 
mi les esprits foibles^ je veux dire les esprits 
qui ne sont pas naturellemeut faux y mais qui 
sont aisés à fausser par trop de vivacité d'i^ 
magination^ ou par défaut de réflexion et de 
connoissances. 

Les erreurs en morale^ débitées avec le 
eharlatanisme du raisonnement et le prestige 
de l'éloquencey en imposent au grand nom«- 
hre, parce qu'il y a, dans le cœur de l'homme, 
un parti rebelle avec lequel l'erreur entretient 
toujours de secrètes intelligences. Le paradoxe 
plaît même par sa nouveauté, et la vérité pa-* 
roît auprès trop simple et trop timide. Ce 
sont les sauts périlleux et les tours de force 
d'un voltigeur, dont le peuple est beaucoup 
plus frappé que des attitudes nobles, aisées 
et gracieuses d'un danseur consommé; ce 
sont, si Ton aime mieux, ces constructions 
hardies et légères qu'un architecte se permet 
quelquefois, contre les règles de son art, et 
que le vulgaire admire plutôt que ces édifices 
qui réunissent la solidité et la régularité des 
^Hj^roportions* 



( ^7 ) 

Ainn^ un écrivain qui^ par dérèglement 
«l'esprit ou par calcul de vanité, £ait ^rvir 
des talens supérieurs à attaquer des vérités an- 
ciennes et respectées^ est toujours sur d'olv* 
tenir de son vivant une grande vogue , parce 
que 9 dans une société où le plus grand nom-» 
bre des hommes, instruit par une doctrine 
uniforme, suit vers la vérité une route com- 
mune, on ne remarque guère que ceux qui 
s'écartent des autres , ou ceux qui les devan- 
cent. Cette dernière comparaison nous con- 
duit naturellement à parler du génie. 

Le génie, en effet, est cette puissance d'in- 
telligence qui découvre de nouveaux rapports 
dans les ol^ets : car il n'est pas donné a 
l'homme de découvrir de nouveaux objets, 
mais seulement les rapports qu'ils ont entre 
eux. Les hommes de génie devancent donc 
les autres écrits dans la carrière des scien- 
ces; ils sont, pour ainsi dire, les professeurs 
de la société, et les hommes desprit en sont 
les répétiteurs , qui expliquent la doctrine des 
maîtres pour rinstroction des disciples, et 
quelqoefois la défigurent et la corrompent* 

n n'est pas besoin d'ajouter que les rap- 
pOTts qoe le génie décotrrre doivent être justes 



( 208 ) 

et naturék , c'est - à - dire , être des véritéâ. 
A parler exactement, des rapports faux ne 
sont pas des rapports, et l'expression même 
de rapport y qui se dit en latin ratio ^ et même 
en frànçois raison dans .quelques circonstan- 
ces, indique d'elje-même quelque chose de 
vrai. Ainsi, pour en donner des exemples, 
pris à la ibis dans l'ordre moral et dans l'or-* 
di'e physique, le rappori de l'homme à Dieu 
n'est pas plus exprimé pa.r le mot indépen-^ 
dan€e;,q\xe la raison^ ou rapport de la progrès-? 
' sion 2 y 4-> ^> ^^9 52, etc. etc., n'est expri» 
niée , en arithmétique , par le nombre 5 . 

L'esprit juste ou faux est toujours de l'es^ 
prit, comme le feu est toujours du feu; et 
lorsqu'il réchauffe nos corps, et lorsqu'il in-^ 
cendie nos habitations. On ne refuse pas plus 
le titre d'hommes d'esprit aux Hardouin , aux 
La Motte , aux Linguet , ces fameux arti-^ 
sans de paradoxes littéraires ou politiques , 
qu'aux écrivains qui ont mis le plus de raison 
<lans leurs écrits. Mais l'idée de génie exclut, 
même dans l'acception qu'on donne commu- 
nément a cette expression, l'idée de faux. Le 
génie, là où il se trompe^ n'est plus du génie : 
erreur et génie ne peuvent tomber sur les mê- 
mes 



{ 2og) 

tne^ pdînls. La raison de cette différence du 
^énie à l'esprit n'est pas difficile à découvrir. 
L'espsit n'est, pour ainsi dire, que le com- 
pagnon du voyage, et s'il n'instrtdt pas, il 
amuse. Mais le génie «n est le guide; et lors- 
qu'il s'égare , il manque à sa destination na- 
turelle, il n'est plus du génie. 

Ceux qui pourroient redouter, pour les ob- 
jets de leur admiration , l'application de ce 
principe, doivent se hâter de le combattre; 
les conséquences en sont alarmantes pour beau- 
coup de réputations» 

Il est vrai que ceux qui se croient intéres- 
sés à défendre la cause èî! hommes de génie cfvï 
se sont trompés, ont la ressource de préten- 
dre hautement qu'il n'y à pas d'erreurs dans 
leurs écrits, ou tacitement qu'il n'y a, au 
fond , dans le monde , ni erreur ni vérité. Ge 
dernier moyen de justification ne peut être 
admis; car il aboutit à l'athéisme, où finit }a 
raison humaine. L'autre est difficile à soute- 
nir, après ce que nous avons vu de l'appli- 
cation récente de certaines théories. En vain 
voudroit-on, comme on le voit quelquefois*, 
faire honneur au génie de ces écrivains de 
la perfection idéale de leurs théories , qui ne 



( ^12 ) 

les deux caractères de Pauline et diAcomat^ 
tous deux de leur invention , et les plus beaux 
peut-être qu'il y ait au théâtre, on conipréad 
facilement qu'ils n'ont pas à redouter de des-» 
cendre du haut rang où ces sublimes créations 
les ont placés; parce qu'on ne peut inventer 
mieux ni même autrement dans les mêmes 
circonstances ; et qu'ils ont atteint y dans ces 
données, la perfection de la vertu dans une 
fenime , et de la force d'ame et de tête dans 
un ministréi C'est-lk une nouvelle preuve que 
nous coniioissons les vérités morales beaucoup 
mieux que tes vérités physiques, et que nous 
avons même des premières une connoissànce 
complète et achevée que nous n'aurons ja- 
mais des autres, La raison en est évidente. La 
société , à laquelle toute science se rapporte , 
ne sauroit arriver à la perfection des lois et 
des moeurs, dans laquelle consiste la civili- 
sation, sans la connoissànce de toutes les vé- 
rités morales, et elle peut se passer de la con- 
noissànce d'un gi^and nombre de vérités de l'or- 
dre physique. Elle marche vers son but avec 
le système de Ptolomée comme avec celui 
de Copernic ; avec les tourbillons de Descartes 
comme avec l'attraction de son rival ; avec 



r . 






(3,3 ) 

doctrine des anciens physiciens sur le vide, 

mime avec Jes expériences de TorîcelU et 
Pascal sur la pesanteur de l'air; et même 
quand les pi-odiges de rëleclrîcité et du gal- 
vanisme ne seroient pas encore découverts, je 
ne pense pas qu'il en résultât des effets bien 
sensibles pour la perfection de l'homme et la 
science du gouvernement. Non, nous ne con- 
noissons complètement que les vérités de l'or- 
dre moral ; il ne faut pas se lasser de le re- 
dire à ceux qui, prenant leur ignorance pour 

le objection, et leurs hypothèses pour desdé- 
tonstralions, croient qu'il n'y a rien de cer- 
tain en morale , et que la vérité ne se trouve 
que dans des nomenclatures, des classifica- 
tions, des manipulations et des calculs. 

Il ne faut pas cependant mépriser l'esprit 
de système , trop rfïuvent décrié par ceux qui 
n'ont de l'esprit d'aucune sorte, ou qui se 
persuadent qu'il n'y a plus rien à découvrir. 
Tout s/stêitie , comme l'a dit ailleurs l'auteur 
de cet article , est un voyage, au pays de la 
vérité, et la vérité ne se trouve qu'autant 
qu'on la cherche. Mais si l'esprit cherche, ie 
génie découvre, et il arrive au terme de la 
tiourse , au séjour même de la vérité. 



(2x4) 

Un autre caractère du génie est que se» 
ilécouvertes soient d'une haute importance. 
Des inventions d'une utilité bornée ne passent 
pas , dans Tordre moral, ce qu'on appelle Fes- 
prit ; et dans l'ordre physique , l'industrie et 
la sagacité. Ainsi l'inventeur d'un procédé éco- 
nomique dans les arts est un homme indu&« 
trieux, et l'inventeur du madrigal un homme 
d'esprit. L'auteur du canal du Languedoc, 
et le père de l'épopée et de la tragédie, sont 
des hommes de génie. 

Il suit de là que le génie s'exerce dans les 
grandes choses plutôt que dans les petites; il 
réussit en l'ensemble d'un objet mieux qu'aux 
détails; et s'il paie le tribut inévitable à"* la 
foiblesse humaine en se trompant sur des con- 
séquences, il doit, pour conserver l'empreinte 
de sa céleste origine , ne jamais errer sur des 
principes. 

On peut à présent apercevoir la raison de 
l'accueil différent que les hommes font à l'es- 
prit et au génie. L'esprit réussit aussitôt qu'il 
se montre : c'est, si l'on me permet cette com- 
paraison, une denrée qui est payée comptant, 
paixe que tout le monde en connoît le prix 
et l'usage. Mais le génie court presque ton- 



^_ loi, 



111 



(2,5) 

iours la chance d'une échéance longue et in- 
certaine ; parce que sa valeur n'est pas d'abord 
fixée, ni son utilité reconnue. Les lions es- 
,prits attendent, les ignorans dédaignent, les 
Hntéi'esse's conspirent, pour maintenir des er- 
frçurs accréditées et d'anciennes réputations : 
car le génie est un libérateur qui vient af- 
franchir les esprits d'une longue tyrannie; ot 
loin de ne laisser après lui que des déserts , 
imnie !'a dit un bel esprit , il ouvre aux hom- 
mes une source féconde de biens et de véri- 
tés. Mais le bien en tout genre ne s'établit 
jamais sans résistance. Le destin du génie est 
donc presque toujours d'être combattu ou mé- 
connu; et s'il se sauve de la persécution de 
l'injure, rarement il échappe, de son vivant, à 
persécution de l'indlfFérence. 
Aussi quelques hommes fameux du dernier 
(Siècle, qui avoient beaucoup d'esprit, et de 
plus d'un genre, et de l'esprit qui compose des 
ouvrages, et de l'esprit qui les fait valoir, se 
plaignoient, même au milieu des plus briltans 
succès , du nombre et de l'acharnement de leurs 
ennemis. Ils auroient voulu joindre le mérite 
de la pei^sécution aux honneurs du triomphe, 
£t faire regarder, comme des obstacles aux 



Ll 



(2l6) 

pr(^rès delà vérité, les contradictions les plus^ 
légères et souvent les plus utiles à leurs . in- 
térêts* 

On pourroit examiner, d'après les princi- 
pes que nous avons établis, les titres de quel- 
ques écrivains célèbres à la réputation d'honi-^ 
mes de géniç. Le jugement des contempo- 
rains peut être revu par la postérité , surtout 
lorsqu'il y a eu partage entre les juges, et que 
l'avis qui a prévalu a porté un caractère d'es- 
prit de parti qui peut rendre le jugement sus- 
pect et la révision nécessaire. 



/ 



( 217 ) 



Sur les Éloges historiques de MM. Séguier 
et de Malesherbes (mars 1806). 



L' ELOGE historique de M. de Malesherbes , 
par M. Gaillard, et celui de M. Séguier, pat» 
M, Portalis , ont paru presque en même temps. 

Ces hommages publics^ décernés par l'amitié 
et par l'éloquence à des noms et à des hommes 
respectables, sont une sorte d'expiation solen- 
nelle pour les outrages, et, s'il étoit possible, 
pour les barbaries dont ces illustres person- 
nages ont été l'objet, dans des temps dont le 
gouvernement ne doit jamais perdre le sou- 
venir. 

Il y avolt donc des vertus , des talens et des 
lumières , dans ces familles infortunées , pour- 
suivies par tant de haines , et victimes de tant 
de fureurs ! 

Sans doute toutes les races ne pouvoient pas 
se vanter de la même illustration , ni tous les 
individus s'attribuer le même mérite ; mais si 
la gloire de ces noms recommandables appar- 



( 2^8 ) 
tient à la France entière^ elle honore pins parti- 
culièrement la classe et les corps dont ils étoient 
membres ; et nW*-il pas fuste que tous ceux qui 
ont été confondus dans la même haine^ et en 
butte aux mêmes fureurs que ces personnages 
distingués^ retirent aussi quelque part de la 
réhabilitation tardiv€ accordée à leur mémoire ? 
On eut attendu peut-être , de l'homme de 
lettres qui a le mieux connu et le plus aimé 
M* de Malesherbes , de nouveaux détails sur la 
dernière action qui a illustré la vie de ce digne 
magistrat, et sur la catastrophe qui Fa ter- 
minée. Sans doute, Louis XVl ^e devoit pas 
se défendre^ devant la Convention , ni même 
permettre qu'on y comparut en. son nom. Au 
point où étoient parvenus les esprits et les 
événemens, il étoit évident qu'on ne pressoit 
la comparution du Roi , que comme un aveu 
de la compétence du peuple, et non comme 
un moyen de justification pour l'accusé, ou 
d'instruction pour ses juges ; et l'infortuné mo- 
narque , qui ne pouvoit plus rien pour sauver 
sa tête de l'échafaud, auroit dû, à ses derniers 
niomens , prendre plus de soin de sa dignité , 
et sauver la royauté de la havre de la Conven- 
tion . Mais le dévouement de M . de Malesherbes 



ibx tlesirs de son royal ami , n'en fut que plus 
Iieroïrpie, puisqu'il enta sacrifier ses sentimens 
personnels sur la lionfe et l'inutilité de cette 
plaidoirie, et à surmonter l'inexprimable hor- 
reur de défendre la cause de toutes les vertus 
au trihunai de toules les passions. 

On trouve dans tous les écrits du temps 
le récit de la mort de M. deMalesherbes; mais 
on est porté à croire que l'estimable auteur de 
son Éloge eut pu nous en apprendre davan- 
tage sur les derniers mnmcns de cet homme 
vertueux. Les douloureuses circonstances qui 
ont accompagné la Cn de M. de Malesherbes, 
ont dû être religieusement recueillies, et au- 
roîcnt dignement terminé un écrit coiLsacré à 
fia mémoire. Une sensibilité foible et superfi- 
cielle repousse les détails déchirans ; une sensi- 
bilité plus ferme et plus profonde les recherche 
et s'en nourrit. Et quelle scène de compassion 
et d'hoiTcur, que celle où l'on vit cette race 
illustre frappée d'un seul coup, et , si l'on peut 
le dire, dans toutes ses générations, à la fois; 
aïeul, fille, petite-fille, sœur, gendre, etc.; 
et entre des personnes si chères, les malheurs 
de chacun accrus et redoublés par le spectacle 
du malheur de tous les autres ! « Eh l qui auroit 







( 220 ) 

r 

I» pu croire^ quelques années auparavant, s^écrie 
» Tauteur , un seul François capable de coiice* 
» voir ridée de tels crimes »....? ^ 

Comment une révolution politique a-t-^lle 
pu dénaturer à ce point le caractère national ? 

C'est la première pensée que fassent naître 
ces afireux souvenirs , c'est même la seule qu'ils 
rappellent aujourdliui ; et des maux inouis qui 
ont dû exciter, il y a quelques années, de si 
profoiids ressentimens , ne peuvent plus être , 
au moment où nous sommes, qu'un sujet iné- 
puisable de méditations. 

Une nation renommée pour sa loyauté et 
pour jsa douceur , a choisi ses victimes dans les- 
familles qui regardoient comme la plus belle 
portion de leur héritage l'honneur de \dL servir 
de leurs personnes et du capital de leurs biens y. 
dit Montesquieu, et qui, en France, mieux 
qu'en aucun autre pays de l'Europe, avoient 
rempli avec gloire et désintéressement (i)^ 
cette périlleuse destination. Elle les a dépouil- 
lées avec toutes les subtilités de la jurispru- 
dence ; elle les a proscrites et massacrées avec 



(i) La noblesse françoise étoit, en général, la plus- 
pauvre de l'Europe, et la plus occupée au service public. 



( 321 ) 

%ciUÈ les raiKnemens de la barbarie; et ron.'û 
Yu^ chez le peuple le plus humain, un oubli 
profond de toute humanité , et chez le peu- 
ple le plus chrétien, le refroidissement uni-*, 
çersel de la charité. 

Jadis, pour de moindres fautes, des répa- 
rations éclatantes auroient attesté de grands 
repentirs ; et la foi à cette suprême justice, qui , 
tôt ou tard , atteint ceux même qu'elle ne pour- 
suit pas , auroit peuplé de solitaires pénitens 
les rochers et les déserts . L'homme alors étoit 
emporté; aujourd'hui il est corrompu : le cœur 
n'est pas moins foible ; mais l'esprit est plus 
dépi^avé. Ainsi, dans les maladies aiguës qui at- 
taquent la jeunesse de l'homme, la force d'un 
tempérament qui a conservé tout son ressort 
sànène des crises salutaires ; tandis qu'à un autre 
âge , le principe de la vie affaibli n o£Gre plus à 
l'art aucune ressource. 

Les plus petits phénomènes delà nature phy- 
sique retentiront dans tous les journaux^ occu- 
peront tous les savans, et feront éclore vingt 
systèmes où l'incertitude le disputera à l'inuti- 
lité ; mais la révolution firançoise, ce phénomène 
inoui en morale, en politique ,• en histoire, 
qui office à la fois et l'excès de la perversité h^ 



,r 



( 333 ) 

maîne dans la ddconi position du corps social, 

et la force de la nature des choses dans sa re- 

' composition; cette révolulioii, cpji ressemble à 

toutes celles qui l'ont pi'e'cedee , et à laquelle 

nulle autre ne ressemble, mérite bien autrement 

[ d'occuper les pensées des hommes instruits, et 

I de fixer l'attention des gouvernemens , parce 

( qu'elle présente, dans une seule société, les 

accidens de toute la socie'té ; et dans les événe- 

niens de quelques foui-s, des leçons pour tous 

les siècles. 

Désordre des finances, foiblessc de l'autori- 
té, ambition de quelques hommes , jalousie de 
quelques autres; toutes ces circonstances, et 
mille autres , furent les causes secondes ou occa- 
sionnelles delà révolution. Elles sont assez con- 
nues, et ont même été presque toujours exagé- 
rées; mais toutes ces caumjs, absohiment tou- 
tes, dépendoient d'une cause première, unique, 
efficiente, pour parler avec l'école , une cause 
sans laquelle toutes les autres causes, ou n'eus- 
sent pas existé , ou n'eussent rien produit : et 
cette cause , il importe d'autant plus de la rap- 
peler, qu'elle conserve encore toute son acti- 
vité, et que les uns s'obstinent à la mécou- 
noitre , et même d'autres à la nier. 



("5) 



E Cette < 



1 des fausses 



: causa est la propagatio 
aoctriiies; cai', dans la société comme dans 
l'homme , c'est toujours l'esprit édaïi-é ou 
perverti qui commande les actions vertueuses 
ou dépravées; et le crime n'est jamais que 
l'application d'une erreur. M. de Coiidorcet 
est convenu de cette vérité , lorsqu'il a attri- 
bué aux écrits de Voltaire toute la révolution ; 
et quoiqu'on l'ait traité même avec mépria 
pour avoir fait cet aveu indiscret, M. de Con- 
dorcet n'en fut pas moins l'homme de ce parti 
le plus habile, le plus profond et le plus ac- 
tif; et s'il a péri victime lui - même de la 
révolution, c'est que les hommes qui veulent, 
malgré la nature et la raison , imprimer un 
grand mouvement a la société, ne voient pas 
que si l'esprit commence les révolutions, c'est 
la violence qui les conduit, et la force qui les 
termine. 

Il faut donc le dire , aujourd'hui surtout que 
la liberté de la presse est un dogme de no- 
tre constitution , et l'indépendance (i) des 



:) On sait à présent à quoi s'en tenir sur cette inâé- 

luut le inoniie est d'accord. Voliaire étoit 

lendant, loi^que , luéconientdu raidePrusie, qu'il 




i 



( 224 ) 

gens de lettres la plus chère de leurs prélen- 
tious : depuis V Évangile jusqu'au Contrat So^ 
cial^ ce sont les livres qui ont fait les révo- 
lutions* Si» des écrivains accrédités viennent 
à bout de persuader aux hommes que cer- 
taines institutions sont incompatibles avec leur 
bonheur^ et que certaines classes de citoyens 
sont des instrumens d'oppression et de ser- 
vitude , le peuple , aussitôt que des circons- 



avoît révolté par sa causticité et par son ingratitude , 
il fuyoitde sa cour pour aller tenir lui-même une cour 
à Fernej, et y manger cent mille livres dfe rentes ; Jeaii- 
Jacques étoit indépendant, lorsque, dans sa folie, croyant 
le genre humain tout entier , jusqu'aux bateliers et aux 
décrotteurs de Paris, ligués contre lui, il jetovt ses en- 
fans à l'hôpital j et couroit se cacher à Ermenonville ; 
Caton étoit indépendant, lorsque, accablé par le génie 
de César, il se tuoit lui-même, pour ne pas niourir les 
armes à la main , et désertoit la cause de la liberté ro- 
maine 5 Socrate étoit indépendant, lorsqu'il avaloit la 

ciguë, à laquelle il étoit condamné par jugement 

Je rends justice au talent poétique des deux auteurs cou- 
ronnés par l'Institut; mais rien ne prouve le vice de 
la question comme la foiblesse de leurs compositions 
quant au fond. Toutefois ils n'ont pas pu mieux faire, ni 
se tirer plus heureusement du piège que des gens de let* 
très av oient tendu aux gens d'esprit. 

tances 



( Q.5) 
tances particulières dccliaîiieroul sa force , 
détruira les institutions; et si^ dans la Ibule, 
il se trouve de ces hommes, heureusement 
rares , qui se conduisent par des conséquen- 
ces rigoureuses, plutôt que par des sentîmens 
humains, il détruira même les individus, s'il 
se persuade qu'il n'y a pas d'autre moyen d'em- 
pêcher le retour des institutions; et chacun de 
nous pourroit dire de ces hommes ce qu'en di- 
soit Leibnitz, traçant, en 171G, l'iiisloire pro- 
phétique de nos malheurs : « £t j'en ai connu 
de cette trempe » . 

Des écrits qu'on appeloit alors philoso- 
phiques, et qui bientôt ne nous paroitront 
que séditieux , avoient donc fait en France la 
révolution des idées, avant que les décrets 
vinssent opérer la révolution des lois; et il 
n'est pas inutile de reconnoitre la route par 
laquelle les esprits ont été conduits à ce der- 
nier excès de l'égarement et de la déprava- 
tion. 

Notre siècle a reproché aux siècles qui l'ont 
précédé d'avoir ignoré certaines vérités de 
l'ordre physique , telles que la circulation du 
sang, la pesanteur de l'air, l'élech'icité , la 
■che des corps célestes, etc. , et je suis loirf 



( 226 ) 

de contester l'utilité de ces découvertes, même 
à ceux qui en exagérej'oient llniportance pour 
le perfectionnement des arts utiles et l'agrément 
de la vie; mais les siècles à^ ignorance pour-, 
roientv avec autant de raison^ reprocher au 
$iècle des lumières d'avoir méconna les véri- 
tés morales les plus nécessaires à la conser- 
vation de la société, et d'avoir mis à la place 
les erreurs les plus funestes. Je ne craindrai 
' Jpas de i-dire^ye. toutes ces erreurs en morale, 
c'fist-à-«dire , en religion- et en politique, dé- 
rivent d'une seule erreur. .C'est dans notre 
sièsle qu'a été , sinon avancée , du moins sou- 
lea^eet développée, dans toutes ses consé- 
quences, la maxime quç tout pouvoir "vient du 
peuple : maxime athée , puisqu'elle nie , ou 
du moins, qu'elle recule Dieu de la p^sée de 
l'homme et de Tordre de la société; maxime 
matérialiste , puisqu'elle place le principe du 
pouvoir y c'est-à-dii*e, ce qu'il y a de plus mo- 
ral an monde, dans le nombre^ qui est une 
|iropriété de la matière. Heureusement pour 
noti^ repos , le peuple ne gouverne plus ; 
niais il impoite à l'honneur dé la raison , 
chez une nation éclairée, que le dogme de 
souveraiuelé di^paroisse de. la théorie de 



<"7) 

1a l^UlatioD. La rdigîoii dirétieniie y ea nouâ 
enseignant qae tout pouvoir rient de Dieu ^ 
mmds poiesias à DeOj attache au centre même 
de toute justice^ de tonte raison^ et de loute 
immutabilité^ le premier anneau de cette 
chaîne qui lie entre elles et maintient à leur 
place les différentes parties du corps social^ 
et met le pouvoir hors de portée pour toutes 
nos passions et nos intérêts personnels* Une 
Élusse philosophie^ en nous disant que tout 
pouvoir vient du peuple^ en place la source 
au foyer de toutes les erreurs^ de tous Jes 
désordres , de toutes les inconstances > le met ^ 
pour ainsi dire, sous la main de chacun , et 
en fût le jouet de toutes les passions et le 
but de toutes les ambitions. Cette maxime es^ 
aussi destructive de la religion que de la po^ 
litique; car ceux qui la soutiennent attribuent 
au peuple le pouvoir de faire sa religion j 
comme le pouvoir de fisûre ses IcHSi JL^s écri* 
vains du siècle des lumières s*étqiept; distribué 
les rôles : les uns, comme VoUairç, Didjer» 
rot, etc., attaquoient la religion chrétienne), 
les autres, tels que Mably, Rousseau, ^tc«^. 
attaquoient le gouvernement monarchique; 
c'est-à-dire , la religion- et le gouver^^mflpgiiy 



• • 



( 228 ) 

seuls nécessmres on conformes à la nature de 
Thomme en société. Les sarcasmes de Vol-^ 
taire paroissoient de graves objections aux 
hommes frivoles; et les sophismes de Jean^ 
Jacques Rousseau ^ des argumens sans répli-^ 
que aux esprits superficiels. Les grands, qui 
occupoient un rang éminent dans Tordre po- 
litique ^ ne vouloient de toute cette doctrine 
que' la licence en matière de religion; et les 
intérieurs ^ qui tenoient encore à la religion y 
goùtoient assez les maximes de Tindépendance 
politique et de la souveraineté populaire. Mais 
comme les relations nombreuses entre lès dif^ 
lerentes classes de la société rapprocboient firé» 
quemment tous les esprits et toutes les opi- 
nions y la religion y avilie chez les grands y 
cessoit peu à peu d'être respectée du peuple ; 
et le pouvoir politique , odieux au peuple ^ 
paitHssoii un ahus aux grands eux-mêmes; 
car y sans la reKgion y il n j a plus de raison 
au poiiv6ir que la force y ni d'autre motif à 
F<^issauce que la nécessité. La même doc- 
trine ensetgnoit à Thorame que son intérêt 
devoit être le seul mobile de ses actions : 
el akMTS les cbe& du gouremement, croyant 
^^ ^t^l de lewr intérêt de raidre le pou- 



( 229 ) 

Toir populaire^ sont devenus peuple; et le 
peuple, persuadé quil étoit d^ son intérêt 
de rfendre sa force prépondérante, est de- 
venu souverain. * De là la foiblesse des uns, 
la révolte des autres , les malheurs de tous , 
et toute la révolution. Les désordres exté- 
rieurs ont été arrêtés par rétablissement d'un 
pouvoir politique indépendant du peuple dans 
son principe et son exercice ; et les désordres 
intérieurs , bien plus graves , bien autrement 
dangereux, seront arrêtés par l'établissement du 
pouvoir de la religion , indépendant mêma des 
rois dans son existence et dans son enseigne- 
ment ; car les rois ont sur la religion une au« 
torité de protection qui entraine et suppose 
une certaine dépendance dans l'ordre extérieur 
du culte et de la discipline. 

Cette digression ne m'a pas écarté de mon 
sujet, puisque les auteurs des Eloges de MM. Se- 
guier et de Malesherbes , persuadés aussi que 
\es écrits impies et séditieux ont été la cause 
première des malheurs de la France , se sont 
attachés, l'un à prouver que M. Séguîer avoit 
dû dénoncer et poursuivre une fausse philoso- 
phie; et l'autre, à disculper M. de Malesherbes 
d'en avoir favorisé la propagation. M. Gaii-* 



( 35o ) 

lard avance y et la correspondance de Voltaire 
en offre. la preuve, que M. de Malesherbes^ 
chargé de la direction de la librairie ^ ne per- 
mettoit pas tout à Voltaire. Cette manière de 
justifier M. de Malesherbes laisse quelque chose 
à désirer. Onpouvoiten effet tiepa& tout per- 
mettre à Voltaire , et cependant lui permettre 
beaucoup trop ; et certes, si Ton eti juge par ce 
qu'on lui a permis, on ne conçoit guère ce qu'on 
a pu lui défendre. M. de la Harpe, dans sa 
correspondance, se contente de dire : « Que 
» IM» de Malesherbes , dans la place de direc- 
» teur de la librairie , accordoit aux pro- 
» ductions de l'esprit et au commerce des 
» pensées une liberté honnête et décente ». 
D'ailleurs tous les écrits dont le ministère en 
France prohiboit la publication, paroissoient 
imprimés- chez l'étranger; et leur introduction 
clandestine étoit plutôt du ressort de la police 
que de la compétence du directeur de la librai- 
rie , qui ne disposoit point de moyens coèrci- 
tife. C'est ce qu'on pourrait dire en faveur de 
M. de Malesherbes , s'il avoit besoin, à cet 
égard, de justification. Il est vrai que M. Gail- 
lard ajoute : « Que ce fut sous M. de Males- 
» herbes, et sous ses auspices, ^u cl paru le 



(a3i ) 

» plus beau ^ le plus vaste monument de no* 
» tre siècle et de tous les siècles ; cette Ency — 
» clopëdie, dont M. le chancelier d'Aguesseau 
» avoit connu et extrêmement goûté le projet ; 
» et qui , selon l'expression du successeur de 
» M. d'Alembert à FAcadémie Françoise, par 
» son étendue et par la seule audace de son 
» entreprise, commande pour ainsi dire Tad- 
» miration, même avant de la justifier ». 

Il ne s'agit pas ici de la protection accor- 
dée à l'Encyclopédie par M. de Malesherbes ; 
qui pourroit, en se rappelant ses malheurs, 
s'occuper à lui chercher des torts? mais de 
Topinion que veut donner de cet ouvrage 
M. Gaillard : opinion qui paroit exagérée, et 
à laquelle le mérite personnel de cet écrivain 
poun'oit donner force de jugement. 

D'abord, l'autbrité de M. d'Aguesseau n'est 
ici d'aucun poids, parce que si ce magistral 
célèbre , ami sincère de sa religion et de son 
pays, avoit goûté le projet de l'Encyclopédie , 
tel qu'il lui fut présenté, il en auroit certai- 
nement blâmé l'exécution. Et quant au suc- 
cesseur de M. d'Alembert à l'Académie fran- 
çoise, obligé de foire l'éloge de celui qu'il 
remplaçôit, il ne pouvoit guère , à cette épo* 



r 



• ' 



( a52 ) 

que^ se di^enser de faire une phrase k l'hon- 
neur de r£ncydopédie^ dont M. d'Alembert 
avoit été un des fondateurs. 

Que FEncyclopédie soit le plus vaste mo- 
nument typographique de notre siècle et de 
tous les siècles y et^ sous ce rapport , le plus 
beau aux yeux des imprimeurs et des librai- 
res, rien de plus vrai; et il n'y a pas de com- 
merçant en librairie qui ne préfère , s'il est 
assuré du débit, la plus énorme comf^atipn 
à tous les chefe^'œuvre du génie. Mais qu'aux 
yeux des gens de lettres l'Encyclopédie soit 
le plus beau monument littéraire qui existe, 
c'est ce dont il est permis de douter, et sur 
quoi il paroit que l'opinion générale a autre* 
ment décidé. Voltaire se plaint, en mille en- 
droits de sa Correspondance , de l'imperfec- 
tion de ce Recueil; et M. dala Harpe, dans 
)a sienne, ne le traite pt?s mieux, et il l'ap- 
pelle c< une espèce de monstre^ au moins par 
» sa mauvaise construction ». « 11 est sûr, 
» dit-il ailleurs^ qu'il y a, dans cet immense 
» dictionnaire, beaucoup à retrancher, à cor- 
» riger, à suppléer j il est surchargé de dé- 
» clamations sans nombre ; il falloit consulter 
w avec plus d'attention les sources où Ion a 



( 355 ) 

>> piiisé : mais ^ pour suppléer tout ce qui 
j> manque , il faut beaucoup de talent y et il 
i) falloit, je crois ^ un choix de coopérateurs 
n mieux dirigé et plus réfléchi. Les parties 
» les plus importantes sont confiées a des 
» hommes médiocres. L'esprit de parti a prc- 
» sidé au choix des coopérateurs ». Ailleurs 
encore : « Cet édifice immense et irrégulier 
» fut originairement fondé sur l'amour des 
» sciences, des lettres et de la philosophie* Le 
» dessin avoit de la majesté ; mais les parties 
» étoient sans proportions. De bons archi*- 
» tectes y travaiUoient avec des maçons mé- 
» diocres* L'ennemi vint, on prit la fuitç.,.., 
n un architecte plus opiniâtre que les autres 
» resta seul ; il invita les aveugles et les boi- 
» teux à mettre la main à l'œuvre : l'ouvrage 
» fut achevé et défiguré. Sans Diderot, l'En- 
» cyclopédie ri'auroit pas été achevée. D'A- 
» lembert s'en étoit retiré de bonne heure » . 
Voilà les reproches que M. <ie la Harpe, lié 
alors d'amitié et de principes avec les ency- 
clopédistes , faisoit a FEncfyclopédie ; et îl est 
permis de croire que, depuis qu'il étoit re- 
venu à d'autres sentimens, il y trou voit à re- 
prendre des défautîî plus graves. Or, il est 



( *^4 ) 

difficile de se persuader qu'une œuvre litté- 
raire^ ainsi traitée par le plus habile criti- 
que et un des meilleurs littérateurs de notre 
temps ^ soit le plus beau monument littérairle 
de tous les siècles. Un dictionnaire qui n'est 
ni exact ^ ni précis, ni complet, est, comme 
dictionnaire^ un mauvais ouvrage, puisqu'il 
manque des qualités essentielles à un recueil 
de ce genre, qu'on consulte de confiance ,, et 
comme autorité , pour s'épargner la peine de 
lire et de discuter une infinité de livres ; et 
qui, pour remplir son objet, doit être un 
répertoire exact, précis et comptet, de cho- 
ses jugées et certaines, plutôt qu'une com- 
pilation indigeste d'opinions et de systèmes. 
Considérée sous des rapports plus importans-, 
l'Encyclopédie justifie encore moins le pom- 
peux éloge qu'en fait M. Gaillard. La litté- 
rature en est systématique , la philosophie er- 
ronée/ l'érudition superficielle, et l'intention 
perfide. Ce qu'il y a de plus remarquable dans 
cette œuvre dispendieuse, qu'on ne peut com- 
parer qu'à une immense bibliothèque formée 
san« discernement et sans choix , est la partie 
des arts mécaniques, qui, pour la première fois, 
y sont accolés aux sciences morales 2 et l'on 



C 255 ) 

peut dire que, dans cet énorme recueil, les 
connoissances sont comptées par tête y plutôt 
que par ordre; ce qui est, en tout, un moyen 
infaillible de confusion. 

On vouloit ennoblir les arts et populariser 
les sciences; inspirer à la classe instruite et 
élevée le goût des arts mécaniques , et initier 
aux sciences morales la classe pauvre et labo- 
rieuse. C'étoit, au moins quant aux arts mé- 
caniques , le plan de Fauteur ai Emile sur une 
plus grande échelle; et il en devoit arriver 
que l'homme public prendroit, dans un livre 
qui donnoit aux arts une si haute impor- 
tance , des gpùts qui lui feroient négliger ses 
devoirs ; et que l'artisan ,xherchant , par exem- 
ple, le mot amidon y et trouvant tout auprès 
l'article Aine y fait par un écolier ^ dit Vol- 
taire , y puiseroit des doutes sur sa religion , 
et des leçons de matérialisme. 

Je ne sais si l'Encyclopédie peut faire des 
savans et des artistes; mais U me semble qu'on 
voit, tout comme auparavant, les jeunes étu- 
dians pâlir sur les livres, et les jeunes ap- 
prentis faire chez leurs maîtres un loag no- 
viciat de leur métier, et que cet ouvrage n'a 



( 236 > 

pas plus changé à renseignement, qu'il na 
ajouté aux connoissances. 

Si je peux dire ce que je pense , rEncyclo- 
pédie toute entière me paroit n'être que le 
premier volume d'un grand ouvrage y dont la 
révolution est le second y et ces deux volumes 
sont de la même composition , et, si Ton peut 
le dire, du même format. En effet, quels ont 
été les faiseurs de l'Encyclopédie , et qu'y trou- 
ve-t-on ? Quelques écrivains supérieurs ; beau- 
coup de médiocres; un plus grand nombre 
d'ouvriers sans talens'; des articles d'une bonne 
doctrine exposée franchement; des articles 
d'une doctrine erronée, jetée ça et là avec art^ 
ef au moyen des renvois; d'autres, en grand 
nombre , qui n'y sont que pour grossir lejre- 
cueil. Et les différentes assemblées qui ont 
commencé ou consommé la révolution , qu'é- 
toient-elles autre chose que des réunions de 
quelques hommes à grands talens et à bons 
principes, de beaucoup d'hommes foibles et 
médiocres, d'un très-grand nombre d'hom- 
mes nuls, qui n'ajoutoient rien à la masse 
des lumières , mais seulement à la somme des 
voix? On y a entendu les mcilleui's principes 
hautement détendus, et les erreurs les plus 




BOUS OU lil^ 'JS»mF. ^.«-.^ 

produies. -•- uir- &; 
leur des -t .-sr-»' j»-î£-^ _- 

1 oomnir ' et-.-*. -i» 



Àn4lMt^4 



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!'( 



r 









»^ ut :^»r.ujiK; 






Th « * '*^ 



(a4o) 

fiiit matëiielles I peut s'expliquer par la genre 
d euneinis que la religion a aujourdliui à corn-* 
batlrt)« Je ne parle pas de la petite guerre des 
gInuisoiis et des sarcasmes^ que Leibnitz accuse 
*Lutlier d avoir commencée contre la religion 
catllo)iqlle^ et dans laqodk Voltaire, habile 
putmu, s\«t sisudê, CD KT«nt .a ridicole 
tous ka dogmes et tontes les pratiques de la 
vuligioii ^fttienne; mais, josqua nos \om%^ 
lareS|j|[ioii naTok en à se défendre qne contre 
des tlMoloipettS, des pbifcwiyhes, des fittén- 
Ittiirs^ dtt ttoKlioiMS « et certes ce ne sûnt nas 
Wa pi» fiwt^» ni cenoL qui ont 

t^ v->& du moùfei elMfttt %Kc«fies. de 
«mraliM^% dl^ liaul»j paKw$« «t ik n ^mcbA 
j!aji4t dl^ ni^r b rpamn^ «&f n^oMBc 
ife^ <Wg< l i i w n it ^ \ ii ini r fciM i -Tfy f esyrtL C^ 
lièàl ^ navt H if aoÉtw^ ànMi ^ Hrces 




:itHQieH tir n»iiwnir 



(24i ) 

qu'ils se permettent d'en sortir. Ces hommes 
cherchent la pensée dans le jeu des organes 
qu'ils soumettent à leurs dissections; .et ils 
croient connoltre le maître^ parce qu'ils ont^ 
dans l'antichambre, interrogé les valets^ 



t. 



(M=) 



Réflexions philosophiques sur la Tolérance des 

Opinions (juin 1806). 



L'auteur de cet article croiroit faire injure 
à ses lecteurs j s'il sollicitoit leur indulgence 
pour les morceaux de philosophie , quelque- 
fois sévère, qu'il met habituellement sous leurs 
yeux. S'il y a aujourd'hui en France autant de 
légèreté dans les mœurs , ou plutôt dans les 
goûts, que dans les temps qui ont précédé la 
révolution, les idées, mûries par les événemens 
et les discussions, ont acquis plus de justesse, 
et même les esprits plus de solidité. D'ailleurs, 
le génie françois, qui a produit à la fois les pen^ 
seurs les plus profonds et les littérateurs les 
plus agréables, aime à réunir les extrêmes, 
et une discussion philosophique ne déplait pas 
au lecteur instruit, même à côté de l'annonce 
d'une pièce de théâtre. Peut-être aussi que, 
pour l'honneur' de la nation , nos journaux , 
et surtout le Mercure y ont besoin d'expier , 
aux yeux des étrangers , par des articles d'un 



. ï 



I 
■ 
I 
I 



genre sérieux et même austère , ces articles 
de modes, dont la publication régulière, nou- 
veauté remarquable même après une révolu- 
tion, utile peut-être, aux progrès de l'industrie 
nationale, n'est pas sans quelque influence sur 
lesmteurs, et peut, pour cette raison, être 
regardée comme un événement grave dans 
l'histoire de la frivolité. 

Il est des personnes qui pensent, et certes 
avec raison , qu'on a beaucoup trop parlé de 
religion, de morale et de politique; et qui, 
pour divers motifs , ne voudroieiit pas qu'on 
en parlât davantage; moins encore dans les 
écrits périodiques, dont le peu d'importance^ i 
ou plutôt de volume , ne leur paroît pas i 
proportion avec ces grands objets. Elles nous 
ramèneroient volontiers aux (lochets de no- 
tre enfance , et à ces graves disputes sur des 
riens , qui ont occupé les esprits dans un autre 
temps. Mais c'est précisément parce qu'on a 
parlé, pendant dix ans, de religion et de po' 
litique à la tribune , seul lieu d'où l'on put 
alors se faire entendre, qu'il faut, dans un 
autre temps et dans un meilleur esprit, en 
parler dans les journaux , seuls ouvrages qu'on 
lise encore , afin que le remède soit aussi 



( M4 ) 

répandu 9 s'il est possible, que le mal l'a été* 
D'un autre côté , les esprits/ aujourd'hui plu» 
exercés , mais plutôt éclairés sur Terreur 
qu'instruits de la véiité ^ sont moins empressés 
de lire que de savoir, parce qu'ils ont beau^ 
coup lu sans avoir rien appris; et s'il faut, 
pour instruire des enfans, exercer leur mé- 
moire, et leur donner beaucoup à retenir, 
il suffit > pour instruire des hommes faits, d'é- 
clairer leur jugement^ et de leur donner à 
penser. Au Ibnd, toutes les grandes questions 
de morale et de politique ont été assez lon- 
guement discutées, et quand une cause est ins- 
truite et prête à être jugée ^ il ne s'agit que 
de réduire les plaidoyers sous la forme abrégée 
de conclusions. Il en est de la vérité a mesure 
qu'on avance, comme de ces substances pro- 
pres à la guérison de nos corps, que la médecine 
donne d'abord en nature j et qu'ensuite elle 
soumet à l'analyse chimique , et donne par ex- 
traitj lorsqu'une connoissance plus exacte de 
leurs propriétés permet de les débarrasser d^un 
volunne superflu, et de les réduire à leurs prin- 
cipes. 

J'entre donc dans mon sujet , quelque diffi- 
cultueux qu'il eût pu p^roitre dans un autre 



( 245 ) • 

lem^, persuadé que des esprits qui ont été 
imbus de toutes les erreurs , peuvent , une fois 
désabusés y porter toutes les vérités. 

La différence qui me paroit caractériser la 
manière dont les bons esprits du siècle de 
Louis XIV et les beaux esprits de l'âge suivant 
ont traité des matières philosophiques ^ est que 
les premiers , littérateurs en même temps que 
philosophes 9 ont porté la littérature dans la 
philosophie ; et que les écrivains qui leur ont 
succédé 9 littérateui^s et très-peu philosophes ^ 
ont porté la philosophie , ou ce qu'ils prenoient 
pour elle 9 dans la littérature. 

Ainsi 9 chez les uns^ la littérature a prêté ses 
agrémens à la philosophie y et la philosophie 
a été ornée y aimable et décente y sans cesser 
d'être gi^ave , comme dans les écrits de Malle- 
branche^ de Fénélon, de La Bruyère ; et chez 
les autres ^ la philosophie a porté dans la litté- 
rature sa sécheresse , son ton dogmatique , po^ 
sitif et disputeur : et en même temps qu'on 
a Élit entrer dans des discussions philosophi- 
ques ^ l'épigramme, les exclamations^ les apa&* 
tropbes, l'invective, la prosopopée, et tou- 
tes les figures de rhétorique les plus passion- 
nées, oji a mis des sentences dans la tragédie,, 



(346) 

dçs dissertations dans le roman, des systèmes 
dans Kbistoire, des argumens dans les chan- 
sons ; et nous avons eu des ouvrages littéraires 
et philosophiques, dont la philosophie court 
après Y esprit, et la littérature après la raison,, 
et où les auteurs s'emportent quand il faut rai- 
sonner, ou résonnent quand il faut sentir. 

C'est que les écrivains du* grand siècle des 
lettres françoises Êiisoient de la philosophie 
une^étude sérieuse. Le ton de leurs ouvrages 
est grave et persuasif, indulgent envers les 
hommes, modéré même envers les erreurs; 
mais l'école du dix-huitième siècle a fait , de 
sa philosophie, une passion vicdente qui re- 
pousse toute discussion paisible , et appelle |e 
combat autant contre les hommes que contre 
les opinions : elle prêche la tolérance avec 
aigreur, la liberté avec tyrannie, l'égalité avec 
arrogance, l'humanité même avec emporte- 
ment. 

Dans les écrits des premiers , là mêrne où la 
pensée est difficile à saisir, comme dans quel- 
ques ouvrages métaphysiques de Mallebranche 
ou de Fénélon , le but de l'auteur est toujours 
évident ; et l'on sent à travers cette obscurité 
inséparable de ces hautes matières, quelque 



( 347 ) 
chose de bon et de grand qui semble annoncer 
la présence de la vérité retirée au fond du 
sanctuaire. Au contraire^ ce que les écrits 
philosophiques du siècle suivant ^ tels que le 
Système de la nature , et autres systèmes y ren- 
ferment d'une obscurité quelquefois affectée ^ 
ou même de tout4i-fait inintelligible^ laisse per« 
cer quelque chose de violent qui se remue au 
fond des cœurs, pour parler avec M. Bos- 
suet : en sorte qu'il n'y a pas ^ dans toutes les 
productions sorties de cettç école ^ sur la reli- 
gion y la morale ou la politique y un seul écrit 
qui ne soit dangereux pour la raison publique 
ou pour les mœurs privées ^ et je n'en excepte 
pas même Y Esprit des Lois, le plus profond 
de tous les ouvrages superficiels ; comme son 
siècle y riche en beautés d'exécution^ fécond en 
erreurs de principes, et dont j'ose* dire, avec 
l'indépendance qui sied à la vérité , que le mé- 
rite littéraire est pour beaucoup dans la for- 
tune philosophique. 

Et à propos de cet ouvrage célèbi^e, je ne 
puis m'empêcher de rappeler qu'il fut repris^ 
par la Sorbonne , qui condamna aussi le Conr 
trot Social, Bélisaire, la Théorie de la Terre, 
de BufTon , et tous ces systèmes que l'expé- 



(.248) 
rience ou le raisonnement ont depuis con- 
damnés bien plus hautement^ et qui sont au- 
jourd'hui universellement abandonnés. On peut 
Toir^ dans les écrits du temps , quel déluge de 
sarcasmes et d'injures s'attira ce corps respec- 
table^ dont la censure étoit^ même à cette épo- 
que, un titre à la bienveillance d'iïn parti nom- 
breux, et n'étoit pas une exclusion des bon- 
heurs littéraires. Ce n'est pas cependant que 
la Sorbonne ait toujours donné les meilleures 
raisons de son improbation ; mais à défaut de 
connoissances suffisantes en physique ou en po« 
litique, elle jugeoit sur l'enseignement cons-n 
tant de la religion chrétienne, règle suprême 
de vérité , même philosophique , et avec la cer* 
titude que tout ce qui se heurterait contre cette 
pierre seroit brisé. 

ir n'y pas eu moins de différence entre les 
intentions des écrivains des deux siècles, qu'en- 
tre le genre et le ton de leurs écrits. 

Les uns vouloient éclairer les hommes , les 
autres ont voulu les enflammer. Ceux-là écri- 
voient en véritables sages qui cherchent la vé- 
rité avec candeur, la développent avec circons- 
pection , la présentent avec modestie; ceux-ci 
ont écrit en rhéteurs présomptueux , quî , cer- 



(M9) 

tains d'avance qu'ils ont découvert la vérité par 
la force de leur raison^ ne perdent pas leur 
temps à la prouver à la raison des autres; 
mais , pour établir son règne parmi les hom- 
mes^ vont droit aux passions^ et leur parlent 
ce langage amer ou violent qu'elles entendent 
si bien ; et même , pour faire une impression 
plus sûre et plus rapide , réduisent leur doc- 
trine a quelques expressions tranchantes ^ et ^ 
pour ainsi dire y expéditives y toutes semblables 
aux formules abrégées des sciences exactes^ 
et qui supposent prouvé ce qui n'est pas même 
défini. 

On pourroit en efifet ramener toute la phi- 
losophie sophistique du dix -huitième siècle 
à un petit nombre de mots : véritables mois 
d' ordre j tels que les chefs en donnent à leurs 
soldats; points de ralliement pour les adep- 
tes , qui reçoivent de confiance ce qu'on donne 
d'autorité y et laissant aux maîtres le soin de 
comprendre, ne se chargent que de croire et 
d'exécuter. 

Ces mots sont ; nature ^ sensations^ despo^ 
tismcy liberté et égalité ; fanatisme^ supersti- 
tion^ tolérance^ qui font toute la philosophie 
de ce siècle appliquée à l'homme , au gouver- 



( a5o ) 

nement^ à la religion. C!les moto |>eu définit 
<jpe la raison n'emploie qu'arec sobriété y et 
n'applique qu'avec circonspection ^ prodigua 
jusqu'au dégoût^ ëtoient clairs ^'évidens même^ 
et' sans difficultés pour les passions* Les goûts 
les plus chers à la foiUesse humaine^ enten- 
doient à merveille ce que signifioient nature 
€t sensations y et sur ce point devançoient 
même la pensée de l'^rivain* L'esprit de ré-* 
volie et d'orgueil 9 inné dans l'homme^ n'hési- 
toit pas davantage sur le sens des mots des^ 
potismcj qui étoit pour lui synonyme d'auto- 
rité ; Uhertéy <^'il confondoit avec licence; égOr 
Uté, qui lui rendoit odieuse toute supériorité. 
L'irréligion voyoit tout de suite où étoient 
les superstitions et \e fanatisme; et appeloit to- 
lérance de toutes les opinions y l'indifférence 
pour toutes les vérités*^ Le baron à'ffolbacet 
sa coterie avoient fait leur système à l'aide 
du mot nature; CondillaCy sa métaphysique 
avec les sensations; J.^. Rousseau ^ Mablf, 
jRajnal^ leur philosophie soi-disant politique ^ 
as^ec despotisme, liberté, égalité; VoUaire et 
Diderot y leur doctrine irréligieuse^ zvec fana- 
tisme, superstition et tolérance. Dans tous leurs 
écrits y ces mots sont assertion et preuve ; ils 



( 35i ) 

tiennent lieu de radsoo et de raisonnement^ 
et c'est ce qui £ût que la plupart de ces écri* 
vains y évitant avec soin toute discussion tran- 
c[aille^ en viennent d'abord ^ contre leurs ad- 
versaires^ à rinvective^ aux déclamations et 
au sarcasme , ces figures violentes , ces der- 
niers moyens de l'art oratoire , que Féloquence 
de rhômme de bien n'emploie jamais pour 
i^muer les cœurs et exciter l'indignation con- 
tre ceux qu'elle poursuit , qu'après avoir ac- 
quis^ par des raisonnemens sérieiix et cou- 
cluans y le droit d'en £dre usage ; car il n'est 
permis à l'orateur de chercher à séduire que 
ceux qu'il a déjà convaincus. 
' Mais enSn la raison tardive est venue pour 
la société y comme elle vient pour rhomme^ 
avec l'âge et le malheur. Les téméraires dé- 
cisions du siècle des lumières n'ont paru que 
de l'ignorance; et cette doctrine de moU a 
perdu toute sa magie, lorsque les esprits, aver- 
tie par l'expérience , Font soumise à an exa* 
men pins sérieux. La nature, mieux obser- 
vée, a cessé d'être l'état brut et sauvage de 
Fhomme et de la société ; mais elle a été Ma 
contraire , pour tons les deux , Fétat le plM 
pàr£ût de civilisotioD , c^est-a-diie , de lois 



( ;i52 y 

religieuses et politiques* Ainsi considère y Tes- 
tât naturel , au lieu d'être l'état prétendu pri- 
mitif ^ ^a plutôt été l'état acquis et développe ; 
et en dépit du sophiste qui avoit osé soute^-* 
nir que la société cwiUsée n'est pas naturelle 
à rhommej et méme^ que Vhomme qui pense est 
un animal dépras^é^ aux yeux d'une saine et 
haute philosophie^ les sociétés européennes 
ont paru plus naturelles que la société des 
Hurons^ ou même que celle des Turcs et des 
Chinois ; et Platon y Bossuet et Leibnitz y dans 
un état plus 7ia^2^re/ à l'être intelligent , que 
le manouvrier ignorant^ ou le stupide Hot-« 
tentot. 

Le mot sensatioiuB. été plus heureux. Con- 
dillac n'avoit vu dans nos idées que des sen^^ 
sations transformées. D'autres ont suivi ce 
principe dans ses dernières conséquences, et 
passant de l'effet à la cause, la substance^ 
même qui conçoit les idées, ils l'ont trans^ 
formée dans les organes qui reçoivent et trans- 
mettent les sensations ,\h se sont même élevés 
contre la doctrine de Condillac , qui , timide 
encore et peu conséquente à elle-même, ad- 
met un prirlcipe à nos déterminations , diffé- 
rent de la sensibilité physique. L'ame n'a plus 



( 253 ) 

^ë pour eux que le rapport et ^ensemble des 
Jonctions organiques; et ils ont anéanti d'un 
seul coup l'immatérialité de son principe ^ 
l'immortalité de son existence, et par con- 
séquent , la moralité de ses déterminations. 
Les sciences morales ne sont plus, comme on 
le voit, qu'une branche de l'anatomie et de 
la physiologie; et c'est dans ces arts pure- 
ment physiques où cette doctrine, transfuge 
de la morale , s'est retranchée , que la philo- 
sophie sera forcée de la poursuivre. 

Les mots despotisme ^ liberté y égalité j ont, 
comme tant de choses et de personnes, éprou- 
vé dans la révolution un réveils total de for- 
.tune. Le despotisme j il y a quelques années, 
se trouvoit nécessairement sous le régime mo-, 
narchique; la liberté et f égalité ne pouvoient 
exister que dans un état populaire. Aujour- 
d'hui, tout ce qu'il y a en Europe d'hommes 
véritablement éclairés, pensent que le despo- 
tisme existe nécessairement dans l'état popu- 
laire, et qu'on ne peut jouir que sous le ré- 
gime véritablement monarchique de la liberté 
et de Z'^gatoe sociales. On cite même l'histoire 
à l'appui de cette opinion , et surtout une his- 
*toire récente et à jamais mémorable. Il est vrai 



( ^54 ) 

que quelques opposans ne regardent pas cette 
dernière expérience comme décisive, et vou- 
draient peut-être la répéter; et certes, on n^ 
pourroît que les y inviter, si, cette nouvefle 
épreuve, ils pouvoient la faire tout seuls,. f 
leurs périls et risques. 

Fanatisme et superstition ont perdu de leur 
vogue en passant de la langue philosophique 
dans le langage rwolutionnaire^ On voyoit la 
superstition'et \e fanatisme dans la religion, 
et dans une certaine religion. Us se sont mour 
très dans la politique, et même dans la phi- 
losophie : le fanatisme de la liberté, et la 
superstition de la décade, ont paru aussi vio- 
lens, et, quoique bien jeunes encore, pres- 
qu'aussi enracinés que le fanatisme sacerda^ 
talj ou la superstition du dimanche ; et la déesse 
raison a eu ses adorateurs fanatiques et son 
culte superstitieux , comme' le Dieu des chré- 
tiens. On peut assurer qu'à l'avenir fanatis- 
me et superstition seront employés beaucoup 
plus sobrement. 

Tolérance s'est n;iieux soutenu, et il faut 
en dire les raisons. La tolérance plait aux 
âmes honnêtes, et surtout aux âmes sensibles, 
parce qu'elle ne présente que des idées d'in- 



( 255 ) 

dulgence et de paix. Elle plait aux hommes 
foibles ou corrompus ^ qui réclament pour leuir 
conduite la tolérance que d'autres demandent 
pour leurs opinions. Enfin elle est le dernier 
poste qui reste à la philosophie du dix-hui- 
tième siècle > de toutes ses conquêtes. Elle 
avoit promis, cette doctrine, lorsqu'elle ér- 
gneroit sans obstacle , le bonheu r aux rois et 
la liberté aux peuples; et à peine assise sur 
le trône, elle a égorgé les uns et enchaîné 
les autres. Forcée de céder ce poste à la re- 
ligion, en qui seule est la raison suprême du 
pouvoir et du devoir , qui légitime l'un et con- 
sacre l'autre, la philosophie moderne s'est re- 
pliée sur ï humanité j dont elle faisoit, de- 
puis soixante ans , un objet de déclamations 
souvent très-peu humaines. Mais le résultat 
de sa bienfaisance a été de dépouiller les uns 
sans enrichir les autres; et de changer tes 
grandes institutions de charité publique que 
la reUgion avoit fondées, qu'elle avoit do- 
tées, et où elle présidoit à la distribution^ 
en soupes à deux sous ^ en secours à domi- 
cile obscur3 et incertains, et en comités de 
bienfaisance qui ne sont riches eux-mêmes 
que de charités; et^ncore ici, l'humanité phi- 



( 256 ) 

lanthropique a reculé devant la charité cliré'* 
tienne. Mais la tolérance est le fort de la phi- 
losophie du dernier siècle ; c'est son ouvrage, 
c'est son bien; et elle a d'autant moins à crain* 
dre d'être forcée par la religion dans ce der- 
nier asile, qu'elle accuse la religion d'être es- 
sentieUement intolérante. 

11 est temps, je crois, après un siècle d'u- 
sage ou d'abus, de chercher si cette expres- 
sion de tolérance aie sens qu'on lui donne, 
ou même si jamais on lui a donné le sens 
vrai .et raisonnable qu'elle peut recevoir. 

On s'expose peut-être , en traitant un pa- 
reil sujet, au reproche d'intolérance; mais, 
après une révolution , il est des hommes pour 
lesquels une injustice de plus ne peut pas 
compter; e^ certes, c'est un bieii( léger sacri- 
fice à faire à la vérité , que celui de quelques 
considérations personnelles. 

La tolérance est absolue ou conditionnelle , 
et en quelque sorte provisoire. Absolue, elle 
est synonyme ^indifférence; et c'est celle que 
le^ philosophes du dix-huitième siècle ont vou- 
lu établir, et la seule ( je prie le lecteur d'y 
faire attention), la seule que l'on combatte 
dans cet article. La tolérance provisoire ou 

conditionnelle 



(257) 

conditionnelle signifie suppcfrt; c*est celle quô 
la sagesse conseille et que la religion pres- 
crit, comme nous le ferons voir; car c'est 
quelquefois faute de s'entendre que les théo- 
l<^ens et les philosophes se sont disputés. La 
tolérance conditionnelle , ou le support , doit 
être employée à l'égard de l'erreur, et même 
à l'égard de la vérité. Cette tolérance consiste 
à attendre le moment favorable au triomphe 
pacifique de la vérité, et à supporter l'erreur, 
tant qu'on ne pourroit la détruire sans s'ex- 
poser à des maux plus grands que ceux que 'l'on 
veut empêcher. 

La tolérance absolue , ou l'indifférence, ne 
convient ni à la vérité ni a l'erreur, qui ne 
peuvent jamais être indifférentes à l'être intel- 
ligent, nécessité par sa nature à rechercher 
en tout la vérité et à la distinguer de l'erreur, 
pour embrasser l'une et rejeter l'autre. Ici je 
parle en général, et sans aucune application 
particulière. 

La tolérance absolue, comme Font entendue 
nos sophistes, ne conviendroit donc qu'à ce qui 
ne seroit ni vrai ni £siux , à ce qui seroît in- 
différent en soi. Or, je ne crains pas d'avant 
cer qu'il n'y a rien de ce genre, d'indifférent 
I. 17 



( 258. ) 

dans les principes moraux , c'est*k*-dire , relin 
gieux et politiques y de la science de Thomme 
et de la société ; d'où il suit que la tolérance 
philosophique n'est pas d'un usage f(Kt éten*. 
du; et qu'il eut été raisonnable de définir 1^ 
tolérance, avant de déclamer avec tant d'ai- 
greur contre rintolérai:k:e. 

U suit encore de là une conséquence aâsèz^ 
inattendue 9 et cependant rigoureuse. C'est <}u'à 
mesure que les hommes s'éd^ent^ les question^ 
s'éclaircissent^ et les opinions se décidei:^. Les 
questions qui ont agité les esprits peuvent êtrç 
jugées inutiles ou importantes ^ mais enfin elles 
sont jugées j et dès-Jors l'opinion qu'on doit en 
^voiY cesse d'être indifféi'ente ; car elle ne nous 
pai'oissoit telle qu'à cause de notre ignorance. 

Ainsi, à mesure qu'il y a plus de lumières 
dans la société , il doit y avoir moins de tolé-; 
r^nce absolue ou d'indifférence sur les opinions. 
L'homme le plus éclairé seroit donc l'homme , 
:sur les opinions ^ le moins indiflérent ou le 
moins toléraïrt j et l'être souverainement intel- 
ligent doit être, par une nécessité de sa nature, 
souverainement intolérant des opinions (i), 

>■■« I 11^ ■! I i i i ; !» ■ " -f • Il II II I — — — —^MW— ^»-^ _ 

(<} Cette phrase excita dans le teispê U0 grund «can- 



(^59) 

farce qu'à se^ yeux aucuae opinioa ne peut 
étee ici^érqqte, ef, qp'il çonnoit en tout le vrai 
et le ^|c 4es p^^^ 4e3 hommes. Cette con- 
if4que^çç ^'^fmçoit mèm^ dans h détail de la 
4rk hymi^ii^; car comlnea de choses et dac^ 
ittoo^ iff^i p^OÎ^rat à l'ibc^ume borné ^ indiffé^ 
i\ente^ /^ «mis con^quenee ^ let qu'un homme 
inda^ré j^^ dîgn^ d^éloge ou de censure ? 

Sltr^ HYMOt de d^rmîwr a quoi s'apjdique 
ia tcdéraoee^ M lart uAîle de chercher s'il en 
existe quelque pail;^ é^ oii eHe se trouve. Nous 
vovilojns U^oj^nae abiiolae .dans les opinions 
moraAes^.at ^i^ws.n'mimiiyidnfi d'aucune espèce^ 
ni dans h nature » ni damJesloiiB^ ni dans les 
mioeurs 9 iui idai<^ le^ sçîeoe^ , m dans les arts. 

L'IiioiMne ^e«(t spuoûs daos la disposition 
qu'il £siijt de :S4W corps ^49U des.oorps extérieurs 
au sien y à u^gi ordre de 1qî« cofitre lesquelles la 
nature œ Xçàhte pas d 'in&actiqn. La, \out est 



dale, etMlîra k Tauteur de sévères iqjonclions. On af- 
fecta de confondre Tin tolérance 4es opinions avec la per- 
sécution contre ceux qui les soutiennent. Dieu est into* 
lérant de l'erreur par la nécessité de sa nature ; mais il 
^'est pas persécuteur, puisqu'i/yàiV 7i/ire son soleil sur 
les méchans comme sur les ùçns^ 



( !i60 ) 

d^rmmé^ rien n'est indifférent. L'homme 
tombe ^ s'il manque aux lois de la gravite dans 

m 

le mouvement qu'il donne à son corps ; il est 
écrasé sons les ruines de ses édifices^ s'il les 
élève hors de la perpendiculaire; il ne re- 
cueille aucun fruit de ses labeurs ^ s'il sème ou 
*'il moissonne avec une autre disposition de sai* 
sons' que celle que la nature a prescrite pour 
la câlture des terres; il périt .lui-même, s'il 
manque aux lois de la tempérance sur les plai-. 
sirs et même sur les besoins. 

Les lois humaines ne sont que des déclara- 
lions publiques d'intolérance; et, soit qu'elles 
prescrivent où qu'elles défendent , elles ne lai^ 
sent rien à nos caprices, et règlent toutes nos 
Actions civiles, sous des peines dont la plus' 
légère est la nullité des actes que nous faisons 
fiànsles consulter. Leur importune prévoyance 
s'étend même jusque sur nos dernières inten- 
tions, qu'elles ne respectent qu'autant qu'elles 
s'accordent avec . leurs volontés ; et après avoir 
vécu sous leur domination , il ÙluI , pour ainsi 
dire, mourir dans leur intolérance. 

Lès mœurs sont encore moins tolérantes que 
les lois; et ce que les lois ne sauroient atteindre, 
les mœurs le soumettent à leur juridiction. 



Csrr 

Elles ne punissent pas y îl est vrai , par des sup- 
plices, mais elles flétrissent par Ië blâme, elles 
frappent de ridicule tout ce qui s'écarte de ce 
qu'elles ont réglé comme honnête, décent, 
ou seulement convenable, quelquefois de ce 
qu'elles commandeut d'îrrégulier, ou même 
d'illégitime ; car trop souvent les mœurs se met- 
tent en contradiction avec les lois , et l'homme 
se trouve placé entre deux Intolérances égale- 
ment redoutables, celle des lois et celle des 
mœurs. Aux yeux de ce législateur arbitraire, 
rien n'est indifférent , pas même ce qui parolt 
inutile. Les mœurs règlent avec autorité jus- 
qu'aux manières, jusqu'au mode de s'énoncer, 
de se vêtir, de saluer, et cœteva; jusqu'aux 
formules d'une civilité souvent puérile ; et 
même , plus les rangs sont élevés , et par con- 
séquent les hommes éclairés , plus les prescrip- 
tions sont impérieuses, et plus leur observa- 
tion est indispensable. 

Les sciences sont ce qu'il y a au monde de 
moins tolérant. Que sont les livres et les chaires 
d'instruction, que des cours publics d'intolé- 
rance? Les sciences ont leurs tribunaux et leurs 
juges, à la fuis dénonciateurs et parties, pas 
. XfiU]Ouvs pairs de l'accuse , qui prononcent soa- 



( 26i ) 

rttïi sans Tcntendre, et quelquefois sans Fécou- 
tér. La critiqoe ne tolère pas un principe hà- 
darde 9 une condéquebee mal déduife, une dé- 
monstration lieuse ^ une citation inexacte^ 
mie Élusse date^^ tin fak eoMrouvé. Les jour- 

4 t 

maxx sont les greffes de ee t^^tânal y et donnent 
à VEutope entière des èdùpéditioHs de ses sen- 
tences ; €ft l'on SMTir, dans le rà^Htàt lettre , que 
tel auteur a comrtris une énreur de géograpliie 
dans un aurrage de métaphysique, èrt qu^l y 
^ den^t Êintes contre la grsfirimaire <ïans trois 
volumes d'histoire* 

• Les arts eux-mêmes , ces dëlassemens de tes- 
prit, ou ces occupations de l'oisiveté, sont-ils 
autre chose qu'un champ de bataillé où l'into- 
lérance du bon goût combat contre un goût 
Étux ou corrompu? Ce n'est pas assez qu'un ou- 
vrage soit bien pensé , on ne tolère pas qu'il 
soit mal écrit. Ce n'est pas assez qu'il ins- 
truise , il faut encore qu'il plaise : et même , 
l'o?!*squ'il est tmiquement destiné à l'amusement 
du lecteur, on exige qu'il amuse suivant cer- 
taines règles que le goût a établies, que l'exem- 
ple des modèles a consacrées, et dont l'obser- 
vation est plus difficile et la pratique plus rare, 
à mesure que la connoissance en est plus appro- 



C 265 ) 

fondie. C'est surtout dans le jngemi^nt des on-» 
VrageS dramatiques que la critique se montre 
avec toute çon intolérance^ C'est au théâtre > 
trop souvent théâtre de ses angoisses et de ses 
douleurs y qu'un auteur comparolt en personne^ 
comme un prévenu , pour être jugé^ portes ou- 
vertes ; et si , à là faveur de circonstances heu- 
reuses ôu de manœuvres adroites y il parvient 
k endormir la sévérité des spectateurs sur une 
production médiocre ^ et à en arracher quel- 
ques applaudissemens , bientôt revenu a son 
intolérance ordinaire , le public lui fiait expier 
un succès surpris , et punit , par un éternel ou- 
%liy une satisfaction de quelques instans. 

Et cependant , quoi de plus indifférent en 
apparence à la société, qu'un mauvais drame^ 
ou quelc^es erreurs grammaticales ou litté- 
raires? Et si l'on pouvoît attendre des hom- 
mes quelque tcJérance, ne devroient-ils pas 
réserver toute leur sévérité pour les écrits den-^ 
gereux , et respecter toute production inno- 
cente, quoique foîble, comme une confidence 
tjue Fauteur leur a faite de la médiocrité de ses. 
talens, ou comme un malheur, dont le désir 
de plaire au public est,, après tout, la pre-^ 
mière cause? 



( 364 ) 

Et remarquez que les écrivains qui ont le 
plus hautement réclamé la tolérance sur toute 
autre matière , sont précisément ceux qui ont 
porté le plus loin l'in tolérance littéraiipe. La 
critique , entre les mains de Voltaire , n'a pas^ 
toujours fait grâce aux plus beaux génies du 
siècle précédent ; et trop souvent elle a pris, en- 
vers les contemporains, le caractère du libelle 
difiamatoire, et jusqu'au ton outrageant et gros- 
sier de la plus vile populace. Et n'est^e pas cet 
écrivain et les autres de son école, qui ont ré- 
pandu le goût et donné des modèles de ce per- 
âifflage amer qui effleure le vice, qui décon- 
certe la vertù^.et ne prouve au fond qu'une 
égale indifférence pour la vertu et pour le 
vice? 

Ce n'est pas seulement dans les arts de la 
pensée que les hommes exercent les uns sur 
les autres une continuelle censure. Les arts les 
plus frivoles ne sont pas moins que les autres , 
justiciables de ce tribunal. On n'a pas oublié la 
risible intolérance des disputes sur la musique 
et le Mesmérisme;'ei jusque dans les arts pure^ 
ment mécaniques, les hommes qui les exer- 
cent , attachant à leur? travaux une ridicule im- 
portance, se jugent récipioquement avec une 



( 265 ) 

l 'Bevérité éclaire'e par la jalousîa, et trop sou- 

I Tent aveuglée par l'intérêt. 

Cependant j il faut le dire, cette intolérance 
que nous exerçons les uns contre les autres 
sur nos opinions , sur nos actions , sur nos 
productions, et qui est la source de tant de 
jugeraens iaux ou téméraires, de tant de hai- 
nes et de discordes , cette intolérance vient 
d'un principe naturel à l'horame ; et même l'on 
peut dire qu'elle est dans l'ordre. C'est pai-ce 
que la perfection est l'état naturel à l'homme, 
l'état qui lui est commandé, que l'homme est, et 
même doit être intolérant de tout ce qui s'écar- 
te, dans tous les genres , du vrai , du beau et du 
bon , qu'il conçoit ou qu'il imagine. U est into- 
lérant en tout, parce qu'en tout il y a vrai et 
faux , bien et mal , ordre et désordre ; bien et 
mal moral ; bien et mal philosophique ; bien et 
mal politique ; bien et mal littéraire , oratoire , 
poétique, etc. etc. : bien et mal dans les lois 
comme dans les arts; dans les mœurs comme 
dans les manières ; dans les procédés comme 
dans les opinions; dans la spéculation comme 
dans la pratique. Plus l'homme connoit de 
vérités, mieux il sent le beau et le bon, et 
plus il est hiesgé de ce qui leur est oppose; 



et Voltetre n'étbit plus intolérant ^^un autm 
en littérature 9 que .parce qn'il avoit un sen*- 
timent' ^lù&^trif • des beauteà littéraires^ et le 
IpoAtplus s^ et plus exercé sur ces matières. 
L'homme^ il ekt^rai^ rejette souvent comme 
fins Ce qui est vrai y ou approuve comme 
fni oè ^ est fyax; il prend le bien poui^ le 
Inal^ et le mal pour le bien; mais ^ même 
i^ors^ il obéit encore au principe de per£ec« 
tioD esi^entiel à l'être intelligent ^ et ne Eût que 
se tromper sur Taj^cation. lierre par préoc- 
Ctipetion du jugement, et jamais par dëtermi-^ 
nation de la volonté • 

Cependant ces mêmes hommes , si inlolérans 
surtout autre objets réclament une tolérance 
absolue sur les opinions ou croyances i^Il- 
gleuses. Us supposent donc qu'il n'y adàins kre* 
ligicHi y considéra en général et dans toulés sesi 
diifêrences ^ ni vrai ni Sblwsl j ou que s îl y a vrai 
et taLUXy dans la religion comme 4A toute autre 
chose, rhomjne n a aucun moyen de les distin^ 
guer; ou qu'enfin la religion, vraie Ou fausse, 
est également indifférente pour l'homme. Aussi 
c'est uniquement parce que la tolérance absolue 
ne peut, comme nous l'avons observé, s'appli- 
quer qu'à ce qui est indifférent ^ que la tolé- 



( 267 ) 

irance philosophique de toutesles opinions relî^ 
gieuses a conduit l'Europe a une indifférence 
absolue de toutes les religions : état le pire dé 
tous^ et le plus yoiisin de Fathéisme ; et il est à 
remarquer encore que cette tolérance absolue 
a passé dans la pratique des mœurs ; et que des 
désordres, qui auroient autrefois provoqué la 
sévérité du pouvoir public ou domestique, sont 
de nos jours tolérés avec une mollesse qui res- 
semble tout-à-fait à de l'indifférence. 

La supposition que toutes les religions sontr 
indifférentes, n'est pas soutenable en bonne 
philosophie; et je n'entends pas, par philoso- 
phie y des questions subtiles sur des choses inu- 
tiles, ou des assertions audacieuses, des dou- 
tes affectés sur. des choses importantes ; mais 
j'entends la connoissance de la vérité , c'est-à- 
dire des rapports des causes ^ des moyens et 
des effets entre eux : ces trois idées , mères de 
toutes les idées , et les plus générales qu'il soit 
donné à la parole d'exprimer , et par consé-' 
quent à l'intelligence de concevoir. Hors de là , 
je ne connois pas de philosophie } et il n'y a 
pas plus de philosophie sans un premier prin-« 
cipe, cause de tous les effets moraux et physi- 
ques , qu'il ne peut y avoir d'arithmétique sans 



( i68 ) 

une q|iuC& première^ mère de tous les nombres/ 
on d^^épmétrîe sans nn premier /to/ti/ géné^ 
mtear des lignes^ des surfaces et des solides. * 
Gomment supposer en efiet qu'il n'y aîrpa!t 
vrai 1^ faux dans des religions opposées entré 
^es^ mais qui pourtant soht partout le rapport 
vrai on £siux de Dieu à Thomme . et de Thommé 
à son semblable ; la ^raison du pouvoir, la règle 
dp devoir^ la sancticm des lois, la base de la so- 
ciété ; lorsqu'il y a vrai et Êiux partout où le» 
bommes portent leur raison ou leui^ passions , 
vrai et fitux en tout y et même à Y Opéra ^ et jus* 
que ^^s les ol^ets les plus frivoles de nos con- 
noissances.et de nos plaisirs? Mais s'il y a vrai 
et &UX 9 ordrie et désordre^ dans les diverses re» 
ligiops considérées en général ^ peut-on suppo- 
ser^ e^ JDOnne philosophie , que l'être qui est 
rintelligence même ne les distingue pas ; ou que 
rétre qui est la suprême vérité puisse rester in- 
' différent à l'une ou à l'autre? Et s'il les distin- 
gue, s'il préfère l'une à l'autre, pense-t-on qu'il 
ait refusé aux hommes , êtres intelligens aussi , 
capsJ^les. de çon^oltre et de choisir, d'aimer 
ou de haïr, tout moyen de distinguer le bien 
du mal dans les rapports qu'ils ontavieclui? 
Et.à^queUe finjçur «auroit-U donné cette ar- 



deur démesurée de connoltre, et leur âùrôit^ 
il permis de découvrir les rapports qu'ils o^t 
même avec les choses insensibles , objets ou 
instrumens de leur industrie ^ et les meilleurs 
moyens de façonner les métaux k leur usage , 
ou de plier les animaux à leurs besoins ? £t s'il 
iexiste du vrai et du faux y du bien et du mal 
dans les diverses religions^ comme dans tout au- 
tre ol^et de nos connoissances^ si l'homme peut 
les distinguer, comment supposer qu'il puisse 
rester indifférent à la vérité et à l'erreur, lui 
qui ne doit rester indifférent sur rien , et chez 
qui l'indifférence est même le caractère le plus 
marqué de la stupidité ? 

Mais si tout est indifférent dans les opinions 
religieuses ou irréligieuses des honunes, s'il 
n'y en a pas de vraies et de unisses, si l'opi- 
nion de ceux qui croient un seul Dieu, l'opi- 
nion de ceux qui croient une multitude de 
dieux, l'opinion de ceux qui ne croient;point 
de pieu, sont également indifférentes, égale- 
ment établies (car on ne peut, sans inconsé- 
quence, exclure de la tolérance absolue une 
opinion, quelle qu'elle soit), tout est indifférent 
aussi dans les pratiques des divers cultes; et 
tout ce qui émane d'un principe quelconque 



( 370 ) 

religieux 9 est également bon ou également 
mauvais' : alors , il faut soutenir qu'il est égal 
en soi d'offrir à la Divinité une hostie inno-« 
cente^ ou de lui immoler des victimes humai- 
nes ; de sacrifier, comme les Oiinois^ les enfans 
naissans à ï esprit du fiemm, eu ^ les mettre^ 
comme les chrétiens, sous la protection du bap^ 
téme ; d'autoriser Fesclavage , ou de le pros^ 
crire j de pleurer un époux , ou de se brujer sur 
son tombeau ; de s'imposer des privittions qui 
ne nuisent pas à la santé , souvent prolongent 
ia vie , et ne font qu'exercer les sens à la tem-^ 
pérance, et le cœU r à la docilité , ou de se dé- 
vouer, comme les bonzes, ft ces tortures pro* 
longées qu'ils regardent comme une vertu, et 
que l'humanité ne permettrok pas d'infliger, 
même pour les plus grands Ciimes. Alors la 
polygamie, avec tous ses désordres, est aussi 
bonne en soi que l'unité d'épquse avec toute sa 
dignité «t tous ses avantages ; et la faculté du 
divorcé , condamnée même par les législateurs 
qui la proposent , n'est pas plus imparfaite que 
^indissolubilité du lien conjugal, à laquelle 
on ne reproche qu'un excès de perfection. Et 
cependant, telle est, pour l'esprit humain, 
la nécessité d'être conséquent, même dans 



(*7« ) 
Topiaion b pli» inûcmsëqoenfte , qne la pv^ 
tisans de h tolfeaice «hfiohie se aoot ves iwp» 
de soutenir oadmsiBiier FmdiftnBoe detow 
les actes rrligifnr ^ oa autorisés parla d i i itmes 
religions^ ou lorsque œsactes ooi pani d*i 
barbarie et d'aœ «travagaiioe tnp 
tes; ils en otti aocnsé la religioa en génénl^ 
c'e^-à-dire, tonies les irKgions 
ment ; ik ont dit, après Lncrace r 



Tanlian rtUgiopotadt 

et ils out nûs ainsi . sor le roMiili aaéae de 
la religion idirétienne, des honata^éàt de* 
sàvoue^ et ^'^le a £ût «smt fatiffirf cm cfls 

s'est répandue. 

U est vrai que riniolérance des <qpinions 
s'est souvent exercée, chez les petqpkss dbré» 
tiens 9 çur des questions qui ne fMomevA que 
subtiles et indiffiérentes* Cest principalement 
sur ces questions dont l'expression $cola$d* 
que prête au ridicule, que les sophistes, qui ne 
pénètrent pas le fond des choses , ont triom^ 
pfaé ; et ils n'ont pas manqué d'observer qu'on 
n^agitoit rien de semblable chez les païens* U 
eût été cependant aisé d'apercevoir^ et juste 
de remarquer, que des peuples dout la Jwli-* 



' ( 272 ) 

gion ne parioit qu^aux s^is^ et point dû tout 
à la raison ^ ne pouvoient pas avoir des dis-^ 
putes d'opinions sur des questions intellec-* 
tuelles^ pas plus que desenfans ou des artisans 
n'ont entre eux de disputes de métaphysique; 
mais que chez des peuples éclairés^ et dont la, 
religion est toute spirituelle^ des opinions de 
ce- genre ont dû acquérir une haute impor- 
tance; parce. que des opinions deviennent des 
dogmes qui conduisent à des actes ^ et que si la 
morale règle bien ou mal la conduite des indi- 
vidus, les dogmes seuls font la bonté morale 
des peuples : principe de philosophie politi- 
que, que les gouvememens ont beaucoup trop 
perdu de vue. 

Mais enfin cette tolérance absolue, qu'une 
certaine philosophie réclame sur les opinions 
religieuses, a-t-elle jamais existé dans la reli- 
gion, et même dans cette philosophie ? Il faut 
observer que toute opinion nouvelle est essen- 
tiellement intolérante, par cela seul qu'elle 
est nouvelle, et qu'elle rejette les opinions an- 
ciennes. Lorsque Luther se sépara de l'église 
romaine, il en accusa les sectateurs d'idolâ- 
trie, de grossièreté y et les appela papelins, 
diables^ chiens et pourceaux. Nos sophistes 

du 



( 275~) 
du dernier siècle ont prodigué aux chrétiens , 
au milieu desquels ils vivoient^ et avec qui 
ils avoient toutes les relations que donnent 
une patrie et une habitation communes^ les 
ëpithètes àt fanatiques , de superstitieux, de 
ca^ts et (Timbéciles. De bonne foi , est-ce là de 
la tolérance^ et y a-t-il, pour des hommes 
éclairés 9 et sensibles par conséquent, rien de 
plus intolérant que les injures? Il eût &Jlu^ 
pour donner l'exemple de cette tolérance 
quW demande, que Luther ou nos sophistes 
eussent dit à leurs adversaires: « Vos opinions 
» sont vraies et sages, et cependant elles ne 
» sauroient nous convenir, et nous en {)u- 
» blions de différentes » : ce qui n'eût peut-être 
pafs été très^raîsonnable, mais eût été par£siite- 
ment tolérant ; car, de quelque manière qu'on 
s'y prenne, et quelque modération qu'on em- 
ploie pour dire à des hommes qu'ils se trom- 
pent, qu'ils sont tombés dans des erreurs grois*^ 
sières ou de honteuses superstitions , c'est leur 
dire au fond, qu'ils sont des sots et des fanati- 
ques. La seule pensée que son semblable est 
dàiis l'erreur est déjà un acte d'intolérance, 
bien plus encore lorsqu'on manifeste cette 
pensée par des actes et des injures; et il n'y a 
I. 18 



C 274 ) 

^ pas moiûs loin^ chez des nations spirituelles > 
des injures à la guerre civile et à tous les excès 
qu'elle traîne à sa suite y qu'entre des hom- 
mes d'un rang élevé ^ il n'y a loin d'une pa- 
role offensante à un dqeL Et encore faut-il 
dire^ après Brantème^ que dans ces guerres 
déplorables du quinzième siècle y que nous ap« 
pelons guerres de religion : « Il y eut plus de 
I) mal-contentement que de religion » . On 
répète sans cesse que les hommes eussent été 
tranquilles sans la religion : on se trompe ; 
tout est sujet de dispute entre les hommes. 
Un philosophe a dit ^ avec raison y que s'il 
résultoit qudique obligation morale des dé- 
monstrations géométriques , comme il en ré- 
sulte des principes religieux, on mettroit en 
problême jusqu'aux axiomes les plus évidens 
des sciences exactes; et malgré la certitude 
extérieure de leurs propositions, je ne crains 
pas d'avancer qu'on désolçroit les géomètres, 
qu'on lés arrêteroit peut-être dès le premier 
pas, s'il étoit d'usage de disputer sur les bancs 
de la géométrie, comme on dispute de la 
théologie. Les hommes , qui se battent pour 
des opinions religieuses, se battroient pour les 
opinions les plus profanes. Pajris eût été en- 







vxxax.'- K ^-i 



4M1 terne sont des actions, et même les jim 
inportmtes de toiites, ciicz une nation civili- 
sée» La Eberté de penser n ëtoît donc que la 
Eberte d^stffr^ et comment exiger d'an goii- 
Temement une tolérance afasiJiie de la liberté 
à^^^ffTf sans rendre inobles tous les soins de 
radmimstradon pour maintenir la paix -et le 
bon ordre^ on jdutôt, sans renrerserdle toad 
en comMe la société ? 

Je finirai par une réflexion importante. Une 
opinion fausse doit être tcdérante ; car où se- 
roient ses titres à condamner les autres opi- 
nions ? Mais ceux qui la professent sont sou- 
vent jaloux et intolérans* Ainsi la religion de 
Mahomet est tolérante, et les Turcs eut été 
très-intolérans. Au contraire, si la vérité n'est 
pas un être de raison, une opinion vraie doit 
être essentiellement intolérante des erreurs 
qui lui sont opposées; mais ses sectateurs peu- 
vent et doivent être tolérans, avec d'autant 
plus de raison , qu'ils sont assurés que la vé- 
rité triomphera tôt ou tard. Mais quand une 
opinion commence dans la société, vraie ou 
fausse , loin de demander la tolérance ou de 
l'accorder, elle fait eflfort pour se répandre , 
et aspire à la domination • De là l'esprit de 



1^ • 



:> 



C ^77 ) 
prosélytisme ^ commun à toutes les opinions 
religieuses, politiques, littéraires, philoso- 
phiques, etc. La guerre commence donc, 
entre cette nouvelle doctrirife et les doctrines 
anciennes, qui sont eh possession de Tempîre, 
et elle avance, pour ainsi dire, les armes à la 
main. Si cette doctrine est vérité, elle s*é- 
tend, elle s'affermit, et plutôt par la perse- 
cution que par la tolérance. Si elle est une' 
erreur, elle gagne aussi du terrain jusqu'à un , 
certain point, et quelquefois par la contra- 
diction. Mais bientôt elle s'arrête, elle lan- 
guit, et bien plutôt encore si elle est deve- 
nue très-dominante dans la société ; car l'em- 
pire auquel elle ne cesse de prétendre, une 
fois qu'elle l'a obtenu, est un poids qui ac- 
cable sa foiblesse et met à découvert son im-^ 
puissance. Alors elle soupire après la tolé- 
rance, elle cherche à composer avec la véri- 
té; et, telle que les plaideurs de mauvaise 
foi , elle invoque , comnie une ressource , un 
arrangement amiable et par arbitrage , qui 
pelut être définitif entre les hommes, mais 
qui ne l'est jamais entre des principes oppci- 

• 

ses. La doctrine ennemie de tout pouvoir* 
religieux et politique , qu'on a appelée la phi^ 



( ^7* ) 
tosophie du dijc-huitieme siècle j a été dân& $e^ 
commencemens et ses progrès^ d'une extrême 
intolérance* Elle avoit des paroles superbes ^ 
pour parler le langage de l'Ecriture ; elle pro* 
diguoit à ses adversaires Finjure et la rait». 
lerie^ et défient les gouvememens. Elle you** 
loit régner; et l'on auroit pu lui dire y comme 
A jax à Ulysse , qui demande les armes d'A-* 
chille : 

Debilùatuntm , quid te petis, improbe, munus? 

OviDï. 

Elle a régné 5 et même elle a disposé un 
moment de toutes les forces de la France et 
de Fopinion de toute l'Europe. Et cependant 
épuisée par des succès hors de toute propor- 
tion avec ses moyens réels ; impuissante à. 
conserver ce qu'elle avoit conquis ; nouveau 
Phaéton^ qui n'a pu^ sans embraser l'univers 
et se précipiter lui-même , tenir les rênes de 
ces passions fougueuses y que la religion gou- 
vernoit avec facilité^ elle est aujourd'hui plus 
circonspecte et moins confiante; elle traite 
avec plus de ménagement la religion et sur- 
tout le gouvernement 9 elle demande la to- 
lérance, que naguère elle exigeoit; elle se 



l^laint même qu'on parle d'elle , n'aspire plus 
qu'à être oubliée, et renie jusqu'à son exîs- 
tence^ 

L'Europe seroit plus avancée , et surtout 
plus heureuse, si tout ce qu'on a employé 
d'esprit et d'intrigues à établir la tolérance 
absolue de toutes les opinions, qui n'est au 
fond que de l'indiflférence pour toutes les véri- v 
tes^ et la liberté de penser, qui n'est qu'un so- 
phisme, on l'eût fait servir à préparer le re- 
tour des esprits à une même croyance , seul 
moyen de rapprocher les cœurs. Mais si les 
hommes n'ont pas eu même la pensée de 
cette réunion si désirable, plus forts que les 
hommes, les événemens qui, en vertu des 
Ibis générales, tendent à tout ramener à l'or- 
dre, qui est unités en montrent tous les jours 
la nécessité ; et comme la diversité des opi- 
nions religieuses et politiques , et la division 
qu'elle entretient, ont été la cause première 
de la révolution françoise , ou plutôt euro- 
péenne, l'unité d'opinion en sera tôt Ou tard 
le grand et dernier effet. 

Demander à des êtres intelligens, qui ne vU 
vent pas seulement , de pain^ mais de la re- ' 
cherche et de la connoissance de ia vérité 3^ 



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C^8, ) ' . 

tout dogme négatifs V intolérance; ce. qui veut 
dire 9 sans doute ^ que toute intolérance en sera 
sévèrement exclue. Or, voici les eflfets de.cette 
tolérance. S ans pouvoir obliger personne à croire 
tous ces dogmes y le souverain pourra bannir 
de l'Etat quiconque ne les croira pas; comme 
si les hommes pouvoient obliger quelqu'un à 
croire malgré lui, ou que des lois pénales 
ne fussent pas un moyen de contrainte; il le 
bannira j non comme impie, nuiis comme inso^ 
ciable; ce qui, je crois ^ est assez indiflférent à 
un banni , et ne rend pas la peine plus légère ; 
que si quelqu'un, après asH>ir reconnu publique^ 
ment ces mêmes dogmes , se conduit comme ne 
les crojarit pas, qu'il soit puni de mort (i).. 



(i) J.-J. Rousseau , au même chapitre, parle de l'in* 
' tolérance de la religion chrétienne , à laquelle il oppose 
]a tolérance des païens , et il ajoute : « Il est impossible 
» de vivre en paix avec des gens qu'on croit damnés ». 
C'est comme s'il eût dit : » Il est impossible de vivre en 
» paix avec des gens qu'on croit pendus » . Cette phrase 
est fausse grammaticalement , et elle renferme un sens 
faux; car si Rousseau eût voulu lever l'équivoque,^ il 
n 'au roi t pas pu faire un sophisme, et on lui auroît ré* 
pondu : que la reh'gion chrétienne, qui condamne les 
erreurs y ne damne pas jes individus qui les professent; 



( 28:2 ) 

Heureusement pour les foibles humains qui 
trop souvent ne croient pas^ ce qu'ils doivent 
croire, et plus souvent encore, après avoii* 
connu et reconnu publiquement la Vérité, se 
conduisent comme ne la croyant pas, Jésus- 
Christ ne veut pas qu'on les bannisse de leur 
patrie, encore moins qu'on les tue; il ré- 
prime le zèle indiscret de ses disciples qui vou* 
loient faire descendre le feu du ciel sur des 
villes criminelles; et enveloppant, à son ordi- 
naire, les plus hautes vérités sous des ex- 
pressions familières, comme il étoit lui-même 
la divine sagesse cachée sous les dehors de la 
foible humanité, il leur recommande de lais-' 
ser croître ensemble le bon grain • et Vwraie 
jusqu'au temps de la moisson. Admirable le- 
çon de morale et de politique, qui apprend 
aux gouvernemens, qu'ils s'exposent a retar- 
der le triomphe de la vérité, en voulant. 



qu'elle notas défend sévèrement de juger que tel ou tel 
homme y mort ou vivant, quoi qu'il ait été ou qu'il soit 
encore , soit ou sera damné ; et qu'elle laisse à la su* 
prême justice, qui seule sait quand , et dans quelles dis* 
positions notre ame se sépare du corps qu'elle anime ^ 
l'impénétrable secret de notre destinée. 



c ^^ ) 

ftVaiit le temps, détruire les erreurs qui ont 
germé dans le champ de la société ; mais que 
lorsque la vérité a reçu , par le temps et les 
événemens, tous ses développemens, elle entre 
ou rentre sans effort dans les esprits y comme 
le froment parvenu à sa maturité qui est serré 
dans les greniers du père de famille; tandis 
que Terreur, graine inutile et desséchée par 
les ardeurs de Tété , et que le moindre vent 
emporte de Taire, disparoit sans violence et • 
sans bruit de la mémoire des hommes: 



( a84 ) 



/ 



De VUmté religieuse en Europe (juillet i8o6). 



JLa philosophie a rouvert y la première ^ la lice 
qu'elle avoit fermée; et l'Institut de France, 
en proposant i l'année dernière ^ . pour sujet de 
prir^ la question de Vinfluence de la réformor 
tion de Luther sur la situation politique des 
différens Etats de VEurope, non-seulement a 
ramené l'attention publique sur des matières 
que , depuis long^temps , on ne pouvoit agiter 
sans être taxé de peu de philosophie , et peut- 
être de quelque chose de pire ; mais il a en- 
core indiqué le point de vue sous lequel on 
pouvoit aujourd'hui les considérer. 

Cette compagnie célèbre n'est pas sans doute 
un tribunal de la religion et de la politique,. 
comme le lui dit poliment Tauteur de \Es^ 
soi (i) qu'elle a couronné; mais placée près du 

(i) Essai sur l'e&prit et l'inâuence de la réforma tidn 
de Luther, ouvmge qui a remporté le prix , etc. A Paris, 
chez Henrichs, libraire^ rue d'e la Loi, n^ i23i;, et 
Le Normant. 



g UMve me m eDt , et à b mmvt de toutes ]m lu* 

mières camine de tons les gniids dencim»^ 
dk a jiigë qpe U léformitioii coauneuc^ 

Luther, xpris avoir été, dès sa mmaata et 
dans ses progrès, liée de si près à la pu&tîgua 
de FEorope, ne pouvoit pas rester étr anglai' 
aux événemens publics , at^otolTliiii <p»lls 
preonent on cours si iion?ean et si décuif ; et 
quaTépoque où les gouvemeniCBa de la tkm^ 
tieoté s'aèrent de tontes parts à la diçHite te 
système monarchique, il étoit d'ofte «a|^ y^ 
litique de conâdérer qnek doheal être a Jai?-^ 
nir leurs rapports avec le tyÉlèmt ^ffugàf^ 
ou pre^ytérien de rcfipOB : yeanee ^ MUt 
haute philosophie , digne wm/iismÊaâ. te ^sua 
les regards des dépositairca de rauiftrv'^^/^ 
publicpie, et dont le défcfopye Miiitf? >^ve y^*^ 
parer les esprits anx m y/^v 11 ■< '^le ^ ^^â^^ 
tique, de concert avec la refiçr^m, »^'^^^ ^"^^^^^ 
les contrées qui ont été le fer^eaiv te x* r^^*^ 
mation kdiérienoe, et ca e£e « -sw/^^ ^^ 
principal établissemeat \ . 

L'Institut, en propasa«ie ^.^f^ 'V^*^"^ ,^^!^i 
cate, s'exposoit an d«^j^ <^ '^^ "^ ^^^^^l, 
tions méconnues. H ^ * r ^'^^ 4 ,, ^,., 
ctcommesileiitv^wfc^y ^ "^ ^^ 



( 286 ) 

dent anx discussions religieuses ^ rallumer des 
feux mal e'teints , ou faire revivre des opinions 
surannées, les ouvrages qui ont remporté ou 
disputé le prix y ceux du moins qui sont venus 
à la connoissance du public y ont tous y ce me 
semble^ et même quelques-uns avec un peu 
d'exagération et d'aigreur , relevé les avanta-^ 
ges réels ou prétendus que la société a retirés 
de la réformation de Luther. L'Institut, forcé 
de prononcer, n'a donc pas eu à choisir en- 
tre des considérations opposées sur Finfluetnce 
du luthéranisme, et n'a pu décider qu'entre 
des talens divers. Mais il n'en a pas moins' 
atteint son but, et plus sûrement peut-être 
en couronnant l'ouvrage qui a porté le plus 
loin les avantages de cette influence. L'événe- 
ment religieux et politique le plus mémora- 
ble des temps modernes, a été remis sous les 
yeux du public,^ ;7«r l'autorité du premier 
corps littéraire de l'Europe. Il a été permis 
de considérer l'eflTet de la réformation sans 
s'exposer à aucun reproche; et la politique a 
pu, à son tour, examiner dans leurs résultats 
ces opinions orageuses que la théologie avoit 
discutées dans leurs principes 

Grâceç donc soient rendues à V Institut, pour 



( a87 •) 
avoir pensé que tout ce qui est important dans 
l'ordre public ^ est du ressort d'une philoso* 
phie aussi avancée que la nôtre; et que lors^ 
qu'un grand peuple ^ dissipé par le luxe des 
arts^ et même par la gloire des armes, parolt 
disposé à retenir dans 1 âge mûr les goûts fri* 
yoles de la jeunesse, c'est alors que ses anciens 
^t ses sages doivent le ramener à ces discus* 
sions sérieuses , à ces pensées fortes et graves 
qui forment le génie d'une nation, décident 
son caractère , et peuvent seules mériter à la 
nôtre Thonneur d'être le modèle de l'Europe 
par sa raison , comme elle en est l'arbitre par 
sa force. 

Et certes^ ce seroit un métier bien inutile 
à la société, que la noble profession des lettres ^ 
si les lettres n'avoient pour objet que d'exercer 
les loisirs des uns ou d'amuser l'oisiveté des 
autres. Je mets à un plus haut prix l'honneur 
de les cultiver; et, sans exagérer ni diminuer 
leur importance, sans croire qu'elles donnent 
des droits à la domination, encore moins à 
l'infûllibilité , pas même à t indépendance^ 
je pense qu'elles ne s'élèvent à toute la hau-* 
teur de leur dignité naturelle , que lorsqu'elles 
embrassent les grands intérêts de la société. 



( 288 ) 

n est juste de reconnoltre que les gens de 
lettres du dernier siècle ont^ beaucoup pins 
que ceux du siècle précèdent ^ dirigé leuis 
études et leurs travaux yqrs des objets d^ordre 
pubHc; et il n'est pas douteux que la société 
n'en eût retiré de grands avantages^ si ces 
écrivains^ (c possédés de là manie de l'antique n^ 
comme dit Leibnitz^ n'eussent pris pour base 
de leurs théories politiques y les systèmes po-^ ' 
pulaires des gouvernemens de l'antiquité^ et 
trop souvent les rêves de leur imagination. 
. Sans doute y celui . qui approfondit sérieu- 
sement les grandes questions de religion. ou de 
politique^ cesse bientôt de croire aux opinions 
indifférentes ; mais en même temps il ap- 
prend , des efforts même qu'il a faits pour s'ins- 
truire^ combien peu de chose sépare, dans nos 
foibles esprits y une opinion de l'opinion op- 
posée ; et il n'en est que plus disposé à tolérer 
dans les autres des sentimens qui ne s'accorde- 
roientpas avec ceux qu'il a embrassés. La vé- 
rité est une , mais les esprits sont différens ; 
et le fruit de toute instruction solide doit être 
autant cette bienveillance qui comprend tous 
les hommes, que la lumière qui fait discer- 
ner la vérité. 

Ceux 



(209) 
Ceux qui liront cet article n'auront pas ou-> 
bUé y sans doute ^ la profession de foi de rau*- 
teur^ sur la tolérance des opinions^ consignée à 
dessein dans un numéro précédent de ce jour- 
nal. II a donc droit d'espérer que cet article 
sera lu dans le même esprit de vraie charité ; 
«t avec la même simplicité d'intention qu'il a 
^ été composé. Ces considérations générales ne 
peuvent offenser personne, piarce qu'elles ne 
s'appliquent qu'à la société, et jamais au par- 
ticulier. Toi|t est impénétrable dans le cœur 
de l'homme^ et souvent dans ses actions ; et de 
là vient qu'il nous est défendu de nous juger 
les uns les autres : mais tout est à découvert, 
tout est extérieur et visible dans la société, 
soit dans ses principes, soit dans leurs effets; 
et toutes vérités ne sont bonnes à dite qu'à 
la société, parce qu'on ne connolt avec certi- 
tude de vérités morales que celles qui concert 
nent la société. Au reste, ce n'est pas la fistut» 
de l'auteur, si, en répétant littéralement les 
éloges que V Essai a donnés à la reformations 
quelques personnes les prennent pour des ceû« 
sures ; et à cet égard ^ il peut assurer qu'il s'abi* 
tiendra de profiter de tous ses avantages. 
L'auteur de Y Essaie qui vouloit relever une 
X. 19 



.1^ 



fumca . -'t .cîumzzcr .«AOiiiiiUi contcaire^ îl 

.u -e ",rr;ii#'fii.e .ixl ac& ut*tj|giJiimL : le !i» 

•<K :ce e 73ue oie ^TMinmnue T2tii& de aSU^ 

é^^'mckn r^ .îV^mti- ^>ueii&xeBiDZiatiuii.akëié 

;ii. lies, -omnie l .e juliuul. :Ie^ encûre 

3IB ^ ggMUL me /unue ds: jil oneax; et je 

ïBDHe. ^Tcc jfsc :rt:rr7«£XL. îoe* .Tien Icùa que 

e rnusuz ois ViBioiu .ol '£c*a . .: tst tos^our» 

.uà joieixx: ooâàihie. : .nr ^ iiTOy a.ia.per&c- 

-lua* ^4De -ai iÉMnines JuiveaK oeniiEe^ parce 

^ve c «s Ji ieniemetg jails je&cre&r :i*aErèter, 

aÉranc JoEidre jpi ij& en. ju siçxi osl Haitte 

àimrcziie ie cous- .«s lOBunes^ iiuilear a dit 

i* èire oanaus : jerrecLL ^sme^ 

r-fîitre àoDft: >iaii& .& oeziâee de ^l Institut ^ 
^ TiM^iT , e jrt>is« lue ceax lui m ont pré- 
cède lans ^ m^ne camtfn^. Je ae vieii& pa» 
reierer les sramai^e^ du àehissne lutiieriea^ qai 
oourmient t^tre on suier de vi-jucestatioa » mais 
âkire ientir rinconteâtabie aetrc^siiti %i uue reu* 
nicn entre chrétiens. Je laisse la théologie 
discuter les dogmes de la reibncatioa^ et je me 
confjfixite de considérer en politique la iîtu»- 
tîon actuelle ^ elles facilites qu elle présente 
pour parvenir à Tumié da christianisme ; et si 
î« «tdf «$(K« beurdix pour en conyaiiicTe le< 



( 391 ) 
hommes éclairés et sans passion^ rares daus 
' tous les partis y j'aurai aussi reittM|irté un prix y 
le seul auquel il me fut permia^b prétendre^ 
etquejefusi^e jaloux d'obtenir. 

Depuis que la société chrétienne s'est divi- 
sée en plusieurs communions, elles ont toutes 
fait un continuel effort pour se réunir ; parce 
que la division est un état de mort pour la 
société y qui y considérée dan^ l'ordre moral y 
est la réunion des êtres inteUigens pour leur 
perfection mutuelles comme elle est, consi-^ 
dérée dans l'ordre matériel , le rapprochement 
des êtres physiques pour leur production et leur 
consers^ation réciproques. 
, Les prédications des ministres des diverses 
communions, les écrits des controversistes ^ 
les lois pénales des gouvernemens , n'ont ja- 
mais eu d'autre objet que de réunir, par la 
persuasion ou par la force, une opinion à 
l'opinion opposée. Tout est dit aujourd'hui 
de pai1; et d'autre, et tout est fait. Les uns 
n'auront pas de missionnaires plus éloquens 

queTénélon, Fléchier, ou Bourdaloue (i); ni 

' , 'iT . ' ' ' ■ ■ ' ' . " 

(i) Ces trois .orateurs furent employés en Poitou, en 
Saintonge et en Languedoc , à réunir les protestant à 
l'église catholique. 



( ^92 ) 
de plus sayans controversistes que Bossuet, 
Arnaud et Bfcole. Les autres n'auront pas 
de plus grandorateur que Saurin ; ni des dé- 
fenseurs plus habiles que Claude, Daillé, Pa* 
jou y etc. Les gouyernemens ne prendront pas, 
contre les réformés , des mesures plus sévè- 
res que celles que prit contre eux Louis XIV 
sur la fin de son règne ; ou ne porteront pas, 
contre les catholiques, des lois pénales plus 
cruelles que celles qu'ont portées en Angle- 
terre Henri VIII et ses successeurs. Toutes les 
voies de persuasion et de rigueur sont donc 
épuisées , et par les deux partis ; et quand ils 
en sont à ce point , comme la division ne sau- 
roit être éternelle , puisqu'elle est directement 
contraire à la nature et à la fin de la société, 
la réunion ne sauroit être très -éloignée : car 
c'est toujours lorsque les hommes sont au bout 
de leurs efforts, que la nature commence soa 
ouvrage. 

Bossuet et Leibnitz, dignes plénipoten-< 
tiaires de ces deux hautes puissances, au ni- 
veau, s'il est possible, d'aussi grands inté- 
rêts, par leur génie et leur réputation, en- 
treprirent, à la demande de quelques princes 
des deux communions, de réunir les deux 



( 293 ) 
églises. Leur correspondance est un mo- 
dèle de raison , de savoir , de modération et 
de politesse. Bossuèt y déploie une grande 
puissance de raisonnement; Leibnitz un ar£ 
infini de discussion. Et lorsqu'on remarque 
avec quel respect et quelle gravité, Leibnitz, 
le génie peut-être le plus vaste , et sûrQuient 
l'esprit le plus cultivé qui ait paru parmi les 
hommes, traite de la religion chrétienne, et 
avec quelle légèreté, quel ton amer et mépri- 
sant, presque toujours avec combien d'igno- 
rance et de mauvaise foi, des poètes, des 
médecins, des artistes, des romanciers, des 
écrivains souvent sans talent, même pour le 
genre frivole , en ont parlé et en parlent en- 
core tous les jours, on se demande si le bel 
esprit auroit découvert sur ces hautes matières 
quelque chose qui eût échappé aux profondes 
méditations du génie. 

Mais le moment de la réunion n'étoit pas 
venu. Les négociations de ces deux grands 
hommes furent sans succès. La cause , au 
moins apparente, de la rupture, fut la dis- 
cussion sur le concile de Trente, dont M. Bos- 
suèt ne pouvoit abandonner l'autorité , et dont 
son adversaire s'obstinoit a décliner la juri- 



( 294) 

diction. Mais après que M. Bossaet et le 
Tant MolanuSj abbe luthérien de Lockunij qui 
d^abord lui avoit été opposé^ se furent rappro- 
cbés sur tant d'autres points^ la roideur de 
Leibnitz à ne pas céder aux raisons puissantes 
que fait valoir M. Bossuet; et même, sur la 
fin^ Iliunieur qui perce dans ses réponses , 
pourroient faille soupçonner la secrète in- 
fluence de considérations politiques y toujours 
puissantes en Allemagne sur le système reli- 
gieux^ et donnent à penser qu'on chercboit 
uti prétexte pour romprie une négociation qui 
alarmoit d'autres intérêts que ceux de la re- 
ligion. 

Quoi qu'il eh soit, ces différends que la 
théologie n'a pas terminés, la politique peut 
en faire entrevoir la fin. Je veux dire (car je 
me hâte d'expliquer ma pensée, de peur qu'on 
ne croie que je veuille soumettre la religion 
au magistrat), je veux dire, qu'il est des 
questions que la théologie a traitées par le 
raisonnement, et que la politique peut dé- 
cider par des faits; et que ces opinions, que 
la première a considérées dans leur confor- 
mité ou leur opposition aux principes de la 
religion chrétienne, l'autre peut aujourd'hui. 



après la longue expérience que TEutopc cw 
a faite, les considérer dans leur influence ^nr 
l'ordre et la stabilité des sofûétés humaines. 
Je crois même que ce moyen de jugement est 
moins sujet que tout autre à discussion, et 
qu'on peut affirmer, en général, qu'une er- 
reur politique ne peut pas être une vérité re- 
ligieuse. 

Et qu'on ne m'accuse pas de faire de la re- 
ligion une affaire de polititfuej dans l'accep- 
tion qu'on donne communément à celte ex- 
pression. Sans doute, je fars de la religiott 
une afiaire dé politique, et ménie la première 
et la plus importante affaire de la politique, 
parce que je fais de la politique utié grandie 
et importante afiaire de la rd^on .' Je he toti'* 
sidère la religion en homme d*Etat^ qUe {liàrcfé 
qne je considère la politique ^ën honiihte ré^ 
ligieux , et que , regài'dant là 'rtlîgîôn totoniê 
le pouvoir suprême (par ses loià ièrt hon'^r 
ses prêtres ), et îe^ gouveriieinent comme ôbli 
ministre, je pense qu'ils tîoiveÈlt être îndîs^ 
sohiblement unis, comme Tëjio'ûi et l'éifbtise, 
pour concourir eiisémWe à ïa fin unique de 
}a grande famille, qui n'est. pas' toût-à^^t*, 
comméi'éiiseigniçht ime politique ^è^ttômptbîl' 



(^96) 
et une. morale de théâtre^ de mitltiplier les 
hommes , et de leur procurer des richesses et 
des jouissances^ mais^ avant tout ^ de les Étire 
hons pour les rendre heureux. 

Il ne faut pas croire que la saine politU 
que soit indifférente à la grande question de 
l'unité religieuse. Il n'y a pas un seul homme 
d'Etat^ s'il est digne de ce nom^ qui ne pense 
que l'unité des diverses conununions chré^ 
tiennes est le plus grand bienfait que l'Eu- 
rope puisse attendre de ses che& y parce 
qu'elle est le seul moyen de sauver la reli«« 
giqii chrétienne en Europe^ et avec elle la 
civilisation et la société. L'ennemi le plus 
dangereux de toute société^ l'athéisme spé- 
culatif ou pratique > est aux portes du chris- 
tianisme.; et déjà la profession publique de 
cette doctrine monstrueuse^^ ou plutôt de cette 
absence de toute doctrine ^ n'est plus qu'un 
sujet de ridicule. Le matérialisme, consé- 
quence inévitable de l'athéisme, est enseigné 
sous de beau:^ noms, et dans des systèmes 
spécieux < Autrefois on prenoit dajus l'homme 
moral des moti& de détermination pour 
l'hqmme physique,, et des lois pour ses ac-« 
ÙQW^ comme oa trouvoit dans l'intelligence 



( ^97 ) 
suprême la raison de l'univers; aujourd'hui 
on cherche dans l'homme physique la raison 
de l'homme moral ^ et dans^ Y énergie de la 
matière y la cause première de tout ce qiii 
existe. 

Une étemelle nuit menace l'univers (i). 

L'athéisme^ san^ doute^ seroit la fin du monde 
moral^ la fin de toute société; et où seroit alors^ 
même dans les seules notions d'une saine philo- 
sophie^ la raison de la durée du monde maté- 
riel (2)? Il n'y a que l'union entre les différentes 



(i) Impimque œtemam Umumvnt sœeula noetem, Virg. 

Tradnct. des Céorg. , par M. DelUk. 

(2) Celle conridëration , de philosophie leibniiienne, 
i*accorde avec les croyances de. la religion chrétienne , 
qui met, au nombre des signes avant-coureurs des der- 
niers jours de Tunivers, l'extinction de la foi et le re- 
froidissement dé la charité. Ainsi la mort de la société 
seroit comme celle de l'homme , absence de lumière et 
de chaleur. « Un peu de philosophie , à dit Bacon , nous 
I» éloigne de la religion ; beaucoup de philosophie nous 
» y ramène ». Ce mot est d'une profonde vérité. La re- 
ligion chrétienne, n'est à le bien prendre, que la pins 
haute philosophie rationnelle ; et tout le monde en oon- 
viendroit, si elle n'ezigeoit pas la pratique de ses 
croyandes spéculatives. 



eotnmimions chrétiennes; non cette tfhirfn qui 
vient d'une indifférence générale , mais celle 
^i vient de Funité de croyance^ qui puisse 
les défendre d*un fléau qui les menace toutes. 
Au temps de Bossuet et de Leibnitz^ il s^ 
gissoit de la religion catholique ^t de la re- 
ligion réformée 9 parce qu'il y avoit encore 
des réformés et des catholiques. Mais aujour^ 
dliui que les indifférens Fempoitent, c^est la 
religion chrétienne qu'il faut défendre; c'est 
la civilisation de l'Europe et du. monde qu'il 
faut conserver; c'est l'ordre, la justice , la 
paix, la vertu, la vérité^ toul ce qu'il y a 
de moral, c'est-à-dire, de grand et d'élevé 
dans l'homme comme dans la société , dans 
les mœurs comme dans les lois, dans les 
arts mêmes comme dans la littérature ; et sous 
ce rapport, et sans entrer dans aucune dis- 
cussion, même philosophique-, sur la vérité 
des croyances respectives des diverses com- 
munions, je ne crains pas de dire, en gé- 
néral, que la doctrine la plus forte, la plus 
Inflexible, la plus positive, la plus ennemie 
de riudifiërence , est celle , quelle qu'elle soit, 
qu'il faut préférer; comme dans l'état poli- 



( 299 ) 
tîque, îe système de gouvernement le plus 
fort, le plus absolu, le plus répressif de toutes 
les passions populaires, est le plus capable 
d'assurer la vraie liberté des peuples. 

Mais si Funité religieuse entre les chrétiens 
est un bien, et le premier de tous, ce bien 
est-il interdit aux hommes; ou plutôt, est-il 
quelque bien auquel la société ne doive tendre 
de tous ses efforts, et auquel elle ne puisse 
parvenir ? Et si la religion noys enseigne que 
Fhomme peut tout ce qui est bien avec le se- 
cours de la grâce ^ la raison ne dit-elle pas 
que la société peut tout ce qu'il y a de mieux 
avec le secours des événemens?Car, heureux 
ou malheureux , les événemens publics, même 
les révolutions , sont des moyens dont le pou- 
voir suprême des sociétés se sert pour corriger 
les désordres où elles sont tombées , et les 
ramener aux lois naturelles de Tordre ; comme 
les accidens de la vie sont des moyens que le 
Père des hommes emploie pour les retirer du 
vice et les conduire à la vertu. 

Nous allons donc jeter un coup d'o^l rapide 
sur les circonstances religieuses et politiques où 
se trouve l'Europe^ et sur les Esicilités quelles 



( 5ao ) 

présentent a la réunion des diverses commihr 
nions chrétiennes. 

La cause ^ le prétexte^ l'occasion^ comme 
Ton voudra, de la réformation, furent divers 
grie& plus ou moins fondés ; car , dans la révo* 
lution religieus^e qui s'opéra alors , comme dans 
notre révolution politique, on s'est pris aux 
choses des dé&uts des hommes, et l'on détrui- 
sit lorsqu'il eût suffi de corriger. 

On reprochoit au clergé de l'ancienne église 
le nombre excessif de ses ministres, leura 
grandes richesses , leur domination tempo- 
relle ; on lui reprochoit les fêtes multipliées ^ 
les vœux monastiques^ la pompe du cul- 
te, etc. etc. Vrais, faux ou exagérés, tous ces 
grieÊ» ont disparu : car il faut remarquer que 
les législateurs du i8®. siècle ont rempli tous 
les vœux des réformateurs du i5*. Les ins- 
titutions monastiques, les fêtes multipliées, 
ont été abolies ou extrêmement réduites , en 
France, en- Bavière, dans plusieurs endroits 
d'Italie , et sont partout menacées ; et pourvu 
que le peuple gagne de l'argent, on s'occupe 
assez peu de tout ce qu'il peut perdre en 
Hioti& ou en secours de religion. Le clergé a 
perdu en France tous ses biens; en AUema- 



(Soi ) 

gne^ ses souverainetés temporelles; en Italie^ 
et même en Espagne^ on travaille à le dépouil- 
ler de son superflu : moyens dont on s'est , 
en France, servi avec succès pour lui ravir 
jusqu'au nécessaire. Ce n'est pas cependant 
que y malgré les richesses et le luxe qu'on lui 
a si amèrement reprochés , le clergé de France 
n ait ofleit , dans la révolution , de grands 
exemples dé toutes les vertus de son état , et 
même des vertus les plus difficiles. On peut 
même assurer que la conduite édifiante et 
résignée des prêtres françois émigrés ou dé- 
portas dans les pays étrangers, a sensible- 
ment affoibli les préventions qu'on avoit ins« 
pirées aux peuples réformés contre les mi- 
nistres de l'église catholique ; et cette circons- 
tance doit entrer dans le calcul des probabi- 
lités d'une réunion. Le nombre des ministres 
a diminué avec les moyens de subsistance; et 
loin qu'il y ait aujourd'hui des ministres inu- 
tiles , il n'y a plus , à- beaucoup près , tous 
ceux qui seroient indispensablement nécessai- 
res; et déjà les papiers publics ont retenti 
des plaintes des premiers pasteurs sur la dimi- 
nution progressive, et bientôt le manque ab- 
solu de coopérateurs. Les paroisses se rédui- 



{ 503 ) 

t 

ront a mesure que les prêtres deviendront plus 
rares; et il est bon dappi^endre^ à ceux qui 
pensent qu'on peut fiedre la morale d'un peu^ 
pie avec des jeuiUes villageoises et des almor- 
nachs, que la privation de tout secours reli- 
gieux dans les campagnes ;i ou , ce qui revient 
au même , la trop grande diiliculté de se les 
procurer par l'ëloignement des églises et la ra- 
reté des pasteurs^ porteroit un coup mortel aux 
mœurs y et même à l'agriculture y à cause de 
Kabrutissement oii tomberoit le peuple, privé 
de tout moyen d'enseignement (i), et de la 
déseition du gi*and nombre dé riches pro^ 
priétaires, qui se retireroient dans les villes, où 
le culte se soutiendroît plus long-temps. D'ail-- 
leurs, si l'on peut, à force de moyens de po- 



(i) La Société d'Agriculture du département de l'A- 
veyron a proposé an prix au meilleur mémoire sur les 
moyens de rendre aux propriétaires If autorité sur leurs 
domestiques. Cette question fait honneur aux lumières 
et au bon esprit de cet te société ; mais elle ppouve l'ex- 
cès du mal. L'insubordination des domestiques vient de 
causes religieuses ; je l'ai dit ailleurs : on sera forcé été^ 
crire les mœurs ^ comme on écrit les lois : en vain cher* 
che-t-on des remèdes locaux à des maux qui tiennent à 
des causes générales. 



(5o5) 

lice^ surveiller et contenir un peuple nom- 
breux entassé dans l'espace borné d'une ville ^ 
même considérable y et tout entier sous les yeux 
et sous la 'main de Tadministration ; s'il est ai- 
sé^ dans les mêmes lieux , de protéger des pro- 
priétés gui consistent presque toutes en mai-r 
sons on en effets au porteur^ ces mêmes moyens 
de police^ quelque multipliés qu'on les supr 
pose 9 sont absolument insuffisans (i) sans la 
religion ; et à peine suifisent-^ls j même avec 
son secours y pour mettre les propriétés cham^ 
pêtres à l'abri des attentats de la ruse ou de 
la £orcey là où l'héritage du pauvre est con- 
tigu à celui dd riche ^ et où les habitations 
sont isolées et les hommes rares et dispersés ; 



(i) Il nV 9 pas long-temps que j'ai lu, dans un jour- 
nal accrMîté , que le roi de Prusse , Frédéric , étoit 
trop habile pour s*appnyer, dans le gouvernement de sef 
Etats f du secours de la religion , lorsqu'il avoit à sa di«- 
posiûon^ des^ troupes, des tribunaux et des potences. 
C'est comme si l'on disoit d'un instituteur, qu'il se garde 
bien de faire usage , pour contenir ses élèves , des sen- 
timens d'honneur et d'émulatiop, lorsqu'il peut em- 
ployer les férules et les verges. Les jouhianx , aujour- 
d'hui, ne sont plus de simples gazettes; et il faut les re- 
garder comme ua moyea d'ÎAStructioa.. 



(3o4) 

là surtout où l'exemple de grands déplace- 
mens de propriétés a rendus incertains les prin- 
cipes de morale qui étoient l'unique sauve- 
garde des propriétaires. Je reviens k mon sujet. 

Tout ce qui excita le zèle ardent des pre- 
miers réformateurs a donc disparu de la so- 
ciété; et si^ à la longue^ quelque chose de 
tout ce qui a été détruit étoit rétabli ^ on peut 
assurer qu'il le seroit par la seule nécessité 
des choses ^ et indépendamment de la volonté 
des hommes. 

La faculté du divorce fut un autre motif de 
séparation. Aujourdliui le divorce est jugé 
même par la politique^ qui^ tout en le tolé- 
rant, l'a pour jamais déshonoré. Des noms 
célèbres dans la réforme (i) l'ont attaqué sans 
que personne se soit présenté pour le défendre. 
Cette faculté malheureuse est regardée ^ même 
en Angleterre^ comme un joug insupportable, 
que le gouvernement cherche depuis long- 
temps à secouer; et j'ose dire, sans crainte 



(i) Madame, et par conséquent M. Necker. L'auteur 
a entendu , dans des pays protestans , des personnes re- 
commandables louer avec enthousiasme la doctrine de 
réglise catholique sur le mariage. 

d'être 



( 5o5 ) 

djitre diésavoué par les réformes vertueux et 
éc|iûr!&5 que la réunion ne tiendra jamais k 
Intolérance du divorce^ dont ils n'unent pa« 
plus, en France 9 que les catholiques , à qui Ja 
}tÀ civile l'a permis. 

est vrai que , dès le commencement , lan 
ci^Tits se divisèrent sur des questions en ajiptt/» 
ifin^ce plus subtiles. On disputr>it de la grrkéf, 
dfe.la justice^ de la prédesiiruUion , du lihr» 
arbitre^ de V autorité de FËglise^ i\\mXum% th^o- 
' Ic^ques ou philosophiques^ selon Utn auprttu^ 
fiions dont on se sert et les unUpritén qu'on 
allègue; questions même politi/|iies^ l/;nk|f/orf 
cons^lère leurs effets sur Tesprit Aen ^mu^»^itk | 
mais questions du plus haut UtÙirHp i^iii^ 
qu'elles décident de la moraliti^ il^M uviMn Iim>« 
mains ^ des rapports de Thommc k Dieu, i;f i\mi 
fondemens de la société. 

Mais quelle que soit ^ sur ces fKiinl^ irri'» 
portans^ la différence des cvoymici'M Avm \m% 
aux croyances des autres, et quoi qu'ensei|{n<i 
la doctrine des premiers réformateurs, par 
ses principes ou par leurs conséquences, sur 
la prédestination rigide, l'impossibilité du li- 
bre arbitre, Vinamissibilité de la justice chré- 
tienne , l'inutilité des bonnes œuvres pour le 
I. ^o ^ 



( 5o6 ) 

salut y l'indépendance de toute autorité exté- 
rieure en matière de foi, etc. etc. etc.^ ces 
opinions un peu dures se sont extrêmement 
adoucies dans les écoles de théologie prostes- 
tante. Les ministres de la religion réformée 
prêchent aujourd'hui la morale qui nous est 
commune y beaucoup plus que les dogmes qui 
leur sont particuliers; et les réformés eux- 
mêmes se rapprochent des catholiques dans 
la pratique, là où ih en différent dans la spé-^ 
culation. Ainsi ils défèrent, quoique sans y 
être obligés, à l'autorité ecclésiastique de leurs 
pasteurs et de leurs synodes ; ils implorent la 
miséricorde divine, comme s'il ny avofit pas 
de prédestination; ils pratiquent les bonnes 
œuvres, comme si elles étoient indispensables 
pour le salut; ils ne s'inquiètent plus autant^ 
comme les Anglois au tem^ps de leurs trou-, 
blcs ( I ) , de savoir s'ils sont sanctifiés ; mais ils 
travaillent à devenir saints. Même sur le dogme 
fondamental du christianisme catholique , sur 
le dogme de la réalité ^ il ne faut pas croire 
qu'il y ait dans le fond, d'une communion à 
l'autre , autant d'éloignement que voudroit le 

(0 Voyez V Histoire des Stuaris , par M. Hume, 



( 3Q7 ) 
faire croire un parti qui a toujours attisé en- 
tre elles les divisions y pour les accabler plus 
sûrement toutes les deux : et ici il me parolt 
d'autant plus nécessaire d'entrer dans quel- 
ques détails^ que les deux partis sont en gé- 
néral beaucoup plus instruits de ce qui les 
divise que de ce qui peut les rapprocher. La 
plus ancienne y la plus nombreuse y et même 
la plus savante partie de la réforme y les lu- 
thériens y ont retenu la substance du dogme y 
quoiqu'ils l'expliquent d'une manière qui leur 
est particulière , et qui est blâmée par les cal-* 
vinistes y beaucoup plus conséquens dans leurs 
opinions. L'église anglicane ^ que Jurieu ap- 
pelle l'honneur de la réforme ^ a ^ selon Burnet^ 
historien célèbre de la réfbrmation , «r une telle 
» modération sur le dogme de la réalité^ que 
}) n'y ayant aucune définition positive de la 
» manière dont le corps de J,-C. est présent 
» dans le sacrement y les personnes de différent 
» sentiment peuvent pratiquer le même culte , 
» sans qu'on puisse présumer qu'elles contre- 
)) disent ïéur foi » . Ce même historien dit ailn 
leurs : « Le dessein de la reine Elisabeth (qui 
» donna la dernière forme à l'église angli- 
» cane ) étoilt de fsdre concevoir ce dogme 



( 5o8 ) 

» avec des paroles un peu vagues^ parce qu'elle 
w trouvoit fort mauvais que , par des explica- 
» lions si subtiles, on eut chasse du sein de FE- 
» glise ceux qui croyoient la présence corpo- 

» relie Son dessein ëtoit de dresser un 

M office dont les expressions fussent si bien 
» ménagées, qu'en évitant de condamner la 
» présence corporelle , on réunît tous les An- 
n glois dans une seule et même église ». Il 
ne s'agit pas d'examiner si ce projet étoit pra- 
ticable y et si la religion peut s'accommoder des 
expressions vagues et de ménagemens politi- 
ques , mais enfin il est évident que l'on ne vou- 
loit pas alors porter les choses à l'extrême , et 
que l'on évitoit de condamner formellement ce 
qu'on n'étoit pas décidé à rejeter absolument. 
Calvin lui-mêmç emploie , pour expliquer ce 
dogme, des expressions que les catholiques 
n'auroient pas désavouées ^ et si dans la suite 
il parut s'éloigner davantage des sentimens de 
ses adversaires, il est connu que ce fut pour 
ne pas heurter les Suisses, premiers auteurs 
et partisans intraitables du sens figuré ^ abhorré 
par Luther. 

Je ne recherche pas si plus tard l'on ne s'est 
pas écarté, dans k réforme , de cette modéra- 



t 



( 3o9 7 
tîoa ^ns les sentimens ; et Ton ne doit pas sup« 
poser qu'il puisse y avoir, pour les re'formés , 
une autorité plus grave que celle du père de la 
réformation . 

Les églises d'Angleterre, de Suède, de Da*- 
nemarck, de Saxe, ont retenu, les unes l'épis*- 
copat, les autres dés autorités ecclésiastiques 
qui s'en rapprochent sous des noms différens. 
On retrouve , chez les unes ou cheis les autres , 
partie de l'ancienne liturgie, ou même de la' 
messe , des biens ou des dignités ecclésiasti- 
ques; même dans quelqpies parties de l'Alle- 
magne luthérienne,, quelques vestiges de con- 
fession; et cette dernière pratique , mais seule- 
ment comme œuvre de conseil et de haute 
piété, n'est pas entièrement inconnue aux cal- 
vinistes. Mélanchton, la lumière delà commu- 
nion luthérienne , alarmé des divisions qui s'é- 
levoient dans son parti , ne voyoit que l'auto- 
rité des évêques qui pût remédier aux maux de 
l'Eglise ; et Leibnitz,.luthérîen, et l'honneur de 
l'Allemagne, parle fréq-uemment de la néces- 
sité de prééminence du Pape,^ et reconnoît 
qu'aucun trône de l'Europe n'a été occupé par 
un plus grand nombre de princes éclairés et 
vertueux. Le Pape n'est plus regardé comme 






.-r= ■.^± .T-ru: 



ui*r 



(;5ir) 

eontre l'inimitié de la loi , au lieu qu'il dcdt , 
dans un Etat bien constitué , pouvoir invoquer 
la protection de la loi contre l'injustice de 
l'homme. 

La réforme elle-même a , dès ses commea-^ 
cemens^ posé les pierres d'attente de la réu- 
nion , lorsqu'elle a enseigné qu'on pouvoit être 
agréable à Dieu dans la religion catholique y 
comme ayant retenu les fondemens de la foi 
chrétienne. « Quand Henri IV, dit M, Bosw^, 
M pressoit les théologiens, ils lui avouoientde 
» l|pnne foi , pour la plupart , qu'avec eux 
» l'état étoit plus parfait, jmais qu'avec nous 
^) il suffiâoit pour le salut. La chose étoit pu- 
,» blique à la cour. Les vieux seigneurs^ qui 
w le savoient de leurs pères, nous l'ont ra- 
» conté souvent; et si on ne veut pas nous 
» en croire, on en peut croire M. de Sully, 
» qui, tout zélé réformé qu'il étoit, non-seu- 
» lement déclara au roi qu'il tient infaillible 
)> qu'on se sauve étant catholique, mais nomme 
» à ce prince cinq des principaux ministres 
» protestans, qui ne s'elcngnoient pas de ee 
h sentiment (i) ». 



»■■« 1 1 



(i) Mémoires de SuUjr. 



(5,0 

La faculté de théologie de l'université pro- 
testante d'Helmstadt y au pays de Brunswick , 
interrogée à l'occasion du mariage de la prin- 
cesse Elisabeth-Christine de Brunswick-Wol- 
fembuttelj luthérienne, avec l'archiduc catho- 
lique, sur cette question : (c Une princesse pro^ 
» testante, destinée à épouser un prince ca- 
M tholique, peut -elle, sans blesser sa cons- 
» cience , embrasser la religion catholique » ? 
après avoir débattu les croyances respectives 
des deux communions, répondit par son avis 
doctrinal du 2j avril 1707 : u Nous aw>ns 
» donc démontré que le fondement de la re^ 
}) ligion subsiste dans l'Eglise catholique ro- 
» maine; en sorte qu'on peut y être ortho- 
)) doxe, y bien vivre , y bien mourir, y obtenir 
» le salut, et il est aisé de décider la question 
>) proposée. Partant : La sérénissime princesse 
» de pf^olfembuttel peutj en faveur de son 
» mariage^ embrasser la religion catholique ». 

Cette décision a fait loi en Allemagne, où 
l'on voit, dans des maisons souveraines qui pro- 
fessent la religion réformée , des princesses de 
la même famille, élevées dans des communions 
différentes, ou dans l'indifférence de telle ou 
de telle communion, devenir grecques, ré-» 



C5i5) 

formées^ ou catholiques ^ suivant la religion dé 
l'époux qu'elles prennent et de la coui* où elles 
entrent. Même des princes protestans^ en épou* 
sant des princesses catholiques, reçoivent la bé- 
nédiction nuptiale de la part des niinisti^es de 
cette dernière communion ; et nous en avons 
vu un exemple récent au mariage du prince 
royal de Bade, béni à Paris par le légat du 
saint Siège. 

Je ne crains pas de le dire , tout annonce 
depuis long-temps, de la part des réformés 
les plus éclairés , et qui ont conservé un véri- 
table attachement pour la religion chrétienne, 
les dispositions les moins équivoques à la réu-r 
iiion (i). Ils commencent à s'apercevoir que 



(i) On peut citer entre autres le célèbre Lavatcr, qui 
regardoit la réunion des communions chrétiennes comme 
le résultat infaillible de la révolution. II est vrai que La- 
vater fut accusé , et je crois , avec quelque raison , par 
des savans de Berlm , de pencher vers le catholicisme ; 
mais quels que fussent ses sentimens particuliers sur la 
religion, il n'en a pas moins été un des hommes de son 
temps les plus estimables, les plus vertueux et les plos 
éclairés, malgré quelques opinions physiologiques, vraies 
dans le fond , forcées dans les détails. 

Il y a peu d'années qu'un des hommes les plus m&r' 



( 5i5 ) 

jBcLairés d'entre les réformësaccusent leur culte 
de trop de nudit^, d'une simplicité trop aus- 
tère, de n'être pas, en un mot, assez sensi^ 
hle (i) , je veux dire, assez extérieur pour des 
êtres sensibles ; et l'auteur de Y Essai ne s'c- 
loigne pas de' ce sentiment. Sans doute un 
culte tout matériel, et qui ne parleroit qu'aux 
yeux , pourroit faire des idolâtres ; mais une 
religion qui n'occuperoit que le pur intellect, 
et £eroit une continuelle abstraction des sens, 
risqueroit des gens grossiers de faire des fa- 
natiques , et des hommes d'esprit , des illu- 



minés. 



Les hommes d'une imagination belle et or- 
née regrettent ces temples magnifiquement dé- 
corés, ces cérémonies pompeuses, ces chants, 
ces feux, ces parfums, ces chefs-d'œuvre de 
la peinture et de la sculpture j a cette Vierge, 
» modèle de toutes les mères , dit l'auteur de 
» \ Essai y patronne de toutes les âmes tendres 
3) et ardentes , intercessatrice de grâces entre 



(i) Sensible, dans le langage philosophique, signifie 
qui a des sens, qui est extérieur et matériel^ et de là 
vient , sans doute , que, dans un siècle de matérialisme, 
on ne parle que de sensibilités 



( 5i6 ) 

» llK>inme et son Dieu, être éfysiefiy auguste et 
» touchant, dont aucune autre religion n offre 
M rien qui approche » . Ils regrettent toute cette 
poésie du culte (i) catholique, si bien accom- 



(i) Od trouve au Mercure du mois de frimaire an 9., 
^ns un article sur un ouvrage de M. Necker , quelques 
réflèxic^ sur te même sujet, 011 il est aisé de recon- 
noitre Texcellent esprit et le talent supérieur de M. de 
Fontanes. Les beautés morates et poétiques de la reli- 
gion chrétienne sont l'idée fondamentale du Génie du 
Christianisme y et sont aussi une idée de génie. Sans 
doute le paganisme, religion des sens, avec ses divinités 
physiques , fournit aux arts d'imitation plus d*attitudes; 
mais le christianisme, religion de l'intelligence*, leur 
fournit plus à^expression. Aussi Ton peut remarquer 
que la sculpture antique soigne bien plus la pose de sa 
personnages que les traits de leur figure, et qu'elle s'at- 
tache bien plus à rendre le corps que l'ame. Je crois 
qu'on remplaceroit difficilement Vénus et BaccJius dans 
la poésie erotique et bacchique; mais d'ans la haute 
poésie , qui est essentielhement morale , la sévérité des 
maximes chrétiennes porte au plus haut point Fénergie 
des passions, par les obstacles insurmontables qu'elle leur 
oppose. « La religion, dit le Génie du Christianisme ,^ 
v multiplie les orages autour du cœur humain : seule ^ 
» elle connoît l'homme et elle le fait connoître , et elle 
» fournit à la fois au poète plus, de vérités et ]^lus. do> 
» mouvemenjs»* 



( 5»7 ) 
modée à la nature de rhomme, qui donne 
une expression humaine à des ^vérités diwnes, 
et revêt de formes gracieuses et magnifiques 
lin fonds sérieux et austère* 

Peut-être axissi que les âmes tendres et /zr- 
dentes , ces âmes qui , dans le grand concert 
de la société, si l'on me permet cette com- 
paraison, ne sont jamais au ton des autres^ 
détrompées, par une cruelle expérience ou 
par de salutaires réflexions, des illusions de 
Tambition ou de la fortune, maltraitées par 
la nature ou par la société , trop foibles ou 
trop fortes pour vivre au milieu des hom- 
mes, ont envié ces asiles religieux, ces pai- 
sibles (x) retraites, où la religion catholique. 



(i) Lors des révolutions politiques qui agitèrent le 
Bas -Empire, les républiques d'Italie, la France, et 
même tous les Etats chrétiens à leur premier â^e^ les 
monastères offrirent un asile inviolable à l'infortune , et 
^éme au crime, qui, dans les troubles civils, oii les hom- 
mes sont maîtrisés par les circonstances , n'est souvent 
kii-méme qu'un malheur de plus. Les rois eux-mêmes, 
déchus du trône , étoient en sûreté sous l'habit monas- 
tique ; et la rage des factions venoit expirer au pied de 
ces murs défendus par la religion. Dans la révolution 
de France , qui a é4é encore plus religieuse que politi- 



(5i8) 

attentive à tous les besoins^ et aux peines 
morales comme aux nécessités physiques ^ 
dérobe a la malignité des hommes^ et quel-* 
quefois à leur justice impitoyable^ de grands 
malheurs ou de grandes fautes» Et malheur 
à la société qui ne laisse à l'infortune d'au- 
tre porte que le suicide (i), pour sortir d*un 
monde qui lui est devenu insupportable ! Plus 
d'une fois enfin ^ la douleur d une mère, d'une 
épouse, d'un ami, s'élançant au séjour de 
l'immortalité, a imploré, malgré les dogmes 
réformate ui's, lés miséricordes divines, pour 
les objets de ses regrets ; et elle a senti que 
cette pieuse communication avec ceux oont la 
mort nous a séparés, cette continuation dans 
le sein de Dieu, d'affections et de services 



que, on a commence par détruire ces asiles, qui eus- 
sent préservé tant d'hommes d'être malheureux , et 
peut-être tant d'autres d'être coupables. Les cruels, 
avant de causer la douleur, ont eu soin d'écarter la con- 
solation ; et la France a été comme une vaste enceinte 
ou le chasseur ferme toutes les issues pour que sa proie 
ne puisse pas échapper. 

(i) Avant notre révolution , Londres et Genève étoient 
les villes oii il se commettoit le plus de suicides : et M. de 
Montesquieu attribue cet eilet au climat I 



(3i9) 
entre des âmes qui se sont aimées , en même 
temps qu'elle fortifie la croyance de la sur- 
vivance des esprits, est pour le cœur une 
vérité de sentiment, si elle n'est pas encore 
pour la raison (i) un dogme de foi. 

Les circonstances politiques présentent des 
symptômes de réunion encore plus décisife et 
plus multipliés que ceux que nous ont ofrert$ 
les circonstances religieuses. Ceux-ci parois- 
sent tenir aux dispositions des hommes; les 
autres naissent de la tendance générale de la 
société. Mais pour en sentir l'importance et 
en observer la direction', il est nécessaire de 
reprendre les choses de plus haut. 

(i) M. Necker, dans la préface de quelques Lettres 
de Jl"*'. Necker, qu'il a publiées , fait une allusion ma- 
nifeste au dogme des peities expiatoires , lorsqu'il dit j 
en parlant de sa femme, morte depuis long- temps: 
Qu'elle est ou sera heureuse. On sait que l'abolition des 
prières pour les niorts fut le changement que Gusiave ' 
Yasa eut le pins de peine à introduire en Suède, pii le 
culte réformé a conservé, plus que partout ailleurs , de 
la pompe du culte catholique. Le dogme d'un lieu d'ex- 
piation se lie aux plus anciennes idées des peuples. Celte 
vérité a été remarquée par les poètes comme par leâ 
philosophes : et M. Delille le dit expressément dans la 
préface d'un de ses ouvrages. 



( 520 ) 

L'auteur de VEssai fait bonqeur^ entre àu-- 
très choses 9 à la réformation de Luther^ de 
toutes les révolutions politiques qui ont éclaté 
en Europe depuis la naissance du luthéra^ 
nisme. 11 lui donne une grande part même 
dans la révolution françoisc; et il avance lit- 
téralement y et développe sous toutes les for- 
mes^ ce principe que l'autorité littéraire a 
consacré^ et qui n'a été contredit par per- 
sonne : « Que Tesprit du protestantisme est 
}} étroitement lié à l'esprit de républicanisme, 
. » comme l'esprit du catholicisme est favora- 
» ble au gouvernemsnt monarchique (i)»« 

Grotius et Erasme , qui ne peuvent pas être 
suspects, avoient aperçu, dès l'origine, que 
la doctrine des réformateurs soulevoit les peu- 
ples contre l'autorité des souverains. Lcibuitz 
obsen^c : « Que la plupart des auteurs de la 
» religion réformée, qui ont fait en Allemaf 
» gne des systèmes de science politique, ont 
}} suivi les principes de Buchanan et de Jw- 



(i) <i Si vous voulez décatholiser la France, il faut la 
w démonarcbiser >» , disoit rhomme le plus profond en 
science révolutionnaire; et révénanient a prouvé la jus- 
tesse de ruLscrvation. 

» llius 



(531) 

n niiis Brutus »^ qui sont^ comme l'on sait^ 
les partisaus les plus exagérés de l'Etat po- 
pulaire. 

M. de Montesquieu a remarqué aussi l'é- 
troite liaison du gouvernement populaire avec 
la religion presbytérienne; mais^ fidèle au titre 
de son ouvrage, cet auteur célèbre cherche 
la raison naturelle de cette loi générale dans 
quelques motife secondaires; et les réflexions 
qu'il fait à cet égard sont plus ingénieuses que 
solides. 

Enfin M. de Saint-Lambert, dans son Co- 
téchism^ universel^ dernière production de la 
philosophie du dernier siècle, dit plus formel- 
lement encore : «Le livre de Calvin parut.... 
» Le chrétien de Calvin est nécessairement dé- 
» mocrate ». 

On remarquera, sans doute, que je n'ai 
pris mes autorités que parmi les réformés 
eux-mêmes, ou parmi les philosophes mo- 
dernes. 

On peut donc regarder la liaison intime 
des principes presbytériens et des principes 
populaires^ comme un fait certain, avoué, 
convenu entre tous les publicistes ; et l'auteur 
de VEssai se plaint que cette opinion a ga- 






I 

\ 



( Ssa ) 

gné même les cabinets des souverains. Mais 
on ne peut en rien conclure contre les par- 
ticuliers qui ont été zélés royalistes, quoique 
réformés y ou républicains ardens y quoique ca- 
tholiques, parce que les hommes sont rare- 
ment conséquens à leurs opinions, et que les 
uns sont meilleurs, les autres plus mauvais 
que leurs principes. Et c'est ici le lieu d'ap- 
plique^ cette vérité trop peu connue : la mo- 
rale peut régler- la conduite de l'individu; 
mais le dogme seul forme l'esprit général d'une 
«ociété. 

. Un effet général et constant suppose tou- 
jours une cause générale; et c'est effective- 
ment en remontant au principe général des 
sociétés, et aux dogmes particuliers de la ré- 
formation, que nous découvrirons le levain 
de toutes les révolutions qui ont agif^ l'Eu- 
rope depuis la naissance du luthéranisme. 
La société domestique, ou la famille, élément 
naturel de toute société publique, avoit été, 
jusqu'à Luther, chez les peuples chrétiens, 
conforme a l'ordre naturel des sociétés, et 
constituée monarchiquement. La religion, 
d'accord avec la nature, avoit consacré dans 
l'homme l'unité de pouvoir; la femme, pre- 

# 



/^ 



(3=5) 
Fnùer ministre de l'homme pour la formation 
et la conservation de la famille, siibordounée 
à son époux, recevoit de lui l'autorité qu'elle 
exerçoit 6ur la maison; et rindissoiubilîté du 
lien conjugal, érigée en dogme religieux et 
politique, rendoît, du vivant des époux, cet 
ordre immuable, et la société iudestructlble. 
Luther fit révolution dans la famille , en y in- 
troduisant le système démocratique , je veux 
, l'égalité légale de droits entre le mari 
et la femme, puisqu'il permit à la femme de 
se constituer juge de la conduite de son époux, 
et de se soustraire par le divorce à son auto- 
rité, pour se donner un autre maître du vi- 
■ant du premier , et former ailleurs une nou- 
' velle société. C'étoit aller beaucoup plus loin 
que le législateur des juifs , qui donnoit au 
^_ mari seul la faculté de répudiation j et bien 
^^Hoin de diminuer l'autorité maritale, ne faï- 
^Hnoit par-là que la rendre plus absolue, et mê- 
^Bme excessive. Aussi, comme je l'ai dit dans le 
^^^Divorce considéré ait dix-neuvième siècle, « la 
^^ il répudiation, chez les juifs, étoit un acte de 
» juridiction, même lorsqu'elle ii'étoît pas un 

M acte de justice ». D'ailleurs on ne pouvoit 

ipas donner, chez des chrétiens, pour motif 



Lut 

■Uîre 
^ et h 
se c 
et d 
^pté 
^^anl 




( 326 ) 

lois^ il n'y ent plus de lois fixes, ou plutôt 
il y eut autant de lois différentes que d'inter- 
prétations diverses* Chacun fut juge, chacun 
fut l'arbitre de sa propre croyance , et cher- 
cha à le devenir de la croyance des autres. 
De là le notnbre prodigieux de sectes diffé- 
rentes, ou même opposées, qui sortirent de 
cette tige féconde ; car les beaux esprits théo- 
logiques de ce temps voulurent chacun &ire 
une constitution religieuse , comme les beaux 
esprits philosophiques du notre ont voulu cha- 
cun faire une constitution politique (i). 

Dès que les particuliers , dont la collection 
forme le peuple, pouvoient être juges et légis- 
lateurs dans l'état religieux , à plus forte rai- 



(i) On peut citer, entre mille autres, un exemple 
singulier de cette correspondance , et exactement le 
même dans les deux cas. Luther , préoccupé de son sjs* 
tême à^imputation , enseigna que les bonnes œuvres sont 
inutiles au ^alut. Amsdorff, un de ses^ disciples , alla 
jusqu'à soutenir qu'elles sont pernicieuses, et fit secte. 
Dans notre révolution , on a commencé par avancer, en 
faveur de Mirabeau , qu'on peut être un homme très- 
déréglé, et être un bon et vrai citoyen; et l'on a fini par 
proscrire les honnêtes gens , comme une faction dange- 
reuse. 



(527)" 
son pouvoient-ils être législateurs et juges dans 
l'état civil et politique. La conséquence étoit 
inévitable, ou plutôt le principe étoit le même, 
et la démocratie devoit passer, de la Êimille et 
de la religion , dans le corps politique, dont la 
famille est l'élément, et dont la religion est la 
base. Aussi ce fut de l'école réformée que sor- 
tit ce principe fondamental de toutes les dé- 
mocraties passées , présentes et futures; ce prin- 
cipe proclamé par Jurieu , et répété dans les 
mêmes termes dans l'Assemblée constituante , 
à la séance où comparut le président de La 
Houssaye. « Le peuple est la seule autorité qui 
» n'ait pas besoin d'avoir raison pour valider 
» ses actes » . WiclefF, le premier , avoit mis 
dans les esprits le germe de la souveraineté 
populaire, lorsqu'il avoit avancé : « Qu'une 
» femmelette en état de grâce , a plus de droit 
» au gouvernement qu'un roi pécheur (i) ». 

- - — 1 — I 1 — ' 

(i) Les illumines, les Jésuites de la philosophie, se- 
lon l'auteur de V Essai , et qu'il fait sortir de la défor- 
mation , comme la franc-maçonnerie , « sont , dit«-il , les 
•> apôtres d'une secte politique, dont la croyance est 
M fondée sur ce beau rêve , que ce sont les vertus et les 
» talens qui doivent avoir la préséance de Tautorité 
» parmi les hommes ». Ce principe est exactement le 



Aussi la réformation naquit de préférence aux 
Ëeux où elle trouva des germes de repubfica-* 
nisme y et des formes populaires de gouyeme- 
ment; et elle s'affermit dans les lieux où elle 
put établir le mode d'Etat populaire ; et tantôt 
la réforme commença au sein de la démocratie, 
et tantôt la démocratie au sein de la réforme. 
Ici nous pouvons abandonner le raisonnement, 
et avancer à laide de Thistoire. 

La doctrine de Wicleff , aïeule de celle de 
Luther, commença donc en Angleterre, au 
sein de cette société irrégulière , où le pou- 

même que celui de Wicleff , maïs traduit en langage 
philosophique. I) y a de beaux rêves en amour et en 
ambition; mais il n'y en a pas en politique. C'est une 
folie que d'arrêter sa pensée sur des spéculations impra- 
ticables , et fausses par conséquent , et c'est un crime que 
de tenter de les mettre à exécution. Les illuminés sont donc 
des wicleffistes philosophes , et toute cette doctrine finit 
comme elle a commencé. Au reste , ce rêve n'est qu'un 
syllogisme de l'amour propre. « Les vertus et les talens 
» doivent gouverner les hommes : or , nous et nos amis 
T» nous possédons exclusivement les vertus et les talens 5 
» donc , etc. etc. etc. ». Quand la majeure d'un argu- 
ment est une erreur, et la mineure une passion , il est ii 
craindre que la conclusion ne soit un forait. 



(5=9) 

mr du peuple avoîl toujours été en guerre 
ouverte avec le pouvoir du roi. Bientôt la 
réformation s'y introduisit, et s'y modifia; et 
à cette constitution politique , populaire dans 
le fond, monarchique dans les formes, s'as- 
sortit à la (in , après de sanglans débats et de 
fréquentes variations, cette constitution reli- 
gieuse qu'on appelle la religion anglicane, pres- 
bytérienne dans ses dogmes, et, à rpielques 
e'gards, catholique dans ses rites. 

Luther s'éleva en Allemagne, à la faveur 
de cette démocratie de princes, rois, ducs, 
marquis, comtes, évèques , abbés, couvenSj vil- 
les mêmes , membres aussi de cette confédé- 
ration de souverains , souveraines elle-mèmes 
dans leur banlieue. Là, de petits princes laï- 
ques réparèrent leurs finances épuisées , à 
l'aide de la dépouille du clergé romain; ici des 
princes ecclésiastiques se mirent au large dans 
la vie séculière; ailleurs, des bourgeois, de 
r marguilliers de leur paroisse , devinrent chefs 
■et directeurs de l'église. La liberté évange'lique 
[rdu mariage pour les personnes vouées au céli- 
bat, ou du divorce pour les personnes enga- 
gées dans le mariage , eut aussi de nombreux 
>artisans. La politique , selon l'auteur de I'^"*- 



Hpartisans. La politiq 



( 53o ) 

saij eut beaucoup de part à la réformation ; 
et toutes ces libertés firent à cette époque des 
luthériens fervens , comme elles ont fait de nos 
jours de zélés républicains. Sans doute elles ne 
furent pas les premières causes de la réforma- 
tion ; mais elles en furent les causes secondes^ 
et en hâtèrent merveilleusement lès progrès^ 

Les Etats prépondérans d'Allemagne, tels 
que l'Autriche et la Bavière, plus monarchi- 
ques que les autres, restèrent attachés au ca- 
tholicisme, ou même aidèrent à le maintenir 
dans quelques petits Etats séculiers, et dans les 
principautés ecclésiastiques , où le pouvoir po- 
litique , imême renforcé du pouvoir religieux , 
n'auroit peut-être pas été assesç fort pour s'op- 
poser au torrent des nouvelles opinions. 

La doctrine de Zwingle, chef de la seconde 
réforme, qu'on appelle sacramentaire ^ naquit 
au sein de la démocratie helvétique. Les grands 
cantons, les seuls qu'il faille considérer, lors- 
qu'il est question de la Suisse comme corps po- 
litique, embrassèrent presque tous les opinion^ 
de la réforme , qui furent discutées contradic- 
toirement devant les magistrats, entre les an- 
ciens et les nouveaux docteurs. Les petits can- 
tons, plus populaires que les autres, restèrent 



( 33i ) 

cependant attadiés à Tanclenne religion : ex- 
ception unique, que Fauteur de ï Essai attri- 
bue à leur jalousie contre les grands cantons, 
qui vouloient les dominer , et surtout à leur 
ignorance; et dont il faut, avant tout, faire 
honneur à la vertueuse simplicité de ces habi- 
tans des montagnes, cultivateurs laborieux , 
plutôt que citadins désœuvrés, qui en savoient 
autant sur la religion que les marchands de 
Zurich, et sans doute la pratiquoient mieux. 

La république des Provinces -Unies com- 
mença avec la réforme, et par la réforme; et 
comme le choc des partis, la force des cir- 
constances , les discordes civiles , les intrigues 
étrangères, les prétentions nouvelles , les an- 
ciennes habitudes , donnèrent à cet Etat poli-^ . 
tique cette forme compliquée, mixte à peu près 
de toutes bs formes de gouvernement, il admit 
aussi à la fia toutes les opinions religieuses^ 
et même les plus bizarres ; et les divisions les 
plus fui^euSes éclatèrent bientôt entre tous les 
partis religieux, comme entre tous les partis 
politiques. 

Il n'y eut pas jusqu'aux dogmes de Socin, 
dégénération de la réforme, qui, après avoir 
essayé de s'établir sous l'aristocratie de Ve-' 



( 532 ) 

mse (i)^ laquelle Vétoit au fond qu'une demor 
cratie de nobles y trouvèrent quelque asile sous 
la démocratie royale de Pologne, où même 
les sociniens formèrent des ëtablissemens : eu 
sorte que s'il y a une vérité attestée par des &its 
récens et nombreux, c'est que partout une at- 
traction mutuelle , produite par la secrète ana- 
logie des principes, a porté l'un vers l'autre 
Ig système presbytérien de religion , et' le sys- 
tème populaire de gouvernement ; soit que la 
religion réformée , introduite dans un Etat déjà 
populaire , ait travaillé à le rendre encore plu& 
populaire , comme en Angleterre et en Suède j 
«oit qu'elle ait fait dégénérer en Etats popu- 
laires des pays anciennement monarchiques^ 
comme Genève et les Provinces-Unies. 

En France même , où la constitution mo- 
narchique s'étoit affoiblie par divers change- 
mens introduits sous les Valois , et remarqués 

(i) L'aristocratie, ou le patriciat, est proprement une 
démocratie de nobles; et la démocratie , une aristocratie 
bourgeoise. J.-J. Rousseau en fait la remarque. Partout 
oii le pouvoir est multiple, >1 y ^ démocratie. Quelle 
que soit la partie du peuple qui l'exerce , la démagogie » 
ou la démocratie , poussée à l'extrême , est , autant que 
cela peut étre^ le pouvoir de tous sur tous. 



(335) 

par Mézerai , les nouvelles opinions se propa- 
gèrent avec rapidité. La France fut dès-lors 
menacée de tomber en république : le projet 
en fut conçu , l'exécution commencée ; et sans 
doute elle eut été suivie d'un plus heureux suc- 
cès y si le principe monarchique qui animoit la 
France depuis douze siècles n'eût été encore 
assez fort , même pour ramener à Tanciénna 
croyance le prince , né calviniste , que le droit 
de succession appeloit au trône. 

Ce ne fut pas sans de grands troubles et de& 
maux affreux pour l'humanité , et l'auteur de 
Y Essai en convient , que la réformation s^in- 
troduisit dans les Etats , et que les peuples pas- 
sèrent , ou voulurent passer de la monarchie à 
la démocratie y ou de la démocratie à la déma- 
gogie. Cette tragédie bithérienjie/ comme Y b.^ 
peloit le plus bel esprit de ce temps , eut son 
intrigue et ses catastrophes. La guerre s'alluma 
en Angleterre , en Bohême , en Hongrie , en 
Allemagne, en Suède, en Hollande, en Suis- 
se, en France, entre les divers partis, politi- 
ques et religieux. Là même où le catholicis- 
me et la mo/iarchie furent abattus , la guerre 
continua d'épée ou de plume , entre les dîffc^ 
rentes sectes nées de la réformation : épis-* 



( 334 ) 

çdpaux contre puritains , arminiens contre 
gomaristes , luthériens contre sacramentaires^ 
anabaptistes contre tous les autres. Ceux-ci 
furent les enragés de cette révolution, haute- 
ment désavoués par Luther , comme les enra-^ 
gés de la nôtre Fétoient par les premiers cons- 
tituans. «On retrouve en efiet chez eux, dit 
;) V Essai y les mêmes prétentions à la liberté 
» et à l'égalité absolues, qui ont causé tous les 
» excès des jacobins de France. La loi agrai- 
» j:e, le pillage des riches , faisoient déjà partie 
}} de leur symbole; et sur leurs enseignes au- 
» roit pu déjà être inscrit : Guerre aux châ^ 
. )) teaux y paix aux chaumières (i) »• 

Genève même, où Calvin^ après avoir fait 
table rase de toutes les institutions anciennes , 
législateur en même temps que réformateur , 
avoit fait au gouvernement civil une applica- 
^tion rigoureuse de sa théorie religieuse; Ge- 
nève, ce fojer de lumière ^ de patriotisme et 

. : ^ Ir 

(i) Le P. Catrou a donné une histoire fort curieuse 
de ces fanatiques , en un volume in-4°. , devenu rare. 
Us régnèrent quelque temps à Munster, sous Jean de 
Leyde , tailleur d'habits. Presque tout ce qu'ils y firent 
d'odieux ou d'extravagant a été répété en grand sous 
le règne de la terreur. 



( 355 ) 

€pactmtéj dit Fauteur de Y Essaie qui auroit 
dû trouver le repos dans cette parfaite har- 
monie , ou , pour parler plus juste , dans cette 
identité de principes religieux et de principes 
politiques ; Genève , 'avec tant d'avantages , un 
territoire exigu , un peuple peu nombreux et 
livré aux arts y ne connut jamais le bonheur qui 
nait de la tranquillité» Inquiète par philosophie 
et par cupidité^ comme les grandes républiques ^ 
le sont par ambition , hors d'état d'envahir le 
territoire de ses voisins , elle fit , par ses spécula- 
tions , une guerre raiortelle à leurs finances; elle 
fit la guerre à leurs principes. «L'influence 
» de cette petite démocratie , née de la réfor- 
w mation , sur quelques grands Etats , particu- 
» lièrement sur la France et l'Angleterre, est 

» incalculable, dit toujours mon auteur 

» C'est à Genève qu'allèrent s'enivrer de ré- 
» publicanisme et d'indépendance lés exilés 
» et les proscrits anglois qu'éloignoit de leur 
» ile l'intolérance de letir première Marié.... 
» C'est de ce foyer que partirent les sectes d# 
» presbytériens , d'indépendans , qui agitèrent 
» si l<mg-4emps la Grande-Bretagne, et qui 
» conduisirent sur Téchafaud l'infortuné Char- 
» les I«^ . . C'est de Genève que «ont sortis tant 



( 556 ) 

ji dhommes de génie ^ qui y comme écrivains^ 
» comme gens en place y ont infiaê de la ma^ 
M nière la plus décisive sur la France y sur sa 
» situation politique et morale, sur Fopinion 
M et sur les lumières. C'est du voisinage de Ge~ 
» nève que Voltaire s'est applaudi d'aller s'ap- 
» puyer; et d'où y comme un nouveau Calvin^ 
» il a étendu de toutes parts son influence », 
Turbulente au dehors autant qu'elle pouvoit 
l'être y Genève fut sans cesse agitée au dedan$ ; 
et toujours mécontente de son état présent^ 
même avec le gouvernement le plus populaire et 
la religion la plus presbytérienne y elle compta 
les années de sa durée par le nombre de ses 
révolutions; révolutions toutes ridicules par 
leur objet , mais qui n'en eussent pas été moins 
violentes y si un mot de la part de la France à 
cette république indépendante , n'y eût empê- 
ché les derniers excès. « 11 est vrai que lors- 
» qu'un Etat populaire est tranquille y on peut 
» assurer que la liberté n'y est pas » ; et c'est 
M. de Montesquieu qui fait cette réflexion ! 

Dans tous ces bouleversemens , les gouver- 
nemens ne devinrent que plus despotiques y soit 
que, tombés dans l'Etat populaire, ils fussent 
livrés au despotisme du peuple^ le pire de tous; 

soit 



(357) 

SCMt que, restés en apparence monarchiques^ 
comme quelques Etats du Nord, « lepouvoiir 
M du prince se fut accru de tout ce qu'avoit 
w perdu l'autorité du clergé « , les peuples ne 
devinrent pas plus libres; mais, possédés tout 
à coup de la fureur de l'argent, ils devinrent 
plus riches par le commerce, et surtout, s'il faut 
en croire Fauteur de YEsscd, beaucoup plus 
savans dans toutes les sciences, et jusque dans 
Part militaire; car c'est encore là, suivant ÏEs*' 
sai^ un résultat de la réformation , et même, il 
faut en convenir, assez peu évangélique* Le pro- 
digieux accroissement de forces et de moyens 
militaires, qui a étonné et accablé TEurope, date 
des mêmes temps que la réformation. La reli- 
gion catholique emploie à son culte beaucoup 
d'hommes et de richesses ; et sans entrer dans 
d'autres raisons, il est naturel que partout où 
elle est abolie, il reste beaucoup plus d'hommes 
et d'argent à la disposition des souverains. 
Aussi les Etats réformés, qui ont peu de forcé 
de stabilité, ont tons montré, dans leur premier 
âge, une grande force d'agression. Leurconstî. 
tution , là où elle ressemble à une monârcqie , 
est en général toute militaire , et même despo. 
tique ; et , soit qu'ils aient fait la guerre pqur 

I. 22 



( 338 ) 

leur propre compte , soit qu'ils aient vendu leurs 
hommes pour dès querelles étrangères, forts 
ou foibles, ils ont presque tous fait un usage 
immodéré de leurs moyens. Le luthérien Gus- 
tave Adolphe fiit le créateur de la tactique; le 
philosophe Frédéric II perfectionna cet art 
meurtrier : et cet équilibre politique, qui a coûté 
à l'Europe des guerres de trente ans , des guer- 
res de sept ans , ou plutôt une guerre de trois 
cents ans qui se sont écoulés depuis la réforma- 
tion , h'a été, a le bien prendre , que la lutte se- 
crète des partis religieux. « De la réformation , 
)) dit toujours mon. auteur, résulta ce double 
» malheur, que les guerres qui survinrent pri- 
» rent un caractère religieux et fanatique , par 
» conséquent plus animé,. plus terrible, plus 
» sanguinaire que celui des autres guerres ; que 
» les controverses des théologiens acquirent une 
» importance politique, une universalité qui en 
» rendit les effets plus funestes, plus prolongés, 
» plus étendus que ceux de toutes les nonibreu- 
» sies controverses qui jusque-là avoient agile 

» l'Eglise chrétienne Et c'en est assez pour 

» être forcé die convenir que, depuis le débor- 
» d^ement des peuples du Nord sur l'empire 
» roûiâii) , aucun événement n'avoit encore 



lu 



( W9) 

« provoqué en Europe des ravages aussi longs 
« et aussi universels que la guerre allumée au 
n foyer de la refurmation )i. 

Jusqu'au milieu de l'autre siècle, les Etats po- 
pulaires et reformés n'avoient joui en Europe 
que d'une existence Locale , et en quelque sorte 
tacite- Ils reçurent une existence politique et 
constitutionnelle au traité deWestphalie, «chef- 
u d'œuvre de la sagesse et de la politique hu- 
I» maines », selon l'auteur de \Essai, le plus 
solennel de tous les traités, par le nombre et 
la dignité des parties, par la multiplicité et 
l'importance des iotérèls ; mais au fond le plus 

usoire detous, parce qu'il voulut, malgré la 
nature et la raison , constituer le système popu- 
laire, c" est-à-dire, fixer la mobilité et affermir le 
désordre : traite toujours et en vain invoqué par 
les foibles, toujours et impunément violé par 
forts; époque de l'infériorité de l'AUeraa- 
;, relativement à la France; traité qui n'a 
pu défendre l'empire germanique, nî contre 
■es voisins , ni contre ses membres ; qui n'a pu 
assurer presqu'aucun des intérêts qu'il a garan- 
■tis; et qui, en voulant établir l'équilibre politl 
t.que, a puissamment hâte les progrès àeVin^f- 
férentisme religieuic. 



1 



( 540 ) 

Les évënemens out protesté bien plus haut 
que Rome et ses décrets^ contré cette tran- 
saction temporaire^ palliatif impuissant aux 
maux de l'Europe. Tout cet échafaudage pS^ 
pulaire;i dont on crut affermir la frêle exis- 
tence ^ a croulé en un instant. Cette consti- 
tution germanique, encensée par tant de pu- 
Uicistes; ces tables de la loi de rEuropë^ 
écrites sur la pierre fragile y ont été brisées du 
premier choc. Le pouvoir politique de Tordre 
ecclésiastique, Taristocratie de Tordre éques^ 
tre, la démocratie des villes soi-disant libres; 
Timmédiateté de tous ces souverains de quel- 
ques villages , tout a fini ; et des gouverne-^ 
mens naturels, je veux dire, véritablement 
monarchiques, où il y aura un pouvoir uni- 
que, des ministres et des sujets unis entre 
eux par des rapports naturels, s'élèvent de 
toutes parts à la place de ces foibles et anar- 
chiques institutions (i). 

La confédération des Provînces^Unies, fais- 
ceau mal lié que tenoit un lîon depuis long- 



(i) L'auteur ne changé rien à ce qu'il a écrit à ceUe 
époque, et s'il s'est trompé, ce n'est que de date. 



temps désarmé, qui avolt pu défendre sort 
teri'itoire contre les fureurs de l'Océan , mais 
non sauver ses institutions de la fureur des 
çarlis; cette terre classique de la liberté, où 
la foiblesse passoit pour prudence, et l'opu- 
lence pour la forcej qui a colporté dans toute 
l'Europe le poison de ses presses comme les 
épiceries de ses colonies; ébraidée par ses 
propres divisions, et hors d'état de se gou- 
verner elle-même, a reçu un chef (i), et 
bientôt saluera un maître. Cette confédéra- 
tion helvétique, gouvernement éternel, selon 
Montesquieu, et, suivant tous nos philoso- 
phes, patrie de toutes les vertus républicai- 
nes, pei-due de commerce et de fausse phi- 
losophie, a été, par le peu d'accoi'd de ses 
membres, au-devant du sort qui l'attendoit, 
et déjà elle est surmontée d'un magistrat uni- 

(i) C'esl une diose digne dé remarque, nierai aprèi 
nue révolution , que le môme homme <jiii a été le ptui 
ardent promnieur de l'F.lat populaire- en Hollande , en 
ail élé le magisIraL suprême premier nommé, et n'ait 

:upé un moment cette place que pour faire passer son 
iJiays sous le gouvernement nioiiarcbiquei C'est le der- 

r chapitre de son ouvrage : De impeFÎo populan rîA 
temperato, mais ajoulé par une autre main. 




1 



( 542 ) 

que, lien nécessaire de tant dmtçrêts oppo- 
sés, de tant de divisions cachées. Venise, Gê- 
nes, Genève, la Pologne, la Suéde, les gran- 
des aristocraties (i), comme les petites démo# 
craties, ont passé sous le gouvernement mo- 
narchique; et l'ordre immuable de la nature 
triomphe partout des vains systèmes de l'hom- 
me. La France n'a pu se tirer de l'abime 
de la démagogie, qu en revenant à l'unité de 
pouvoir. Les Etats populaires , sous quelque 
forme qu'ils le soient, une fois chancelans 
sur une base incertaine, ne peuvent repren- 
dre leur assiette première, ouvrage du ha- 
sard et des passions, que le hasard ne sau- 
roit reproduire. 

Ainsi l'industrie de l'homme peut bien , à 



(i) Au reste, les petites démocraties, placées au mi- 
Keu de grandes monarchies, n'étoient depuis tong-lemps^ 
eo Europe, et ne seront jamais, que des municipalités 
qui n'avaient qu^une indépendance de droit, puisqu'aux 
premiers désordres qui se seroient manifestés dans leur 
sein , les grandes puissances seroient venues y rétablir 
Tordre , d'abord par leur médiation , et, s'il Teut fallu , 
par leurs armes ^ comme il est arrivé en Hollande, de 
h part de la Prusse; et à Genève^ de la part de la 
France. 



I* 



( 345 ) 

force de soins ^ faire vivre q4^elques jours, dans 
un vase fragile, ces plantes exotiques dont l'art 
a fait jusqu'à la couche de terre qui les nour- 
rit, que l'art abrite, qu'il couvre, qu'il dé- 
fend des injures des saisons et des moin- 
dres variations de l'air; mais la nature seule 
a semé une fois sur le sommet des montagnes 
ces chênes altiers que l'homme n'a jamais cul* 
tivés, qui bravent, pendant des siècles, les 
vents et les orages; et s'ils succombent enfin 
à l'effort du temps, des rejetons sortis de leur 
' tige, et appuyés sur leurs antiques racines, 
les reproduisent, et leur donnent uiie §Qrte 
d'immortalité. 

Que sont devenus ces vertus exj?Itées , ce 
patriotisme brûlant^ cette énergie , cette fierté 
républicaine , que des écrivains , enthousiastes 
peu réfléchis de l'antiquité, croy oient retrouver 
dans les républiques modernes? Les passions 
qui s'étoîent développées à leur origine, bien- 
tôt épuisées, comme toutes les passions, les 
ont laissés sans défense^ Tous ces Etats po- 
pulaires, qui n^auroient pas survécu, même 
à leur naissance, sî l'ascendant des monar»- 
chies voisines n'y eût étouflé, par Famàié o» 
par la crainte, les dîssentions toujours au mo- 



(544) 

meAt de les déchirer^ tous ces Etats appe« 
loieht depuis long-temps le pouvoir nionar^ 
chique^ comme le garant de la vraie liberté^ 
qui consiste dans Tordre et la paix; et^ s'fl 
faut le dire y ce n^est que dans quelques c^« 
tons de pâtres^ et encore catholiques^ qu'on 
a trouvé un courage et des vertus dignes de& 
' plus beaux jours 4e Rome et de la Grèce ^^ ou 
plutôt^ dignes de la cause qu'ils défèndoient; 
car ces hommes^ éclairés dans leur simplici-*-^ 
té^ et vertueux; malgré leurs mœurs incultes j,, 
se battoient pour leur religion^ qu'Hun gou-* 
vemement fanatique* d'athéi^ne avoit juré dV 
Yiéantir^ 

Et qu^on ne pense pas que je juge ici par 
l'événement, ou que je veuille flatter le gou* 
vernemeut françois. Depuis long-temps pé-* 
nétrë de cette idée, que je croîs éminemment 
philosophique, qu'il est des lois pour l'ordre 
moral ou social , comme il est des lois pour 
l'ordre physique, des lois dont les passions 
de l'homme peuvent bien momentanément 
retarder la pleine exécution, mais auxquelles 
tôt ou tard la force invincible de la nature 
ramène nécessairement les sociétés; que la 
première de ces lois est l'unité même pby-* 



( 545 ) 

sîque de pouvoir, masculine, héréditaire, etc.; 
j'avois osé, au temps du républicanisme de 
la France, ou plutôt de l'Europe, le plus dé- 
bordé, annoncer la conversion de toutes les 
républiques, et de la France elle-même, en 
Etats monarchiques (i). Toutes ces républi- 
ques ont fini , non par la force de la France, 
mais par leur propre foiblesse, et parce que 
la France , au temps de ses désordres , hora 
d'état de les protéger, puisqu'elle avoit perdu 
tout pouvoir sur elle-même, y a rendu à 
toute leur violence les passions populaires 
dont elle contenoit l'explosion. Elle n'y a pas 
détruit le système populaire, qui se détruit 
toujours de lui-même; mais une fois revenue 
à l'unité de pouvoir, elle a partout secondé 
la nature dans le rétablissement de cette au- 
torité tutélaire dont l'Europe ne pouvoit plus 
«e passer. Le président Hénault dit, en par- 
lant d'une autre époque : « Encore un siècle 
» de gueiTes privées, et c'étoit fait de la 
» France». Et l'on peut dire aujourd'hui 2 



(i) Théorie du Pouvoir politique et reitgieux^ dans la 
4içtçi^fé civile : composé en 179.5, imprimé en i79i5» 



s 



(546) 

n Encore un siècle de républicanisme et de 
3^ philosophie, et c'ëtoit fait de TÇurope ». 

Les républiques politiques , ou les Etats 
populaires, ne sont plus; et puisqu'il faut le 
dire, et en venir à la conclusion du tableau 
que nous venons de présenter, les républi- 
ques religieuses, ou la religion presbytérien- 
ne, considérée politiquement, n'a plus de pa- 
trie, et elle est comme exilée de l'Europe 
politique. Je ne dis pas qu'il n'y ait encoi^ 
long -temps, dans les Etats monarchiques, 
des paiticuliers qui professent la religion ré- 
formée, comme il se trouvoît des catholi- 
ques dans les Etats populaires ; je veux dire 
seulement, qu'en vertu d'une autre loi du 
monde social , que je croîs générale , l'harmo- 
nie renaîtra à la longue entre les principes 
des deux sociétés , et que tôt on tard l'unité 
politique ramènera l'unité religieuse. Ainsi 
nous avons vu, à la naissance de tous les Etats 
de l'Europe, le catholicisme et la monar- 
chie, et plus tard les principes opposés de po- 
pularisme et de presbytéranisme s'unir étroi- 
tement; et même nous voyons encore, en An- 
gleterre , en Suède , et dans quelques autres 
États du Nord , la religion réformée moins 



(547) 

K^esbytcricnne dans ses formes, à mesure que 
lie pouvoir politique, quoique partagé j est 
Ipius monarchique dans les siennes (i). L'Aii- 
ïleterre elle-même, long-temps protectrice 
■ intéressée de la religion réformée chez se» 
voisins, ef qui, pour cette raison, gêne en- 
core le catholicisme dans ses Etats; l'Angle- 
teri-e , puissance artificielle , qui porte sur 
deux étais également périssables, ses vais- 
seaux et sa banque, exposés l'un et l'autre 
à l'inconstance des vents et à l'Inconstance 
du peuple; l'Angleterre tend à un change- 
ment politique qui amèneroit iufaillibleraent 
un changement religieux. La Prusse, consi- 
dérée comme puissance indépendante et hors 
de la confiidéralioii germanique, qui professe 
moins la religion de Luther ou de Calvîu 
que la religion de Frédéric II ; la Prusse avec 

S3 constitution toute militaire : mais quand 

la force d'un grand État est un secret, sa 
destinée est un problème (a). La jalousie de 



fi) Pour parler avec précision, le tulhéranisine esl 
plus analogue à l'aristocralie, le calvinisme à la démo- 
cratie, comme le calliolirîsme k la monarchie, 

(a] Voycï les letlres de Mirabeau sur la Pfnssc, 



(548) ' , , 

l'Angleterre contre la France, les craintes 
que la maison d'Autriche inspiroit aux prin— 
ces germaniques^ tous ces moti&, qui ont été^ 
suivant l'auteur de V Essai, un puissant vé^ 
^icule de la réformation , bientôt n'existeront 
pins y ou emploieront d'autres armes que des 
dissentions religieuses. Je le répète^ la ré- 
forme ^ considérée dans son état public et 
politique, n'a plus de sdl natal qui soit apprcH- 
prié à sa nature (i)« Et qu'on y prenne garde^ 
il n'y ' a au monde y et sans doute il ne peut 
y avoir, que la religion judaïque qui subsiste 
d elle-même, indépendante, bt^itôt depuis^ 
.vingt siècles, de tout gouvernement. Dieu a dé* 
rogé, pour cette société unique, à la loi géné- 
rale des causes secondes, qui place une relîr- 
gion une fois établie sous la protection d'un 
gouvernement analogue ;, et lui seul , sans le 
ministère des hommes,, et souvent ccMitre la 
volonté des hommes, s'est chargé de soaexis-^ 
tence. C'est-là le miracle perpétuel de la du- 

(») Voyez les Entretiens phîtosophùfues sur la rêU^ 
nion des différentes eommwiions 'chrélien?tes , par Ifr 
baron de Starck, ministre protestant k la cour de Hesse-^ 
Darmstadt: chez Le Glere^ 1818; prix, 6 &u et 7 fa^ 
5a cent .ficauc de port. 



(549 3 
rée de Vélat religieux des juifs, toul aussi 
■ étonnant pour l'observateur politique, que le 
1 seroit,pour un naturaliste , la végétation d'une 
plante dont les racines ne toucheroient point 
à la terre, et nageroient dans le vague de Tair. 
Si la réformatïon de Luther a été , comme 
le veut l'auteur de VEssai, utile aux pro- 
grès de toutes les sciences, même des scien- 
ces les plus étiangères à la religion , toutes 
les sciences sont aujourd'hui partout connues, 
et cultivées dans tous les partis; et Yobscu- 
rauiisme de la religion catholique, pour me 
servir d'une des expressions de cet écrivain, 
qui n'est pas trop claire , permet d'examiner 
les sciences physiques, et même d'eu appré- 
cier l'importauce et l'utilité : et que font, 
après tout, toutes ces connoissances, à la sta- 
bilité de la société, et que sont-elles auprès 
^ de l'union entre les hommes? Car la réfor- 
mation, en rompant l'unîté religieuse entre 
les chrétiens, a afToihli l'union politique qui 
doit exister entre les enfans d'une même pa- 
trie; et l'auteur que je cite toujours, dit,d"a- 
I près Schiller, historien de la guerre de trente 
l^ons : « Les intérêts qui jusqu'à la réformation 
« avoient été nationaux , cessèrent de l'être 



( 55o ) 

N à cette époque Un sentiment plus puis-» 

» sant sur le coenr de riiomnie que Taniour 
n même de la patrie^ le rendit capable de 
j» voir et de sentir hors des limites de cette^ 
9 patrie. Le réformé françois se trouva plus 
m en contact avec le réformé anglois^ aile- 
ji mand , hoUandois , genevois , qu'avec son 
ji compatriote catholique.... On prodigua avec 
ji zèle, à un compagnon de sa croyance^ des 
ji secours qu'on n'eut accordés qu'avec répu- 
> gnance à un simple voisin... ». S'il y a des 
vertus personnelles et domestiques chez les ré- 
formés, il y en a aussi chez les catholiques; 
mais on ne trouve que chez ceux-ci ces ins- 
titutions publiques, qui prescrivent pour pre- 
mier devoir le dévouement entier et sans ré- 
serve à tous les sacrifices personnels qu'exi- 
gent les différens besoins de la société, et 
qui y consacrent leurs membres par un en- 
gagement indissoluble. S'il est sorti de l'école 
réformée d'excellens ouvrages pour la défense 
de la religion chrétienne , il est sorti de l'école 
catholique des hommes courageux qui ont été, 
au péril de leur vie, porter la foi chrétienne 
et les bienfaits de la civilisation aux peuples 
barbares, et jusqu'aux extrémités de Tuni- 



^ 



(35.) 

rers. Quand la religion reformée convien- 
droît autant que la catholique à l'homme pu- 
rement intellectuel , celle - ci conviendroît 
mieux qtic la réformée à l'homme extérieur 
et sensible, parce qu'elle est elle-même plus 
sensible et plus extérieure. Si l'une convient 
autaut à l'homme sans passions, parce qu'elle 
enseigne la même morale, l'autre convient 
mieux à l'homme passionné , parce qu'elle 
lui oppose plus de frein, et l'cnviroime de 
plus de secours, et de secours plus préseiis. 
Elle convient mieux à la société monarchi- 
que, parce qu'elle est plus monarchique ; 
Lmieux pour les rois contre les peuples, parce 
■«qu'elle a plus d'autorité; mieux pour les peu- 
ples contre les rois, parce qu'elle a plus d'in- 
dépendance (i). 



(i) On voit fréquemment, dans le premier âge des na- 
I tions chréliennes, les pnpcs excommunier des rois à 
demi barbares, pour avoir contraclé des mariages illé' 
^,f;itiDies, dont l'exemple pouvoit faire rétrograder vers la 
I grossièreté de leurs premières mœurs, des peuples en- 
I core mal aflermis dans les voies étroites du christia- 
['Sisme. Luther, MélancHton, et cinq autre* des plus fa- 
f «eux ilocleiirs du pani, permirent au landgrave de 
[ Hesse, aialgré leur répugnance, d'épouser une lecoiidc 



( 55Î ) 

Tout aimonce donc aux vcritables âôiis âé. 
tliumanité, que l'unité religieuse^ ce seul et 
grand besoin de la société civilisée, renaîtra 
dans la chrétienté^ et sanft doute par la Fran^ 
ce^ premier ministre de la Providence dans 
le gouvernement du monde moral ^ toujours 
lienreuse tant qu'elle ^. rempli cette glorieuse . 
destination, toujours punie quand elle s'en 
fA écartée, (c Luther^ a 'dit M. de Saint-Lam-: 
flibect, n étoit pas un homme de génie, et 
» il a changé le monde » . A Dieu seul il âp* 
partient de le changer, parce que seul il 
connoit le besoin , le moment et les moyens 
du changement; et quand il le faut, il les 
révèle aux hommes de génie. Il faut le dire; 
la gloire du génie guerrlei: est épuisée ; mais 
la gloire du génie religieux, i*estaurateur de 
Tordre moral , est encore entière , et peut ten- 
ter un caractère élevé. « Si nous étions assez 
» heureux, dit Leîbnitz, pour qu'un grand 
\i monarque voulût un jour prendre à cœur 



femme I tout en continuant de vivre avec la première. 
Le même scandale s'est renouvelé en Prusse , à l'égard 
du dernier roi de Prusse. Voyez VHistoire de Frédéric* 
Guillaume, par M. de Ségur. 

» d étendre 



( 355 ) 

» d'étendre Tempire de la religion et de U 
n rite y on avançeroit plus en dix ans 
» gloire de Dieu et le bonheur du genre kw 
» main , qu'on ne fera autrement en j^osâean 
i) siècles » ; et pour citer des paroles d( fjt 
beau génie , encore plus appropriées ao y^uisi 
de cet article : « La réunion de tous les etoràn^ 
>} constitue la cité de DieUy et le monde wmmà 
» dans le monde physique. Bien dan^ lesiKn-* 
» vres du Créateur de plus sublime et de plM 
» divin. Cest la monarchie vraiment univer^ 
» selle^ et l'état le plus pai'jGait sous le plus par^ 
» faiitdes mon.irques ». Cette réunion^ que le 
temps a commencée y et que des gouvernement 
éclairés peuvent hâter, pourvu qu'ils ne Ui 
pressent pas, le temps seul la consommera; et 
le tombeau qu'une admiration politique élève, 
après trois ^ècles, à Luther (i), dans les lieux 
qui le virent naître, sera tôt ou tard, on peut 
en accepter l'augure, le tombeau de la divi-» 
sion dont il fut le premier auteur. 



(i) On a ouvert , en Saxe , une Auscription pour M#« 
ver un monument à Luther ; et tout récemment on tm 
a fait , en Allemagne , le héros d'un drame. 

Tarda nimU pietas v«/to# moliris honores ! 
I. 25 



(554) 



Du Sijrle eiikla Littérature (ao&t 1806). 



LàT stjle est thonune méme^ a dit M. de Buf- 
loD y et Ton a dit après lui : La littérature est 
Tejcpression de la société (i). 

Ces deux propositions ont entre elles un rap- 
port certain; et ce rapport seroit évident , si 
M. de Buffon se fut contenté de dire : Le style 
est V expression de Vhomme.l^ phrase eût été 
plus philosophique et plus exacte, quoique 
moins oratoire et moins brillante ; mais c eût 
été un peu trop demander du siècle rhéteur 

(i) La société se prend ici pour la forme de constitu- 
tion politique et religievse; et l'auteur de cet article, 
qui a avance cette proposition , n'a jamais entendu dans 
un autre sens le mot société. 

Expression , pris dans le sens rigoureux et philoso- 
phique, signifie représentation , production au dehors 
'd'un objet; et c'est parce que la parole est, dans ce 
sens , l'expression de l'esprit de l'homme , que la parole 
ou les mots s'appellent aussi des expressions. 



( 355 ) 

de M. de Buffon , et peut-être de M. de Buffon 
lui-même. 

Dans ces deux propositions ainsi énoncées : 
le stjle est Vexpression de ïhomme^ la litté" 
rature est Vexpression de la société ^ on voit 
tout de suite que la littérature est à la société 
ce que le style est à l'homme , et qu'on pour- 
roit définir la littérature chez chaqui^ peuple^ 
le stjle de la société. Ainsi chaque société a 
son style, comme chaque peuple a son langage. 

M. de Buflfon explique lui-même cette peu^ 
sée, le stjle est l'homme j et il ajoute : « Car 
» l'homme n'existe que par la pensée et. la 
» passion, et It style les renferme Tune et 
» l'autre ». Ce qui est vrai sans doute, mais ce 
qui ne dît pas assez; et ce développement, qui 
peut suffira à l'orateur , laisse quelque chose à 
désirer au philosophe. 

L'homme est esprit et corps; le style, ex^ 
pression de l'homme j sera donc idées et in>a-p 
ges : idées , qui sont la représentation d'objet^ 
intellectuels ; images , qui sont la représentation 
ou lajigure d'objets sensibles et corporels. 

Un bon style consiste dans un heureux mé- 
lange de ces deux objçts de nos pensées, comme 
l'homme lui-même, daps toute la perfection 



( 556 ) 

de son être 9 est formé de Tunion des deux 
substances , et réunit à une intelligence éten- 
due, des organes capables de la servir. 

Un style qui est tout en idées , est sec et 
triste ; un style qui est tout en images , éblouit 
et fatigue , comme ces représentations de théâ- 
tre , qui font passer rapidement devant les yeux 
une multitude d'objets divers. 

Le style de lecole réformée , de celle de 
Port-Royal, de l'école philosophique du dernier 
siècle , est triste et austère ; le style de l'école 
des jésuites, etc. etc., est jusqu'à l'excès bril- 
lant et fleuri (i). Les jeunes gens pèchent as- 
sez souvent par surabondance d'images ; plus 
tard , leur style en est trop dépouillé. Ce style, 
trop figuré dans un temps, pas assez dans un 
autre, esttonjoui*s l'homme; et l'homme a ses 
divers âges : dans la jeunesse, plus dépendant des 
sens^ plus occupé d'objets extérieurs; à l'extré- 
mité opposée de la vie, plus concentré en lui- 
même , et moins sensible aux impressions des 

(i) Les fleurs, cette production la plus agréable de la 
nature, et celle qui satisfait le plus de sens à la fois, 
optdu fournir aux orateurs et aux poètes leurs premières 
et leurs plus riantes images. De là vient qu*on appelle 
fleuri un style plein d'images et de comparaisons. 



C 357 ) 

corps, parce que ses organes se sont affoiblis. 

L'un ou l'autre de ces défauts explique , je 
crois , le peu d'intérêt qu'excite la lecture de 
certains ouvrages , et dont on ne peut pas tou- 
jours se rendre raison. Les sujets en sont heu- 
reusement choisis ; toutes les règles positives 
de l'art d'écrire y soat scrupuleusement obser- 
vées; ils ne manquent pas d'élégance , ni même 
d'harmonie, et ils n'ont, ce semble, d! autre 
défaut^ sinon quon ne les saurait lire. Mais, en 
les examinant de plus près , on découvre qu'ils 
pèchent par la continuité d'idées sans images , 
ou d'images sans idées , et qu'ils fatiguent l'es- 
prit par une abstraction trop soutenue, ou l'ima- 
gination par des tableaux trop répétés. 

L'art de cette juste proportion entre les idées 
et les images, qui , avec une autre qualité dont 
nous parlerons tout à l'heure, constitue un 
style parfait , ne s'apprend pas dans des traitéa 
d'élocution, pas même par l'exemple des grands 
écrivains , et la nature s'en est réservé le secrets 
Les hommes privilégiés à qui elle d^ign^e lie dé- 
couvrir, mêlent, sans les compter, qt niême 
sans y penser, les idées et Iqs images;^ et tout 
ce qu'on peut remarquer en étudiant leurs 
écrits, est que leurs, pensées iie sont jajnaij^ 



( 558 ) 

plus fortes que lorsqu'ils les revêtent d'une belle 
image^ ni leurs iipages plus frappantes que lors« 
qu'elles renferment une grande pensée. C'estJà 
éminemment le caractère du style des livres 
saints 9 et du style de M. Bossuet; et nous eu 
donnerons des exemples. - 

Cette pixîmière observation, appliquée à des 
objets plus étendus , peut rendre raison de la 
différence remarquée depuis long-temps entr© 
le style des peuples de l'Orient et le style des 
Européens chrétiens ou civilisés : différence sî 
sensible, que le ^yle des premiers fait un 
genre à part, sous le nom de style oriental. 

Chez les Orientaux, les sens sont beaucoup 
plus éveillés que l'esprit- La cause en est dans 
leur religion toute sensuelle, leur gouverne- 
ment tout physique, leur vie domestique molle 
et voluptueuse. Aussi le caractère général de 
leur style est d'être pauvre d'idées, et riche d'i- 
mages jusqu'à la profusion. I^es unes y sont 
d'une extrême simplicité, les autres d'un luxe 
prodigieux. La beauté du climat de l'Orient, la 
fertilité du sol, ne sont pour rien dans ce par- 
tage inégal entre les idées et les images, puis- 
qu'on retrouve le même caractère de style dans 
les poèmes d'Ossian, et jusque dans les discours 



.Mlr'Hr.ft)^ f- 



(359) 

et les chants des sauvages de rAmérîque ; avec 
cette différence., que les images, qui sont par- 
tout la représentation ou la Jiguré de$ acci- 
dens du climat, des productions^ du sol, ou 
des habitudes physiques de l'homme , sont dou- 
ces, riantes, voluptueuses chez les Orientaux ; 
sombres, nébuleuses, féroces même, chez les 
Calédoniens ou les sauvages; wr l'homme ne. 
peut peindre que ce qu'il a sous le^ yeux. Le. 
Calédonien et le sauvage sont des peuples en- 
fans ; enfans par les mœurs, comma les Orien* 
taux le sont par les lois. Les uns et les autres 
appartiennent beaucoup moins à la société pu- 
blique qu'à la société domestique, et à ses tra- 
vaux ou à ses propriétés toutes physiques ; et le 
style , également figuré sous des latitudes aussi 
opposées et des climats aussi divers , est , che;&. 
tous ces peuples, l'expression de l'homme en- 
fant, dpnt le corps est toujours plus avancé que 
l'esprit, l'imagination plus tôt éveillée que la rai-^ 
son, et l'expression de la société domestique, où 
tout se rapporte aux sens et aux objets seasibles^t 
S'il est vrai que l'apologue, qui n'est qu'ime 
image prolongée, ait pris naissance ea Orient,, 
d'où nous sont venues tant d'autres connoi»^ 
sances , il ne faut pas croire , comme on l'a diSt^ 



( 56o ) 

81 souvent 9 que la crainte qn'inspiroît le déapo* 
titane ^ naturalise che» le^L Orientaux , fit in-* 
Tente cette manière de dëgiiiser la vérité aoua 
le voile de l'allégorie. La plupart des apolo- 
gués roulent sur des sujets de morale privée et 
fiunilière , dont le tyran le plus inquiet n'au- 
roit pu s'alarmer; et si l'écrivain avoit vouln 
traiter des sujets d'un ordre plus élevé ^ des 
gouvernemens soilp^onneux auroient aisément 
saisi son intention et la moralité de l'apolo- 
gue^ à travers le transparent de la fiction ; et 
SUIS doute y ce que le poète aufx>it voulu fidre 
entendre aux esclaves ^ n'auroit pas échappé à 
l'ombrageuse sagacité du maître. 

Sans en chercher la raison aussi loin y l'apo- 
logue doit être £aimilier aux peuples et aux 
hommes à leur premier âgé, alors qu'ils par- 
lent beaucoup par figures. On le trouve dans 
rOrîent avec les emblèmes ^ les symboles, les 
hiéroglyphes, qui ne sont que diverses ma- 
nières dej^gurerles pensées. On le retrouve 
chez les sauvages; et c'est pour cette raison 
qu^ convient, même chez nous, à l'éducation 
de TenÊmce : les paradoxes de Jean*Jacques 
Botisseau sur cet objet comme sur tant d'au- 
tres, ne prouvent qu'un esprit' &ux ou super-» 



llV 



( 56i ) 

ficîel^ et des connoissances peu approfondies. 
Chez les peuples chrétiens, le style est çn gé- 
néral plus fort d'idées et plus sobre d'images. 
La société est parvenue à la virilité , à cet âge 
où Fesprit domine le corps, et où la raison prend 
le pas sur l'imagination. Cette obseiTation est 
vraie en général , et en comparant les nations 
chrétiennes aux peuples encore enfans; mais eu 
comparant les nations chrétiennes entre elles et 
avec elles-njêmes , a. leurs divers âges, on re-^ 
marque , en France , par exemple , qu'à la re- 
naissance des lettres, le style étoit surchargé d'i- 
mages et de comparaisons prises de la nature 
physique ou des arts ; comparaisons et figures 
souvent ingénieuses, mais presque toujours 
recherchées et trop étendues. Ce défaut se fait 
sentir dans les ouvrages de Montaigne, et plus 
encore dans ceux de saint François de Sales j 
un des meilleurs écrivains et des plus aimables 
de cette époque des lettres françoises. Nous 
étions jeunes alors en littérature , et nous par- 
lions comme des enfans. Dans le dernier siè- 
cle, qu'on peut regarder, à beaucoup d'égards, 
comme un siècle de caducité , puisqu'il a con- 
duit la société au tombeau, l'excès des figures 
reparoit chez quelques écrivains ;. mais comme 



( 564 ) • 
rencontre comme un' piège; le fientiiiiei&f est 
dans ce douloureux effort) toujours vain , too» 
jours trompé 5 jusqu'à Tinstant fiital qui voit 
s'évanouir toutes les esjperances , on phitàt 
toutes les iHusions : la pensée est partout , et 
ce tout forme un tableau adbevé , un tableau 
réel , et qu un peintre ponrroit transporter sur 
la toile. 

Et remarquez^ à l'honneur de notre langue^ 
comme les mots eux-mémeg, non pas assem* 
blés à force d'art, et quelquefois avec effort et re- 
cherche f conune dans l'onomatopée des Grecs 
et des Latins^ mais les mots les plus naturels^ 
et même les seuk dont M. Bossuet pût se ser- 
vir y ont ici toute l'harmoDie nécessaire à l'ex- 
pression d'un travail pénible et d'un sentiment 
douloureux. Ces mots sont tous graves y lents 
et lourds, traîne, tombeau, longue chaîne cPes^ 
pérances trompées. Ce même génie de là lan- 
gue, fidèle à la nature des choses , rejette impé- 
rieusement, à la fin de la phrase , le mot trorn^ 
péés, parce que la pensée qu'il exprime est la 
dernière de la vie. 

Un historien qui auroit eu à raconter la 
mort de Madame la duchesse d'Orléans , au- 
roit dit simplement : (c Ce fut une nuit af- 



( 365 ) 

)) fretise que celle où l'on apprit tout à coup 
» que Madame se moûroit^ que Madame étoit 
» morte». Et peut-être un panégyriste ordi- 
naire n'auroit rien trouvé de plus. Mais quelle 
impression terrible et profonde dut produire 
M. Bossuet, lorsque^ traduisant cette pensée 
dans la langue de son génie ^ il s'écria du haut 
de la chaire : « O nuit désastreuse^ ô nuit 
M efïroyable , où retentit tout à coup ^ comme 
)) un éclat de tonnerre , cette étonnante nou- 
» velle, Madame se meurt. Madame est morte « / 
Tout à l'heure l'orateur faisoit image pour les 
yeux y en montrant l'homme et sa longue chaî- 
ne^ et le tombeau qui l'engloutit; ici il fait 
image pour l'oreille^ en faisant retentir ces 
mots terribles : Madame se meurt j Madame 
est morte! Et sans doute alors il renforcoit sa 
voix , pour imiter en quelque sorte les cris de 
douleur et d'effroi qui furent entendus dans 
les rues de Versailles. Tout est image dans 
l'expression y tout est sentiment dans l'excla- 
mation; et cette nuit effroyable, et ces cris 
lugubres, et la consternation qu'ils répandi- 
rent, à la voix de cet orateur sublime, recom- 
mencèrent pour les auditeurs . ^ 
On peut remarquer que ce passage de M. Bos- 



( 568 ) 

ment dans un cœur où cessent les habitudes 
vertueuses. 

Le prophète présente donc le séjour de» 
animaux sauvages dans les lieux d'où l'homme 
a été banni, et la sécurité dont ils y jouissent, 
comme le trait le plus marqué d'une entière 
désolation : « Ici les animaux, ditril» se ré- 
imposeront, ils s'y établiront, ils s'y livre- 
» ront , sans crainte d'être troublés , à tous les 
» désordres comme à tous les besoins de la 
M vie sauvage, parce qu'il n'y aura plus per- 
» sopne qui les épouvante » . J}fon erit qui eJ> 
terreat. L'auteur sacré dit un mot à la pen- 
sée , et l'imagination en fait le commentaire; 
et l'on croit entendre, pour me servir d'une 
expression de J.-J. Rousseau dans ses Confes- 
sions , la forte voix de ce maître absolu qui 
renvoie à leurs retraites ces esclaves révoltés. 
Tout est, dans ce peu de paroles, pensées, ima- 
ges, sentiment; car il y a du sentiment, parce 
qu'il y a de l'homme, si je puis m'exprimer 
ainsi. En effet, les images se tirent de tous les 
objets de la nature physique, animée ou ina- 
nimée, brute ou industrielle; mais le senti- 
ment ne se tire que de rhommje seul, ou des 
objets auxquels l'écrivain prête pour un mo- 
ment 




(569) 
ment les pensées et les aSections de riiomme. 
Ainsi Vb'gile, en parlant du botuf tomba 
mort sous l'aiguilloo, dit : 

L'autre , lout affligé de la mort di 
Regagne tristement l'étable soli 

et il peint avec toute la vivacité du seutiment 
les douleurs maternelles d'un oiseau à qui la 
laboureur impitoyable a ravi ses petits. 11 y a, 
ce me semble, une obsei*vatioa à faire sur ce 
sujet, une observation utile et même nécessaire 
aujourd'hui : c'est que le poète qui personnifia 
tous les objets de la nature physique, ne doit, 
en général, prêter du sentiment et attribuer 
les afi'ections humaines, qu'aux êtres qui, aetn* 
blables à quelques égards k l'homme par leur 
constitution physique, et plus rapprochés ds 
lui par leurs moeurs, ou par l'usage auquel il 
les emploie pour ses plaisirs ou pour ses be- 
soins, donnent des signes sensibles de leuit 
aQ'ections réciproques, ou semblent partager 
les nôtres; et l'on risqueroit de tomber danft 
le niais et le puéril, si, dans un ouvraged» 
quelqu'cteiidue, on voùloit fisnder un grand 
intérêt sur les afl'ections de& insectes» ou sur 
les amours des végétaux. 




( 568 ) 

inent dans un cœur où cessent fes hnf ^^ 
vertueuses. . / f ' / 

Le prophète présente donc le j ^ ^ 
animaux sauvages dans les lieux d'/ / ' 
a été banni ^ et la sécurité dont î' scr^r 

comme le trait le plus marque/ ^u ^^^ 
désolation : « Ici les animauT^' ssious (f^ 
w poseront , ils s'y établiro . ks dcfe«*^ 
» ront^ sans crainte d'être / 
» désordres comme Ji to^ n'est pas le pre* 
» vie sauvage^ parce qu* Jileaux où- ilneâ 
» sonne qui les épouva' août comme ces édi' 
terreat. L'auteur sacn ^^ilont parle Tacite : 
sée^ et l'imaginatioD vy-ou comme ces lieux 
et l'on croit entenr '^(^à Ton ne voit que des 
expression de J.-J ^f^Zi) et si l'on peut dé- 
fiions, la forte ^'y^^jellc expression dont il 
renvoie à leurs^i^*^ msâ q«e> dans ces poè- 
Tout est, dans ^^/^^ pon est qui exterreat, 
ges, sehtmie ^ ^ \7i|,t qui nous épouvante de 
qu'il y a d -jî^^^jifflige de ses peines, nous 
ainsi. En ^^'-ftdiws* "^^ reviens au style. 
objets dr J^^^ ^eo^VÇ^her de regarder la re- 
nimée, ^^''^ ji.ciMse première et cachée 
mentT ^^ c^^ »ij0 remarque dans le style 
objets M^^^^^^^gAe^ «* ^^ diverses écoles de 



/ 



^'** 



(Syo) 

L'absence de Hiomme^ seul objet sur la 
terre de toute . affection raisonnable^^^et par 
•conséquent source .unique de tout sentiment- 
dans le style, explique le peu d'intérêt qu'ins- 
pire en général la poésie purement descrip- 
tive, comparée à la poésie épique ou dra- 
matique, et rend raison des discussions qui 
se sont élevées sur le mérite ou les défauts 
du ^enre descriptif. 

Les poèmes dont Thomme n'est pas le pre- 
mier sujet , ainsi que les tableaux où il . n'est 
pas la figure principale, sont comme ces édi« 
fices . solitaires et muets dont parle Tacite : 
SoUtudo et tacentes hci; ou comme ces lieux 
inhabités du prophète, où Ton ne voit (Jue des 
pierres et des animaux ; et si Ton peut dé- 
tourner à ce sens la belle expression dont il 
se sert, on peut dire aussi que, dans ces poè- 
mes ou ces tableaux, non est qui extetreat, 
il n'y est pas cet être qui nous épouvante de 
ses malheurs, nous afflige de ses peines, nous 
intéresse à ses affections. Je reviens au style. 
.;. On ne peut s'empêcher de regarder la re- 
ligion comme la cause première et cachée 
des différences qu'on remarque dans le style 
d.(^.dîvçrs peuples et des diverses écoles de 



(571 ) 

ïittérature , lorsqu'on observe qu'il y a plus de 
sentimens et d'images , et par conséquent plus 
d'éloquence et de poésie , partout où un culte 
plus sensible oflre aux afiections de l'honrime 
des motifs plus présens, et à ses sens des 
objets plus extérieui's ; et qu'il y a moins de 
sentimens et d'images^ et même moins d'o- 
rateurs et de poètes j là où le culte, dénué 
d'objets sensibles, n'occupe que le pur intel- 
lect. On diroit qu'en bannissant les images de 
leurs temples ^ certaines écoles ont banni les 
images de leur style* Par Cette raison^ ce dé- 
faut doit être très-marqué dans les écrits des 
philosophes du dernier siècle, dirigés contre la 
religion chrétienne ; et il est porté au dernier 
degré dans ceux des athées , tous siçcs et tristes^ 
dit quelque part M. Bernardin de Saint-Pierre, 
et aussi dépourvus d'images et de sentimens, 
qu'ils sont faux et absurdes de pensées. Tout 
est éteint, tout est mort, pour ceux qui ont 
fermé leur cœur à l'unique objet qui soit digne 
de l'an^our des hommes, leur esprit à la grande 
pensée de l'univers, leurs yeux mêmes aux 
merveilles qui révèlent la toute-puissance de 
l'Etre qui l'a créé. 

Par la raison contraire, on trouve beau*;' 



(570 
coup de sentimens et d'images dans le style 
des écrivains espagnols ou italiens. Ils ne 
pèchent à cet égard que par excès : les pre- 
miers^ par excès de grandeur dans les ima-^ 
ges^ ou par enflure; les autres, par raffine- 
ment dans les sentimens, ou par subtilité»' 
Le style germanique réunit tous les défauts : 
la pensée, dépourvue d'images, dégénère en 
abstraction ; le sentiment , à force d'être naïf,^ 
devient niais et puéril; Tirnage, épuisée ju^ue 
dans les derniers détails, est sans eflet et sans 
couleur ; et ce peuple n'a aucun principe fixe 
de goût dans ses productions littéraires , parce 
qu'il n'a aucun principe fixe de constitutions 
politique ou religieuse. 

Cest uniquement à ce style, tissu d'idées et 
dépourvu de sentimens et d'images, dont tous 
les sujets plus ou moins sont susceptibles; à 
ce style qu'on remarque dans les ouvrages d* 
Locke, de Clarté et d^autres écrivains an- 
glois, qu'il faut attribuer la réputation que 
nos philosophes ont faite au peuple angloîs 
d'être exclusivement un peuple penseur : opi- 
nion fausse en elle-même^ et injurieuse a 
notre nation ; opinion qui a eu des effets fu- 
nestes sur la constitution politique et reli- 



(375) 

gieuse de la France^ et <|ui a produit en lit- 
térature tant de mauvaises copies de mauvais 
modèles. 

Après les observations que nous venons de 
mettre sous les yeux du lecteur^ nous cite- 
rons avec plus de confiance un passage de 
M. de BufTon, qui avoit^ ce semble^ besoin 
de ce commentaire. 

« La quantité des connoissances , la singu* 
» larité des fiiits. la nouveauté même des dé* 
» couvertes^ ne sont pas de surs garans de 
» l'immortalité. Si les ouvrages qui les cpn- 
» tiennent sont écrits sans noblesse et sans 
» génie ^ ils périront ^ parce que ies connops-^ 
» sances^ les i&its et les découvertes, s'enlè- 
» vent aisément , se transportent , et gagnent 
» même à être mis en oeuvre par des mains 
}} plus habiles. Le stjle ne peut ^i^i s'enlever, 
n ni se transporter^ ni s'altérer : s'il çst no* 
}) ble, élevé, sublime, l'auteur sera égal^eiijt 
i) admiré dans tous les temps; car il n'y a que 
i> la vérité qui soit durable, et «même éter- 
n nelle. Or, un beau style n'est tel, en efiet^ 
j0 que par le nombre infini de vérités qu'il 
» présente. Toutes les beautés intellectuelles 
» qui s y trouvent, tous les rapports dont, il 



(574) 
>> est composé^ sont jutant de vérités aussi 
» utiles, et peut-être plus précieuses pour Fes^ 
» prit humain , que celles qui peuvent faire 
it le fond du sujet ». 

Ainsi ^ dans tout écrit où il y a vérité" dans 
les idées, vérité dans lès sentimens, vérité 
dans les images, vérité dans le rapport mu- 
tuel des images , des sentimens et des îdées,^ 
le style présente un nombre infini de vérité» 
ou de beautés intellectuelles; et toutes ce» 
vérités, ou toutes ces beautés, forment le style 
parfait. Elles sont fondées sur la nature même 
dé l'homme et sur la constitution de société 
à laquelle il appartient; et elles sont par coq* 
séqiiênt utiles et précieuses, puisqu'elles sont 
l'expression de l'homme et de la société, pre* 
miers et plus dignes objets de nos connois* 
sances et de nos affections^ 

Le style n'est pas seulement Texpression 
de l'homme en général et de ses diverses Êi- 
cultes, il est quelquefois l'expression de l'é- 
crivain lui-même et de son caractère , je veux 
dire , de la force relative de ses facultés et de 
l'usage qu'il en fait. Le célèbre Lavater ne 
demandoit que quelques lignes de l'écriture 
ïuatévielle d'un homme,, pour connoUre soa 



( 375 > 

oaractère ; et quoiqù'en cela y comme dans ton^ 
tes les autres parties^ de son Siystênie physîo- 
nomique^ il ait donné dans le vague et l'i-*- 
maginairey il parolt problable qu'il exfôte quel*- 
ques rapports généraux et secrets entre le 
tour d'esprit et de csa'actère d'un homme , et 
la manière aisée Otu pénible y lente ou rapidey 
exacte ou négligée y dont il trace se» pei^ées 
sur le papier; et ce n'est pas san& quelque rai-^ 
son que l'on dit proYerbialelmenl d'un homme 
minutieux , qu^il met te^ points sur Us u Mais 
à plus forte raison doit-il y avoir des rap- 
ports certains entre l'esprit, le cœur, l'ima- 
ginatlon y la manière de voir, de sentir, de 
pjger, entre le caractère, en un m^t'^^dJuâ 
homme, et cette expression de ses pensées,, 
de ses sentimens, de ses images^, qm fbr-^ 
ment son style. B est vrai que Von ne peut 
faire cette observation que sur les originaùlt 
qui peuvent servir de modèles; je veux dire,, 
sur les écrivains qui ont un style k eu^, cbose 
plus rare qu'on ne pense ; car la pl^art de$. 
écrivains copient le style de leurs feeturesy 
comme la. plupart des hommes- prennent le 
caractère de tous ceux qui ks entourent^ ' 
£t pour en citer un exemple^ Cicérôn a< 



( 57« ) 
itik gédâraleme&t accusé 4e rtnité^ tt ttème 
de faiblesse^ dans les derniers temps de la 
république , lorsque ^ livré a lui-même entre 
les féroces triumvirs ^ et dans des circcmstan-^ 
ces trop fortes pour son caractère^ il n'étoît 
plus soutenu^ comme à l'époque de son eé-^ 
lèbre consulat ^ par l'approbation du sénat, 
ia payeur du peuple,, et. la force même de 

I autorité publique dont il étoit dépositaire. 

II y a aussi, si j'ose le dire, de la vanité dans 
son style , dans ses périodes nombreuses ^ et 
sonores, dans ses chutes harmonieuses et ap« 
prêtées : cette majestueuse abondance est ra<>- 
rendent l'expression d'une ame forte, plus 
briève dans ses discours, et moins occupée 
des mots que du sens. Aussi , même de son 
temps, on désiroit à l'éloquence de Cicéron 
plus de nerf et de vigueur , et quelques dé- 
tracteurs l'appeloient^mcfr/m et elumbem ora- 
torem. 

Il semble que M. de Buffon ait porté dans 
son style la dignité soutenue et yn peu com- 
posée qu'il a mise dans sa conduite publi- 
que* Bossuet appelle le génie une illumifio/^ 
tion soudaine. Buffon a dit que le génie étoit 
le tr€^ml : mot vrai pour M. de Buffon, parce 



( 577 ) 
quil est tin mot de caractère^ et qu'il peint 
k la fois rhomme et Fëcrivain qui, toute sa 
vie 9 à travaille avec une attention suivie etW 
borieuse son style et sa considération, pour 
ne pas paroître 'au-dessous de la place quil 
occupoit dans le monde et dans la littérature. 
' Si Ion vouloit porter plu» loin ces obser* 
yations, on remarqueroit que Corneille et La 
Fontaine se sont peints dans leurs écrits; l'un 
avec rélévation de son ame, l'autre avec sa 
naïveté et sa bonhomie. On retrouverait, dana 
le style éblouissant et insidieux de J.J. Bous*- 
seau, quelque chose de l'orgueil de son ca-*- 
ractère et du tour sophistique de son esprit. 
Voltaire n'eut jamais de caractère : aussi sa 
prose, singulièrement remarquable par la £bl-^ 
cilite, la correction, l'él^ance, ne se distin- 
gue ni par la force, ni par la noblesse, ni 
par l'élévation ; et le trait ]e plus marqué de 
son style , est l'art des contrastes et des op- 
positions d'idées, qui exprime assez bien les 
inégalités d'humeur et les variations d'opinion 
de cet homme célèbre. 

Si l'on comparoit entre eux, et tous à la fois, 
les grands écrivains du siècle de Louis XIV et 
ceux de l'âge suivant, soué le rapport du style 



( 378 ) 

senlement, on pourrait soutenir qu'il y a ctàns 
le style des premiers plus de gravite^ de no- 
Messe , de décence^ d'élévation, de modestie ,, 
dé simplicité 9 d'abondance, quelque cbose 
de plus franc , si j'ose le dire , et dé plus 
m&le; et dans le style des autres , j^us de lé- 
gèreté, de finesse, de malice, de passion^ 
plus de cet éclat qui éblouit, de cette yio-^ 
lence qui entraîne , de cet art qui déguise l'in- 
tenticm de l'écrivai», et surprend la bonne 
foi du lecteur. L'épicuréisme , qui avoit coxn- 
inencé avec le dernier siècle, avoit éteint le 
caractère des bommes; et le scepticiane avoit 
àffoiUi leur style. Au temps de Louis Xiy,^ 
on croyoit des vérités ; dans le siècle suivant , 
on les cberchoit ; et le caractère dans le style 
suppose une coimction pleine et entière ^ 
comme le caractère dans Thonime suppose 
une ferme volonté. 

Je n'ai fait qu'effleurer des observations qui 
feroient la matière d'un ouvrage intéressant. 
Mais on doit toujours craindre d'en dire trop 
pour les hommes instruits, et l'on n'en di*- 
roit jamais assez pour ceux qui ne veulent 
pas l'être. 

Si le style est l'expressioa de l'homme, hà 



( % ) 

littérature n'est pa& moins lexpression de là 
société (i). * 

Le style est l'expression de l'homme intel- 
lectuel, de sa pensée, de soh esprit, de son 
caractère ; la littérature sera donc l'expression 
de la partie morale de la société ; e'ést-à-dirc 
de sa constitution , qui est son ame , son esprit , 
son caractère* % 

Ainsi, comme la constitution de la société, 
considérée dans sa division la plus générale, 
est domestique ou publique, constitution de 
famille et constitution d'Etat , là littérature , 
considérée iiu^si dans ces detix genres^ qui com- 
prennent toiïtes les espèces différentes de com- 
positions, est du ^enre familier ^ ou du genr^ 
noble , élevé , public j elle représente dans la 
comédie, dans le roman, dans la pastorale, 
les aventures delà famille; elle chante, dans' la 
composition erotique, bachique, élégiaque>, 
géorgique , les plaisirs , les douleurs, lés tra- 
vaux de l'homme privé; ou bien elle raconte 
dans l'épopée , elle représente dans la tragédie. 



(i) Cette dernière proposition, généralement adoptée , 
peut être regardée désormais comme une vérité hors âe 
disipute , comme un fondement. 



( 58o ) 

die chante dans l'ode ou le cantique, les ëyé^ 
nemens de la société publique , les actions des 
hommes publics , les £aiits mémorables de la 
reli^on et de la politique* Et il fisiut remar- 
quer ici que la poésie religieuse a précédé , 
chez tons les peuples , toute autre espèce de 
composition littéraire : preuve que la religion 
est née avec la société , et ./{ue le sentiment 
de la divinité a précédé tout autre sentiment. 

On peut donc réduire à trois espèces de con^- 
position dans chaque genre, toutes les producr 
tioiss littéraires^ les compositions dramatique ^ 
lyrique et épique : car , à le bieq prendre , le 
roman ert l'épopée de la fisunille ; la pastorale, 
une espèce de roman ; l'idyUe , un incident de 
la pastorale. 

On voit , a l'aide de cette distinction , que les 
anciens , plus près que nous de Tétat purement 
domestique de société^ ont dû cultiver avec suc- 
ces le genre/amilier, et même en introduire la 
naïveté (i) jusque dans le genre noble ; et que 
les modernes, plus avancés dans l'état public, et 



(i) Naïf paroU n'être qae le mot natif j «^ouci par 
Tusage dans la prononciation ; et il déa^ne également 
une qualité qui appartient au premier âge. 



( 38i ) 
chez qui l'Etat s^est même constitué aux dépeni 
de la famille 9 ont dû atteindre un haut degré 
de perfection dans le genre noble ^ et mémo 
en transporter Fëlévation et la dignité dans le 
genre familier. 

Non-seulement la littératm*e est dans cet 
deux genres Fexpression des deux constitutions' 
générales de société auxquelles l'homme ap-» 
partient , mais elle est encore y dans ses prc^ès 
chez chaque peuple, l'expression de Fétat pluîi 
ou moins avancé, et de la marche progressive on 
rétrogade de ces diverses constitutions ; c'est- 
à-dire que la littérature est plus ou moins na- 
turelle ou perfectionnée dans ses productions , 
selon que la société dont elle est l'expression , 
est plus on moins perfectionnée, plus ou moins 
naturelle dans ses lois. 

Cette proposition n'est vraie, comme toutes 
les vérités morales , que sous un point de vue 
général ; et il Êtut en chercher la preuve»dans 
Fensemble des productions littéraires d'une 
nation, plutôt que dans les proénctions parti-* 
culières de tel ou tel auteur , à moins que des 
ouvrages tek que V Iliade , V Enéide ou la Jé^* 
rusalem délivrée^ par la nature même d*on su- 
jet qui comprend tous les genres et s'étend II 



( 382 ) 

toutes les idées 9 ne soient lexpression fidèle 
deç temps auxquels ils se rapportent, et des 
hommes qu ils mettent en action. 
. Ici l'on permettra à Fauteur de cet article , 
pour mieux faire/ entendre toute sa pensée, 
de transcrire ce qu'il a dit ailleurs sur le même 
sujet : « Plus dans sa législation politique et 
Il religieuse , une société policée , ou qui con- 
» nolt les arts , se rapproche de la constitu- 
Il tion véritable , ou de la nature perfectionnée 
]a des sociétés, plus les arts, dans leurs pro- 
Il ductions, se rapprochent de la nature em- 
i> bellie et perfectionnée des objets qi^'ils ont à 
]^ peindre. La France étoit plus près qu'aucutie 
I) autre nation de la constitution naturelle des 
» sociétés civilisées : remarquez aussi la supé- 
w riorité que les arts de l'esprit avoient acquise 
Il en France dans Fimitation de la belle nature; 
» et voyez au contraire, dans les sociétés an- 
>i ciennes et modernes , les mêmes arts s'éloi- 
» gner de l'imitation de cette nature perfec-^ 
^) tion née , dans la même proportion que leurs 
» institutions s'éloignent de la nature de la 
» société constituée. Je n'en excepte aucun 
» peuple, pas même les Grecs, qui, l'ima- 
I) gination encore pleine de leurs rois et de 



( 383 ) 

» leurs héros , immortalîsoîent dans leurs che6»- 
» d'ueuvre , des temps et des homilies qui né^ 
» toieiit plus ; mais qui descendent souvent^ 
» dans les sujets même les plus relevés^ à des 
^) imitations d'une nature familière , basse ^ et 
» quelquefois ignoble , parce que leur société , 
f) sans constitution publique^ n'étoit au fond 
j) qu'un, rassemblement fortuit et turbulent de 
» sociétés domestiques y souvent dans l'état 
M sauvage. 

» Le goût ou Fimitation de la belle nature 
}) ne se perfectionne chez les .Romains' que lor$« 
^) queies institutions monarchiques prennent la 
» place du désordre démipcratique. Les temps 
;) d'Ennius et de Lucile son|^ceux des Grac- 
M ques et desSaturnius;: le siècle d'Auguste est 
^) cçlui de Virgile et d'Horace. 

» Ce seroit, ce me semble, le sujet d'un ou- 
» vrage de littérature politique bien intéres-' 
» sant y que le rapprochement de l'état des arts 
V chez les divers peuples, avec la nature de 
») leurs institutions , fait d'après les principes 
» que nous venons d'exposer. L'auteur trou- 
» veroit peut-être , dans la mollesse des insti^ 
» tutions politiques des Etats d'Italie , le motif 
j» de ï afféterie ^ui domine dan^ leurs arts ^ 



(584) • 
» dans Fimperfection des institutioas despoti- 
M ques , aristocratiques y presbytériennes des 
I) peuples du Nord, le secret principe du peu de 
» goût et de naturel de leurs prodocttom^ litté- 
j> raires du genre noble ; dans la constitution 
n mixte de F Angleterre , la cause de ces inë- 
n galités bizarres 9 de ce mélange d'une nature 
n sublime et d'une nature basse est at^ecte^ 
» que l'on remarque dans ses poètes; il rejeté- 
» roit le principe secret de ces imitations exa- 
n gérées , de cette grandeur gigantesque que 
» Ton aperçoit dans les productions de la litté- 
» rature espagnoie, et jusque dans le caractère 
j» de Ce peuple ^ sor |es événemens extraoïdi- 
H naires au milie|i desquels cette société a vécu, 
D et qui n'ofit pas permis d'en limiter assez le 
» pouvoir par des institutions politiques ; il n ou- 
» blieroit pas surtout de remarquer que les arts 
» en France s'éloignoient de la nature noble et 
» perfectionnée, pour descendre à une nature 
» sim{de, ckampèire, enÊuitine^fEunilière, de- 
» puis que la société politique penchoit vera la 
M révohitioD, qoi devoit la ramener à Tétat 
M primitif des sociétés domestiques^ par l'ex^i- 
» tinction du pouvoir monarchique et la dis- 
» solution de tous les liens publics. Ainsi , la 

» poésie 



(385) 
» poésie peiguoit les jouissances des sens, plu- 
» tût que les sentimens du cœur ou l'héroïsme 
» des vertus publiques ; elle mettoit sur la scène ' 
)j les détails naïfs, ignobles, quelquefois ior- 
)i iilojans , souvent obscènes , de l'intéi'ieur de 
)) la vie privée, plutôt que le tableau des évé- 
)i nemens qui décident du destin des rojs et 
ji la fortune des empires, plutôt que la repré- 
» sentation de mœurs nobles et décentes. La 
H peinture cxprimoit plus volontiers la féro- 
» cité de Brutus que la magnanimité d'Alexan- 
H dre ; l'arcblteclure avoît moins de monu- 
n mens à élever que de boudoirs à embellir; 
» et la même disposition d'esprit qui chan- 

Iirgeoit un jardin où l'art avoit perfectionné la 
Urnature en endisposant avec ordre les diffé- 
jr rentes beautés, en une campagne inculte et 
M agreste, sous le nom de jardin anglais, de- 
» voit bientôt fiubstituer à la régularité majes- 
m tueuse d'une société constituée par la nature, 
» le désordre et le délire des inventions polî- 
» tiques de l'iiomme (i)>>. 

Ainsi les principes du goût dans les arts ne 
seroient pas plus arbitraires que les principes 



{ij Théorie du Pouvoir, lom. I, liv. IV, chap. ^ 




( 388 ) 

familier le plus gracieux^ et la naïveté la plus 
aimable. On les retrouve^ et dans le ton gé- 
néral, de. la partie historique , et jusque dans 
les. chants les plus sublimes des prophètes y ou 
leurs instructions les plus sévères. £t qu'on ne 
s'en étonne point y et que surtout on ne pense 
pas que l'on cherche ici des raisons trop hu- 
maines à l'expression divine des livres saints. 
Dieu y soiunis lui-même aux lois générales qu'il 
a établies , et dont il a fait dépendre l'harmo- 
pie du monde moral y parloit de lui-même et 
de ses attributs en langage divin y et que tous 
le3 peuples y même les plus avancés y étoient 
appelés à entendre ; et il parloit pour le peuple 
juif le langage humain , si j'ose le dire, celui qui 
convenoit le mieux à l'âge de cette société : et 
de là vient que le langage sublime de la société 
tkéoçratique ^ telle qu'est au fond toute société 
soumise aux lois naturelles dont Dieu est l'au- 
teur ,. se trouve dans les livres saints partout uni 
au langage naïf de la société domestique , par- 
ticulier à un peuple qui vivoit plus qu'un au- 
tpe^ qui vit même encore uniquement en so- 
ciété domestique , et chez qui la famille étoit 
aAi3si fortement, aussi naturellement constituée 
qqe l'État : et c'est ce qui fait que le sublime , 



(589) 

dans ces livres, est sans mélange d^exagéra-* 
tien ; et le familier , sans mélange de grossiè- 
reté. 

Orphée, che^s les Grecs, précéda tous les 
poètes qui nous sont connus; et le peu qui 
nous reste de ses chants religieux , s'il n'en a 
pas pris les idées dans les livres de Moïse , 
comme quelques-uns Font pensé , atteste qu'à 
l'époque où il écrivoit, les premières et les 
plus pures notions^ de la Divinité ne s'étoient 
pas encore effacées de la mémoire des hom- 
mes. 

Après Orphée, si Ton peut le compter , les 
plus anciens poèmes venus {Jusqu'à nous sont 
ceux d'Hésiode et d'Homère , dont l'un chante 
les traditions de la religion^ les jours et les 
tras^aux de la famille ; et l'autre célèbre dans 
l'Iliade l'événement le plus mémorable de la 
société politique. La théogonie d'Hésiode est 
absurde comme la religion païenne; les Tror' 
vaux et les Jours attestent l'imperfection des 
premières notions chez les peuplades idolâtres ; 
et M. de La Harpe , sans respect pour l'anti- 
quité, les compare à ÏAknanach de Liège. 

Homère , qui seul mérite de nous arrêter , 
a chanté les temps héroïques et monarchiques 



(390) 

de la Grèce I et même les seuls monarcliiques 
dé la Grèce > considérée comme une seule so-^ 
ciété : ceux où, confédérée toute entière sous un 
chef unique 9 elle réunit toutes ses forces pour 
venger l'hospitalité violée. Et, pour le dire 
en passant, on ne peut prendre le sujet d'un 
poème épique que dans l'histoire d'un^ grande 
société. Il ne Êdloit pas moins y aux yeux des 
anciens, que les destins de la Grèce et de 
Rome , et aux nôtres , que les destins de la chré» 
tienté et ceux du genre humain même, pour 
fonder l'intérêt et soutenir la majesté des qua* 
tre grandes épopées , et peut-être des seules 
qu'ait produites la littérature ancienne et mo- 
derne. Dans l'Iliade, l'importance de l'entre- 
prise , au moins pour les Grecs ; la grandeur 
des moyens; ces rois, tous héros, tous enfans 
des dieux ; cet Agamemnon , roi de tous ces 
rois , issu lui-même du maitre des dieux ; l'Eu- 
rope luttant contre l'Asie , les dieux contre 
les dieux ; l'Olympe qui délibère ; la terre qui 
attend ; le destin des hommes ; la volonté même 
des dieux suspendue par l'inaction d'un seul 
homme : tous ces grands objets élevèrent l'ima* 
gination du poète , et donnèrent à son ouvrage 
cette majesté qui s'est accrue d'âge en âge, même 



(591) 
par réloignement du temps ; et qm a iuâ ^ 
rilîade le premier et le plus beau titre dn géuâc 
de Tbomme. Alak à côté de tant d'elératian <t 
de dignité y on retrouve fréquemment la tiahrclé 
du premier âge y et quelquefois la (amiliarrtié 
gix)ssière des premiers mœurs; et Ton a^rçoit 
rimperfection d'une société naissante, qui re» 
tient dans Tétat public les habitudes de Fétat 
domestique. La Divinité se montre dans Tlliade 
sous de belles images et des idées absurdes. Le 
pouvoir politique y est mal affermi : le chef ne 
règne que sur des égaux ; il est même entière— ^ 
xnent effaeé par Achille ; et lui-même ne sait 
pas commander à ses passions, (c AgametnnDn^ 
» dit M. de La Harpe ^ est le seul qui me pa^. 
» roissé jouer un rôle peu noble et indigne de 
» son rang w. La vertu de tons ces héros n'est 
que la force du corps : l'humanité y la pitié, la 
générosité, qui sont l'ornement de la société 
publique, leur sont inconnues; et le poète les. 
met^ur Ta scène avec tous les besoins et toutes 
les faiblesses de la vie domestique. Tout est 
privé dans le. sujet du poème ,. fondé sur le rapt 
d'une femme et l'enlèvement dîme esclave. 
Tout est privé dans Yactiorij qui commence par 
la colère d'Achille contre Agamemnon, et se 



(592) 

dénoue par son amitié pour Patrocle : senti- 
mens plus puissans sur Famé du héros ^ que le 
devoir ou les ordres des dieux y et qui seuls lui 
font quitter ou reprendre les armes. L'homme 
privé remporte donc sur Fhomme public; et 
le poème n'en est peut«-etre que plus brillant , 
parce que Féuergie fougueuse et désordonnée 
des passions prête à l'imagination plus que la 
force calme et raisounée des devoirs. Qu'on se 
garde bien de croire que j'aie prétendu rabais- 
ser le mérite d'Homère. L'homme de génie de- 
vance les autres hommes; mais il ne fait quesui- 
vre les progrès de la société : l'art du poète con< 
$iste à peindre^ et non à deviner; et Homère est 
parfait , même lorsqu'il représente une société 
imparfaite (i). 

C'est ici le lieu d'observer qu'on ne peut pren- 
dre le sujet d'une épopée que dans l'histoire 



(i) C'esNià le nœud de la dispute entre M"«. Dacier 
et La Mothe. La Mothe vouioit qu'Homère fût impar- 
fait, parce qu'il avoit chante une sodëté imparfaite; et 
M"*. Dacier vouioit que les mœurs de l'Iliade fussent 
parfaites , parce qu'Homëre ëtoit parfait. Tous les deux 
avoient raison sous un point de vue , et tort sous un 
autre. 



( 595 ) 
d'une société monarchique. Il faut l'unité de 
pouvoir pour produire l'unité d'action indis- 
pensable dans le poème épique; et c'est une 
preuve plus forte qu'on ne pense , que le gou- 
vernement monarchique est l'état naturel de 
la société. Si le poète vouloit mettre en épopée 
quelque événement d'une société populaire, il 
seroit du moins nécessaire d'en attacher l'ac- 
tion à un seul personnage , qui seroit, par ses 
-^^ertus et ses exploits, le héros du poème, s'il 
n'étoit pas le chef de la nation; et pour compo- 
ser le poème, il faudroit, en quelque sorte, 
constituer la société. Ce défaut d'unité est le vice 
principal des foibles poèmes de Silius Italicus, 
à^tStacCyà.^ Lucainmèmey qui, n'ayant chanté 
que des guerres de républiques contre républi- 
ques, ou de citoyens contre citoyens, n'ont pas 
vu que la multiplicité de personnages égaux ex- 
cluoit l'unité d'action , si rigoureusement né- 
cessaire dans l'épopée , et qu'un poème héroï- 
que pouvoit ne pas être un poème épique. 

On retrouve cette prédominance, si je puis 
m'exprimer ainsi, de la société domestique 
chez les Grecs, et dans leur genre lyrique, 
qui ne chante que les victoires de particuliers 
aux jeux solennels, et dans leur comédie, tou- 



( 394 ) ' 
jours dirigée contre des particuliers ; et dan» 
la uajtveié quelquefois grossière de leurs ro«- 
mans et de leur pastorale^ et jusque dan» 
leur tragédie^ simple et sam action^ privée 
dans les sujets, y^mi/iere daas les détails, re- 
marquable surtout par la vérké des sentiment 
domestique^. C'est ce qui fait dke à M. de 
La Harpe ^ à propos de la tragédie grecque r 
êr La simplicité des anciens peut instruire no^ 

9 tre luxe Notre orgueilleuse délicatesse, 

» à force de vouloir tout ennôbUr, pec^ nous 
» faire méc(»inoltre le charme de la nature 

j) primitwe 11 ne £iut pas sans doute imir^ 

u ter en tout les Grecs; maïs dès qu'il s'agit 
» de Y ejcpression des seniimens naturels ^ rien 
i) n'est plus pur que le modèle qu'ils nous of- 
» frent dans leurs bons ouvrages ». Le crîti- 
que a raison; mais cette délicatesse, qu'il ap- 
pelle orgueilleuse, est le résultat nécessaire 
du progrès de la société et du développe— 
ment de Tétat noble ou public. La tragédie 
est publique chez nous; elle étoit domestique 
chez les Grecs : et en cela, cette partie de 
leur littérature étoit, comme les autres, Fex- 
pression de leur société.. 

Jusqu'à Auguste, et sous le règne du peu— 



y 



.1 
 



( 595 ) 
pie, si Fon excepte les écrits des historiens 
et les discours des orateurs, dont nous trai- 
terons ailleurs, il n'y eut guère , chez les Ro- 
mains, d'autre littérature que celle des Grecs, 
Les Latins en empruntèrent d'abord les pro- 
ductions du genre familier, la comédie, la pas- 
torale, la poésie erotique. L'aristocratie romai- 
ne , surtout avant les Gracques, se rapprochoit 
bien plus que la démocratie grecque, de la cons- 
titution naturelle des sociétés : aussi la comédie, 
à Rome, fut moins personnelle dans seà ap- 
plications; et plus tard, la pastorale plus dé- 
cente dans ses tableaux. Vers le règne d'Au- 
guste, ou après ce prince, les Romains imi- 
tèrent ou traduisirent les tragédies grecques: 
car jamais ils n'eurent de drame national. Oc- 
cupés de grandes choses, ils dédaignèrent tou- 
jours de paroître sur une autre scène que sur 
la scène du monde ; et dans leur dignité hau- 
taine, ils firent servir à leurs plaisirs ces mê- 
mes peuples qu'ils avoient soumis à leurs lois. 
Le peuple-roi n'eut donc proprement une lit- 
térature à lui que dans le genre épique et ly- 
rique ; et lorsque Rome , échappée aux désor- 
dres de l'anarchie populaire , fut, du moins un 
moment, constituée en monarchie sous Au- 



c 596 ) 

guste , l'ode héroïque et Fépopée parurent avec 
éclat ; la littérature latine prit rang à côté de 
la littérature grecque ; et comme la société 
étoit mieux ordonnée, on put remarquer, dans 
les productions du génie latin, une noblesse 
plus soutenue que dans celles dps Grecs, et 
moins altérée par le mélange du familier. 

En efifet, avec moins d'élévation qu'Homère, 
Virgile ofiFre partout une dignité plus égale, 
et par cela même moins sensible , parce qu'elle 
n'est pas rehaussée, comme dans le poète grec, 
par le contraste du familier et du naïf. Il n'y 
a pas dans l'Enéide de plus grandes images 
de la Divinité que dans l'Iliade, mais on y 
trouve une mythologie plus raisonnable; et 
même le chant de la descente aux enfers, qui 
appartient tout entier au poète latin, pré- 
sente , sur tous les objets de morale publi- 
que, des notions épurées qui annoncent de 
grands progrès dans les esprits, et qui n'é- 
toient que l'aurore d'une meilleure et plus 
haute philosophie qui alloit se lever sur l'u- 
nivers. Le développement des idées politi- 
ques n'est pas moins marqué. Le pouvoir du 
clief est plus reconnu et mieux affermi. Les 
personnages secondaires ne sont même, dans 



( 597 ) 
rÉueîde, que trop efi'atés; et Virgile n'a pas 
su, comme le Tasse, conserver au chef toute 
sa superîonté naturelle, eu jetant un grand 
éclat sur les subalternes. La fable d'Homère 
n'est fondée que sur des affections privées. Le 
ressort de l'Enéide est l'ordre des dieux, qui 
appellent Enée en Italie, le soutiennent dans 
toutes les traverses qu'il éprouve, et l'arra- 
chent même a sa passion pour Didon : car, 
dans l'Enéide, l'amour ne tait que retarder 
l'action du poème, au lieu que l'amitié dé- 
noue celle de l'Iliade. La nature morale est 
moins brillante dans l'Enéide, mais elle y est 
plus sage et mieux réglée. Enée est religieux 
autant que politique : qualités nécessaires, 
l'une comme l'autre, à un fondateur de socié- 
té. Le courage s'allie à la subordination, et 
la fureur guerrière n'est pas sans humanité. 
Cependant, au milieu de ce progrès des idées 
pubHques, si bien exprimé dans cet immor- 
tel poème, on retrouve quelque chose des 
idées domestiques des temps anciens, et de cet 
état de sociétés qui n'étoient pas encore par- 
venues à la perfection de l'âge mùr. On le 
retrouve, et dans l'amoureuse foiblesse du 
chef, et dans la description de ces jeux qui 




( 4oo ) 

bliirie des temps héroïques ou chevaleresques 
de la chrétienté* Tout est public dans le su-« 
jet du poème ; tout est élevé dans les motifs; 
tout est noble dans les moyens ; tout est juste 
et vrai dans les idées y si l'on en excepte une 
fiction empruntée de la littérature païenne^ 
que des esprits qui n'en connoissoient pas d'au- 
tre ^ dévoient^ à leur premier essor, admirer 
sans choix 9 et imiter sans précaution 4 C'est 
la société toute entière qui prend les armes 
pour venger la Divinité et l'homme des outra** 
ges d'un peuple barbare , et reconquérir des 
lieux honorés par les plus grands prodiges 
de la toute-puissance et de l'amour de l'Être- 
Suprême envers le genre humain ; c'est l'Eu- 
rope qui lutte contre l'Asie, et bien mieux 
que dans Homère, où un petit pays d'Europe 
se consume pendant dix ans devant une ville 
d'Asie ; ou plutôt, c'est la civilisation contre 
la barbarie, et le ciel contre l'enfer. Le pou- 
voir est sans foiblesse : leçon sublime (i) de 



(i) Voltaire ne Ta pas suivie dans la Benriade, L'his- 
toire Tautorisoit sans cloute à donner des foiblesses à son 
héros 5 mais le poète épique , chez les modernes , doit 
plutôt conaulter le beau idéal que la vérité historique. 

vérité ! 



( 4oi ) 

vérité! et Godefroy, supérieur à tous par sa 
sagesse, est égal aux plus braves par sa va- 
leur. Après lui, dfes grands, distingués par leur 
naissance et leurs exploits, montrent les foi- 
blesses de l'homme privé au milieu des soins 
de l'homme public, et tirent de leurs passions 
un éclat que le chef ne doit qu'à ses vertus. 
Toutefois ces passions fougueuses cèdent à 
de grands devoirs , et tout concourt au suc- 
cès de l'entreprise et au triomphe de la vérité 
€t de la vertu. Mais ce qui distingue le génie 
du Tassé , et fait de son poème le tableau le 
plus parfait de ce que doit être la société 
chrétienne, c'est le caractère à la fois religieux 
et politique qu'il donne a ses guerriers , et ce 
mélange de douceur et de force, de foi et de 
courage, de grandeur et de soumission, qui 
constitue l'homme public, et dont le christia- 
nisme seul a connu le secret. Au reste, même 
quand le Tasse donne à ses héros les foiblesses 
de l'homme privé, triste apanage de la co>n- 
dition mortelle; toujours à la hauteur de son 
sujet, il a banni de sa composition, comnie 
indignes de trouver place au milieu de si grands 
intérêts, tous les détails de la vie domestique, 
si communs dans Homère. Les soins domes- 
I. 26 



\ 



3Be 






--i» , 



mt!^ 



T- J\ 



—«r. 



( 4o5 ) 

grâces décentes et modestes dont îl est suscep- 
tible chez un peuple civilisé ^ sans lui ôter sa 
simplicité native; et sous ce rapport, on peut 
dire que Gessner est le poète de la société do- 
mestique, comme Corneille est le poète de la 
société publique. 

Par une raison semblable , les Anglois ont 
du exceller dans le roman , qui offre le tableau 
des mœurs de la famille y considérée non dans 
letat champêtre, mais dans l'état de cité, et 
que nous appelons bourgeois : car les Anglois, 
comme tous les peuples réformés et commer- 
çans, vivent beaucoup dans cette espèce de so- 
ciété domestique. La constitution de la famille 
et ses mœurs sont même plus fortes^» Angle- 
ten'e que les mœurs publiques et la constitu- 
tion politique. Aussi leur littérature 4u genre 
noble n'a pas marché tout-à-fait du même pas. 
La tragédie, chez les Anglois, flotte encore en- 
tre le sublime et le trivial , entre le pathétique 
et l'horrible. Même dans leurs productions lit- 
téraires du genre familiier, comme la comédie 
et le roman, à côté des traits les plus intéres- 
sans, des peintures de mœurs d'une vérité 
profonde, et d'une mtoi'ale souvent très-pure, 
quoiqu'en général un peu foible, on trdirve 1^ 



( 4<»4 ) 

4étaîls les plus ignobles^ quelquefois les plus 
choquans^ et les boufibnueries les. plus grossÎQ* 
res. Leur langue même n'est pas fixée; et tout 
s'y ressent d'une société mixte ^ et d'une cops-r 
titution eneore indécise entre l'ordre monar- 
chique et le désordre populaire. Le Paradis 
perdu, monument le plus imposant de la litté- 
rature angloise, est entièrement ^ et par la na- 
ture mèmie du sujet j dans le génie de cette n%- 
tion>. Le poète célèbre à la fois les grands des^ 
seins de Dieu sur le genre humain /et le bon-? 
heur ou les désastres de la première ijaunille. 
n a dû par conséquent s'élever aux' idées les 
{dus sublimes, et descendre aux peintures les 
plus naïves; et ce qui eût été peut-être une 
faute dans toute autre épopée^ est une beauté, 
et même obligée, dans celle-ci^ qui, pour le 
fond et l'exécution^ quelquefois bizarre et iné- 
gale, appartient exclusivement au caractère gé- 
néral de la littérature angloise. 

Les peuples du nord de l'Europe, qui, dans 
leur état politique et même religieux, n'ont 
pu sortir, jusqu'à présent, de leurs constitu- 
tions équivoques, en sont encore à chercher 
les principes naturels du goût dans leurs com- 
positions littéraires; mais comme la famille 



C 4o5- ) 

est partout constituée, là même où l'Etat ire' 
l'est pas ou l'est mal, le genre familier ou do- 
mestique domine dans la littérature germani- 
que, même du genre noble *^ Elle cultive de pré- 
férence le drame ou le roman, et en prend vo- 
lontiers le sujet dans les événemens de la vie 
commune et domestique. Ce genre, chez les^ 
Allemands,, offre souvent de l'intérêt, du na- 
turel et de la vérité ; mais en même temps ils^ 
descendent fréquemment jusqu'au trivial, se 
perdent dans les détails, épuisent les descrip- 
tions, alambiquent les sentimens; et, faute àer 
principes fixes, ils n'ont pu encore faire une 
tragédie i*égulière; même dans l'épopée, ils^ 
ont outré le sublime jusqu'au vague, l'idéal,, 
l'incompréhensible : et ces derniers défauts se- 
mêlent à de véritables beautés dans la Mes-^ 
siade de Klopstock 

On retrouve dans la littérature italienne- 
quelque chose des vices de la littérature ger- 
manique, et pour les mêmes raisons^ mais, 
soit la mollesse de la langue et l'habitude des 
arts agréables, soit la foiblesse de leurs cons- 
titutions politiques, et la prédominance de la- 
constitution religieuse, le style, chez les Ita- 
liens, a de l'afléterie^ le goût ^ de Tineertitude ;- 



(4o6) 

et. lé sentiment qui domine dans leurs pro- 
ductions , une sorte de mysticité. 

Les mœurs^ en Espagne, sont plus fortes , 
et^si j'ose le dire, plus marquées que les lois, 
parce qi^e cette nation a vécu , beaucoup plus 
qne toute aut^e , au milieu d'événemens ex- 
traordinaires qui ont influé sur les moeurs bien 
plus puissamment que sur les lois. Qu'on se re- 
préitente^ en effet,. deux peuples aussi oppobés 
de génie, de mœurs, de lois, de religion et 
dlntéréts , que les Espagnols et les Maures , des 
chrétiens et des musulmans , établis pendant 
sept à huit siècles sur )e même territoire , sans 
communication avec d'autres peujJes ,tou}our8f 
en guerre sans se détruire , ou en paix sans se 
confondre; et que l'on juge tout ce qu'un état 
de société, sans exemple dans l'histoire, a du 
produire de sentimens et d'aventures guerriè- 
res ou même galantes^ chez des hommes, 
les uns autant que les autres, braves et pas- 
sionnés , qui ne posoient les armes que pour 
se livrer aux plaisirs, et chez qui les rapports 
inévitables des deux sexes avoient à combat- 
tre tous les obstacles que peuvent opposer la 
différence de religion et de mœurs, et une 
inimitié de part et d'autre domestique. Exer- 



( 407 ) 
ces par cette lutte longue et terrible, les Es- 
pagnols ne se délivrent de ces hôtes dange- 
reux que pour dominer l'ancien monde, et 
voler h la conquête du nouveau ; et ils éton- 
nent l'univers par les entreprises labuleuses 
de leur Cortez et de leur Pizarre, et par U 
puissance prodigieuse de leur Charles-Quint. 
Les mœurs retinrent donc en Espagne l'em- 
preinte des événemens, et la littérature celle 
des mœurs. Jetée hors de toutes les limites , 
par une exaltation de tant de siècles, de tous 
les sentimens de guerre, de religion et de ga- 
lanterie, ces trois mobiles qui influent si puis- 
samment sur l'esprit et le caractère des peu- 
ples, riche d'un instnmient plein, sonore, 
abondant, la littérature espagnole confondit 
tous les genres, porta le nobl<; dans le fami- 
lier, le familier dans le noble; .s'éleva dans le 
grand jusqu'au gigantesque, et desceadit dans 
le tragique jusqu'au boufl'on; mêla dans l'épo- 
pée les scènes de volupté aux récits de com- 
bats; fertile en romans chevaleresques, en 
stances amoureuses, en comédies héroïques, 
en drames d'intrigue, à coups d'épée, à dé- 
guisemens et à imbroglio. C'est-là du moins le 
rcaractère de l'ancienne littérature espagnole. 



(4o8) 

ceBë qui a jeté un si grand éclat; et qui a 
donné le Cid à la France^ et Don Quichotte 
à l'Europe* La littérature moderne est moina 
eonnue. Depuis ces époques briUantes de son 
histoire y l'Espagne ^ rentrée dans les voies or-^ 
dinaires de la politique générale^' et même a£^ 
ibiblie par ^ grandeur^ semble déchue de sa 
gloire politique et même littéraire. II éloit 
dans la nature que le repos succédât à tant 
d'agitations y et même la langueur à Hn état 
aussi violent. L'Espagne dort,...; et pent-<^être 
n'attend-elle que le moment du réyeil(ï)* 

Enfin ^ Malherbe wnô : et la littérature fran-^ 
çoise> malheureuse jusqu'alors dans ses essais^ 
et plus naïve que noble, commença par l'ode ^^ 
c'est-à-dire , par ce qu'il y a de plus élevé dans 
la composition poétique; et dans ce genre, 
.ses coups d'essai furent quelquefois des chefs- 
d'œuvre. Corneille continua sur le même ton,, 
et fit parler à la tragédie un langage inconnu 
jusqu'à lui, même chez les anciens. Racine 
tempéra cette dignité sans l'abaisser, comme,, 
après lui. Voltaire et Crébillon l'ont exagérée^ 
peut-être sans l'agrandir^ Dans ce siècle de 

* ' ' ' ' y - ' w. 

(i) Cet article est du zo décembre i8o& 



( 4o9 ) 
hautes pensées, de nobles sentiraens , de belles 
actions , tout prit , dans la littérature , un grand 
caractère. La comédie elle-même s'ouvrit de 
nouvelles routes, dans le genre sérieux et mo- 
ral du Misanthrope : genre inconnu aux an- 
ciens, et imité avec succès par les modernes. 
Le roman, dédaignant les aventures vulgai- 
res , révéla le secret du cœur des rois ; l'apolo- 
gue orna sa simplicité primitive d'une parure 
qui ne parut point étrangère; et l'on vit jus-^ 
qu'au genre badin revêtir, dans le Lutrin ^ 
les formes augustes de l'épopée. Mais la pas- 
torale, trop éloignée de nos mœurs, fut sans 
naturel et sans naïveté. La poésie erotique n'osa 
se montrer, et les poètes de ce beau siècle^ 
qui faisoient parler avec tant de succès les rois 
r t les héros , ne se crurent pas des personnages 
assez importans pour parler d'eux-mêmes^ et 
entretenir le public de ces plaisirs obscurs, de 
ces chagrins amoureux qu'on dérobe même à 
l'amitié. » 

La littérature se monta donc en France au 
ton le plus noble et le plus naturel à la fois , 
même dans le genre purement familier; elle 
fut ainsi, sous le règne de Louis XIV, l'ex- 
pression fidèle de cette société ^ où tout tendoit 



( 4io ) 

au grand et à Tordre^ et elle y arma sans effort, 
par la seule influence d'une constitution affer- 
mie y qui consacroit le pouvoir du monarque, 
la dignité du ministre, le respect et Famour 
dans le sujet ; et , gravant dans les mœurs ce 
qui n étoit pas écrit dans les lois , mettoit la re* 
ligion dans l'armée , et la force publique dans 
l'es tribunaux; faisoit de la magistrature civile 
un sacerdoce, et du sacerdoce une magistra- 
ture politique; et maintenoit, entre les diffé- 
rentes peYsonnes de la société, ces rapports na- 
turels qui constituent l'ordre social : l'ordre , 
cette première source de toutes les beautés , 
même littéraires. 

Mais à mesure que la France , au commen- 
cement du dernier siècle, étoit entraînée, par 
diverses causes, hors de sa constitution naturelle 
de religion et d'Etat ; que la foiblesse gagnoit 
le pouvoir , l'épicuréisme le ministre ; que l'es- 
prit de discussion et de révolte se glissoit jusque 
dans le peuple, la littérature descendoit plus 
volontiers au genre familier , et se dénaturoit 
dans le genre noble. En même temps que les 
principes de la société étoient mis en problême 
dans des écrits impies et séditieux, les prin- 
cipes du goût étoient méconnus dans des poé- 



[■ 



(4" ) 

sîes j et rautorité des modèles attaque'e dans des 
poétiques. Les romans licencieux et même ob- 
scènes (ce qui est le dernier degré du familier) 
inondoient l#Uttérature ; et Voltaire, outra- 
geant à la fois les mœurs , la religion et la po- 
litique , travestissoit , dans son fameux poème, 
la muse grave du poème héroïque, en une ef- 
frontée courtisane. La tragédie devenoit bour- 
geoise, sous le nom de drame; la poésie ero- 
tique prenoit rang dan^ notre littérature. Les 
hautes sciences, les sciences morales, ^toient 
abandonnées pour les sciences physiques. Tout 
changeoit dans les idées et dans les mœurs. On 
ne voyoit l'homme que dans l'enfiuit ; et de là 
tant de livres sur les enfens ou pour les enfans, 
qui ont bien plus besoin d'exemples que de le- 
çons ( I ) . On ne voyoit la société que dans l'état 
sauvage, la vie que dans les jouissances, la na- 
"* ture que dans les pierres, les animaux et les 
plantes. Le goût de la nature noble, et les sen- 
timensdu beau moral, disparoissoient peu à peu 
des représentations dramatiques. La fierté de- 



(i) Ce qui le prouve, est que la nature leur donne à 
la fois un penchant naturel à l'imitation , et une extrême 
horreur de l'élude. 



é • 



'•■ • 



( 4'3 ) 
lente , que la littérature servît de garant à 
l'histoire. 

Non-seulement la littérature chrétienne a 
surpassé dans le genre noble la littérature an- 
cienne 5 et la littérature françmse. celle de 
toutes les autres nations de l'Europe ; mais 
cette dernière, en rejetant du genre noble tout 
mélange de familier, ou ne l'admettant qu'avec 
«ne extrême réserve , s'est , à quelques égards , 
créé deux langages; un pour le genre noble, 
l'autre pour le genre familier : nouvelle preuve 
dé la distinction des deux sociétés; distinction 
aussi fondamentale en littérature qu'en poli- 
tique. 

C'est, en effet , dans la différence de la so- 
ciété domestique à la société publique, qu'il 
faut 5 je crois., chercher la cause de la distinction 
<jue met notre littérature , et particulièrement 
notre poésie, entre les expressions qu'elle ad- 
met comme nobles dans le genre élevé, et celles 
qu'elle renvoie, comme trop vulgaires, au genre 
familier : en sorte que ce que l'on a regardé 
comme une bizarrerie de l'usage , auroit sa rai- 
son dans la nature même des choses . En général , 
les termes qui expriment des objets qui se rap- 
portent à la société domestique, ne sont pas no- 



(4'4) ; 

bles y ou le sont moins que ceux qui exprîment 
les mêmes objets considérés dans leur rapport 
à la société publique. Nous nous bornerons à 
un petit nombre d'^exemples. Akm^ mari et 
femme sont moins nobles qu'^iou^or et éptmsej 
parce que mari et femme présentent des rap- 
ports de sexes qui ne conviemient qa*â la so- 
ciété domestique ou de productitm, et qn^époua: 
et ^xmse présentent des 'idées d'engagement 
(spondere, sponsio)y consacrés par la société 
publique 9 société de conservation (t). Père et 
mère sont du genre noble et familier à la fois^ 
parce que ces expressions désignent le pouvoir 
domestique y aussi noble , c'est-à-dire , autant 
-pouwir dans sa sphère, que le pouvoir public 
dans la sienne ; et de là vient que les mpts père 
et mère y qui désignent particulièrement la pa- 
ternité domestique y sont employés d'une ma- 
nière générale à exprimer la paternité publi- 
que , même religieuse ; je veux dire la royauté 
et la religion. Par la même raison, les mots 
enfans ^ frères «emploient dans les deux 



(i) On trouve même le mot dame employé pour celui 
àe femme , dans quelques endroits des Oraisons fiviëbres 
de Mascaron. * 



(4.5) 

genres, familier et noble; mais les mots on- 
cle, tante, cousin, et autres qui expriment les 
divers degrés de la parenté domestique , ne 
sont d'aucun usâge dans le genre nolile, pai-ce 
qu'ils ne peuvent exprimer aucune idée relative 
à la société publique ; et aussi^ parce qu'Us ne 
sont pas même nécessaires à la société domes- 
tique, constituée uniquement et parfaitement 
de trois personnes, comme la société publique. 
Fille est noble , comme relatif de père; mais 
si l'on vouloit désigner d'une manière absolue 
une jeune personne, il faudrott se servir du 
mot vierge, qui renferme une idée de pureté 
éminemment noble, et que la religion, partout, 
et même chez les païens , a consacré dans son 
culte. Ce motif moral et religieux s'étend jus- 
que sur les animaux , et il explique pourquoi 
l'on ne peut se servir , dans la haute poésie , 
que du mot génisse. Palais est plus noble 
que maison , parce que l'une est l'habitation 
de l'homme privé , et l'autre k demeure de 
l'homme public. Cheval est moins noble que 
coursier, parce que l'un rappelle une idée de 
travail domestique , l'autre une idée de com- 
bats et de service public. Far la même raison 
encore, le pluriel est plus noble que lesingu- 



I encore, le pluriel est 



( 4i6 ) 

lier, parce que le singulier, ou le tutoiement, 
est le langage de la famille, et le pluriel, le lan- 
gage de la société publique. C'est ce qui fait 
que Racine a pu dire : 

Sa main sur ses chevaux laissoit flotter les rênes. 

et ailleurs : 

Que des chiens dévorans se disputoient entre eux. 

Je lie dis pas que , dans le choix que fait no- 
tre langue entre les expressions qu'elle admet 
comme nobles, ou celles qu'elle rejette comme 
familières , il ne puisse se trouver quelque bi- 
zarrerie qu'il seroit diifïicile de ramener au prin- 
cipe généi'al. Un poète peut aussi ennoblir un 
mot bas ou vulgaire , en le joignant à une idée 
noble ^ comme a fait Racine à Tégard du mot 
pavé^ qu'il a relevé en le rapprochant de l'idée 
de temple. Je dis seulement que c'est dans la 
différence des deux sociétés, publique et do- 
mestique , qu'il faut chercher la raison générale 
de la distinction des termes nobles ou vulgai- 
res : et c'est ce qui explique pourquoi , en 
môme temps qu'on attaquoit en France les 
distinctions sociales, on avoit essayé, comme 
l'observe M. de La Harpe, de faire disparoitre 
de notre style la distinction des expressions. 

Les 



( 4i7 ) 

Les anciens, qui vivoient dans des États po- 
pulaires où il n'y avoit proprement de constitu- 
tion que celle de la famille , n'avoient pas toutes 
les idées que fait naître la société publique , et 
ne pouvoient par conséquent observer dans leur 
style , du moins autant que nous , la distinction 
des expressions, u Chez les Grecs , dit M. de 
» La Harpe , les détails de la vie commune et 
» de la conversation familière n'étoient point 
» exclus du langage poétique, puisqu'aucun 
» mot n'étoit, par lui-même, bas et trivial: 
» ce qui tenoit en partie à la constitution répu- 
>i blicaine , et au grand rôle que jouoit le peuple 
n dans le gouvernement. Un mot n'étoit point 
» populaire pour exprimer un usage journalier; 
» et le terme le plus commun pouvoit entrer 
» dans le vers le plus pompeux et la figure la 
» plus hardie ». M. de La Harpe donne la vé- 
ritable raison de l'indifférence des Grecs sur 
l'usage des mots , en disant que le peuple jouoit 
un grand rôle dans le gouvernement. II eût été 
plus vrai de dire que le peuple y jouoit tous les 
rôles à la fois , et même des rôles contradic- 
toires , puisqu'il étoit poussoir et sujet tout en- 
semble. Il ne pouvoit y avoir rien de positive- 
ment ignoble dans la littérature , là où il n'y 
I. 27 



( 4«» ) 

avoitr pÊB de noblesse distiiicte dans k comtita' 
tîoii. Sous un pareil souTerain, le langage de 
la cour ne pouvoit être diffinvnl du langage de 
la halle* Une marchande d*herbea se connois- 
soit, à Athènes^ en beau style; et ua poète 
Ungique aur^t pu parler tout naturellement^ 
et sans périphrase^ de la/xittle4iiifio^ ( I )• Toute- 
fois les Romains, plus constitues dans leur ët^ 
public que les Grecs, et qui, même dans les plus 
grands désordres de leur démocratie ou de leur 
aristocratie, créoient au besoin, et pour des 
moti& de coosenratîon, la" monarchie dictato* 
riale, puissant remède à des maux désegpérés; 
Im Bomaina étoient plus difficile» que les Grec» 
sur le choix des expressions propres à tel ou tel 
genre d'écrire ; et c'est ce que veut dire le cri-» 
^que que nous citions tout à Fheure , dans ces 
paroles : «t Le choix des mots propres à tel ou 
n tel genre d'écrire n est pas une superstition 
M de notre langue , mais une religion des lan-* 
» gués anciennes, quoiqu elles fussent bien plus 
M hardies que la n6tre m. En effist, les Latins 
ne poussoient pas aussi loin que nous la délicâ- 

(i) Attusîon à la mort de Benri ÏV, de Legoav^^ 
qui venoit de paroilre. 



r 

mt 
civ 

, SOI 



(4^9 ) 
tesse sur le choix des eMpreâsions. C'est ce qui 
fait que les langues anciennes sont moins chu*- 
tes que la nôtre : car la chasteté dans l'exprcs- 
sioii consiste à ne parler qu'avec une extréma 
réserre d'oljjets qui ont rapport à la société des 
sexes , comme la chasteté dans la conduite , k 
s'abstenir des actes pi-opres àtette société. Aiu* 
si, pour revenir a l'exemple que nous avons 
cité j^c/rti/w, uxor, ittulier, co/ijux, et autres, 
s'emploient dans la langue latine plus indiffé- 
remment que dans la nôtre. Les termes même 
de vir et d'uxor, qui semblent convenir uni- 
quement à l'homme, Virgile et Horace s'en 
servent en parlant des animaux , 'vir gtegU, 
uxor olentis marili; el peut-être celte promis- 
c«/^e d'expressions avoit-elle son principe secret 
dans les mœurs infâmes du paganisme, dont 
nous retrouvon-: ^uelqtte trace dans les idyUw 
Théocrite , et même d«i.s celles de Virgile. 
Si cette digression ne m'étoignolt trop de 
mon sujet, je fei'oîs voir que les usages de la 
ivilité reçus chez les nations modernes, ne 
sont autre chose que l'art de faire disparoltre, 
is manières et de la conrersation , Thominc 
domestique, Thomme de soi, pour ne mon- 
trer aux autres que l'homme public , l'hoffitne 



k 



(420) 

de tous; et de la vient que la politesse réprouye 
les manières tro^ familières^ et qu'un homme 
familier passe pour un bompie mal élevé. 

Ce sentiment des convenances sur les détails 
familiers que réprouve l'usage du monde y in- 
troduit par le christianisme y qui tend toujours 
à nous subordonner aux autres ^ et à généraliser 
la société , a passé jusque dans le peuple y qui ne 
parleroit pas à quelqu'un d'un rang élevé y de 
beaucoup d'objets qui appartiennent unique- 
ment et immédiatement à l'homme domesti- 
que ^sans ajouter la formule excusatoire^ sauf 
le respect que je vous dois, ou quelqu'autre 
semblable (i). 

(0 C'est peut-élre dans ces idées sur la noblesse àes 
sujets et des expressions , idées moins développées chez 
les Romains que chez nous , mais qui néanmoins ne leur 
ëtoîent pas étrangères , qu'il faut chercher Texplication 
du passage d'Horace qui fut le sujet d'une dispute lit- 
téraire entre le savant Dacier et M. de Sévigné : 

Difficile est propriè communia dicere; tuque 
Jtectiits iliacum carmen deduces in act^Sp 
Quam si proferres ignota indictaque primus, 

Dacier prétendoit , on ne sait pourquoi , que le mot 
communia « signifioit des caractères nouveaux et incon* 
» nus que tout le monde a droit d'inventer , mais qui 
•> «ont encore dans les espaces imaginaires , jusqu'au pre- 



(4=' ) 

En comparant entre eux les anciens et les 
modernes, sous le rapport de la littérature, 
BOUS n'avons parlé que de la poésie , qui en est 
la partie la plus brillante , et celle qui relient 
le plus fidèlement l'empreinte de la constitu- 
tion et des mœurs. Il nous reste à parler du 
gem-e historique et oratoire. 



•I mier occupant qui s'en empare n. Son adversaire tra- 
duisoit, ou philôt Ironqtioil ainsi ce passage ; "11 est dîf- 
B ficile de traiter d'une manière propre des sujets com- 

ts iDunsi et cependant on fera bettuconp mieux de les 
• choisir qne d'en inventer ", Peut-être, en se tenant 
plus près de l'acception propre des eipressions latines, 
pourrnit-on traduire : " Il est ctiflicile de rendre des 
» choses vulgaires et familières d'une manii;re propre a 
« la liaute poésie (dont il est question dans cède partie 
<■ de l'An poéliqiK^); et vous meltriei pi ulôl toute VJliade 
11 rn tragédie {dediices in aclu.'), que vous n'tnlrodui- 
i> riez le premier, sur la scène noble, des sujets ignobles 
•1 et des expressions inu&ilées : ignola indiclm/ue «. Et 
quoiqu'il ne faille pas chercher dans les écrits didacti- 
ques des anciens, pas même dans C Art poétique d'Ho- 
race, celle méthode rigoureuse, cette suite non inter- 
rompue dans les idées, qui distinguent les productions 
des écrivains modernes, si l'on fait attention à ce qui 
précède ce passage et à ce qui le suit, on trouvera, je 
crois, asser naturelle cette eiplicalion, qui peut-être a 
e traducteur. 



pdéji 



e par quelque ti 



^ 



.( 42^ ) 

L%istoipe n€ peut être cbes Ions les pe vples j 
et dans tous les temps ^ ipie le r^t des faits. 
Mais dan^ l'antiqiiité^ où les peuples ne se coa- 
noissoient entre eux qu autant qu'ils se tou<-* 
choient immiKliatenieQt^ lliistoire se bomoit 
an rëeit des fsdts particuliers à un peuple^ ou 
même au récit des anecdotes de «(» yie ju'ivée ^ 
si l'on peut parler ainsi^ domesticafacta^ com- 
me dit Horace ; et elle ne s'occupoit des autres 
peuples qu'à l'occasion des rappprts de guerre 
OU d'alliance qu'ils pouvoient avoir avec la na- 
tion dont elle racontoii les QvénQmens. Ches 
les modernes^ l'histoire a étendu sa sphère^ 
eomme la politique ses relations^ la géographie 
ses découvertes , Iç commerce mêmç ses spé- 
culations ; et l'on ne peut plus écrire l'histoire 
d'un peuple européen y sans faire l'hiçto^re de 
toute l'Europe; ni écrire l'histoire de l'Europe, 
sans faire celle de l'univers. Il se trouve même 
qu'à cause du système d'équîKbre politique, qui 
souvent va chercher fort loin ses contre-poids, 
des peuples éloignés les uns des autres sont quel-^ 
quefois en rapport plus immédiat que des peu- 
pies voisins entre eux ou limitrophes. L'his- 
toire étoit donc plus locale, et, en quelque sor- 
te, plus domestique chez les ancien^. Elle est 



H plus générale , plus universelle chez les modei^ 
nés, plus générale dans le récit des faits, plus 
philosopliique dans la description des lois et 
des mœurs , plus étendue et plus profonde dans 
ses réflexions sur les causes des événemens, et 
dans ses conjectures sur leurs résultats. Les an- 
ciens faisoient plutôt l'histoire de l'homme ; les 
modernes font plutôt celle de la société : et en- 
core cette partie de la littérature est, chez les 
uns et chez les autres, l'expression des temps 
divers de la société. 

Les modernes ont , d'après les anciens , dis- H 
tingué trois genres dans le discoui-s oratoire : U 
\e démon strat'if, \e déllbéraiif , eiXe judiciaire; 
et trois genres aussi dans le style : le simplCj 
le sublime et le tempéré- Ces distinctions assez 
frivoles ne sont ni justes ni complètes; et M. de 
La Harpe observe, avec raison, que les diverses 
parties qui les composent rentrent perpétuel- 
lement les unes dans les autres ; ce qui , dans 
toute division, est un vice capital. 

^ A considérer l'éloquence , non dans le mode 
du discours ou dans celui du style, mais dans 
l'objet même de l'action oratoire , et dans son 
rapport à la société, on pourroit peut-être adop- 



(425) 

rbomme qu'îl poursuit , ou Tadmiration en fa- 
veur de celui à qui il décerne un éloge solen- 
nel 4 Les discours de Cicéron , même ceux dont 
il est lui-même l'objet , sont tous de ces deux 
genres : et ceux pro lege Manilia et de prwin- 
dis consularibus y dont le titre annonce un ob- 
jet moins personnel, ne sont au fond que d'é- 
loquens panégyriques de Pompée et de César , 
dans Tun desquels l'imprudent orateur opine à 
attribuer à Pompée un immense pouvoir qui fut 
la première cause de sa chute ; et dans l'autre , 
à conserver à César le gouvernement de toutes 
les Gaules , que des sénateurs plus clairvoyans 
vouloient partager, et qui fut l'origine de sa 
grandeur et de la ruine de la république. Dans 
les discours du même orateur contre la loi 
agraire^ proposée par le tribun Rullus^ il ne 
s'agit ni de principes ni de devoirs. C'est une 
question de fisc particulière aux Etats popu- 
laires de l'antiquité , et une conséquence bar- 
bare du droit atroce de guerre établi chez 
les païens. Le peuple délibère si les terres 
confisquées sur les vaincus , possédées par 
le fisc ou par des particuliers, seront li- 
vrées à de nouveaux acquéreurs; et dans cette 
question, quel que fût le résultat, un, grand 



(4a6) 

lalent ne pouvoit consacrer qu'une grande in^ 
justice (i). 

On m'opposera sans doute les Imangues de 
Démosthènes contre Philippe ^ ft celles de Cî<- 
c^a contre Catilina z^hanûigaes donjt l'objet 
. ^Itoît d'exciter k une défense légitime le peufde 
d'Athènes et le ^énat romain* Alais s'il Cuit le 
dhre, c'âoit l'intérêt de chacun j c'éKût U frr- 
mille (a) qu'il s'agissoit de préaerfcr de la dér 



' (i) CicéroQ, dans «o ie ses diicimrf contre EnOoi 
6t tes adhërens , fait une peinturé curieuse iu costumé 
qn'afiëctoient les dëmagogues de son temps , èl qojB nous 
airoDS pn rtconnottre dans cent dn nAtre : tant il est 
vrai que le même fond se reproduit partout sous les 
mènes formes! Alio vtthu, alio vocis sono , sdio in^ 
cessu esse fneditabantur, Festilu obsoletiore, corpore 
incuUo €t horrido, capillatiores quàm anêè, barbâquc 
majore, ut oculis et aspectu dehuntiare omnibus vim 
tribuniciam et minitari reipublices viderentur. « Ils 8*é- 
» tttdioîent k changer leur figure , leur voix , leur dé- 
n marche : kurs ritemens sales et négligés , leurs cIm* 
» veux hérissés, leur barhe plus longue qu'à Verdinairt , 
» leur extérieur affreux, tout, dan^ leur regard et leur 
w aspect, nous annonçoit à tous les violences populaires^ 
M et menaçoit TEtat des derniers excès ». 

(2) La guerre, ches les anciens, ne se faiscHt qu*à la 
lamiUe; et il n*eft {amais question qne de ddlendre ses 



(437) 
yastationetde lamort^ dannuiv temps oi^leâroît 
de la guerre mettoit à la disposition du vainqueur 
lea propriëté3 de la famillç ^ et la famille elle** 
méoie. Car , pour rinterét de tou3 , et la société 
publique de religion et d'Etat, il «y avoit à dé-» 
fendre, à Rome comme à Athènes , qu'une re« 
ligion absurde et un gouvernement tarbi^ent 
çt ty rannîque , qui depuis long^temps appeloit 
une révolution : cette révolution que Rome fît 
à Athènes , et César à Rome j et ni Philippe, ni 
même Catilina , n'auroient pu donner, à l'uno 
ou à l'autre de ces deux cités, une constitution 
pire que celle qu'elles avoientà cette époque , ni 
même l'établir par plus de malheurs et d exçèf 
qu'elles n'en éprouvèriçnt dans la suite. Assuré^ 



foyers, sa femme et ces epfans, Chez les modernes , elle 
ne se fait qu'à l'Etat. Le premier article du Droit des 
gens, chev les païens, éteit que les propriétés seroient 
ço^^aquo^ % et 1^ hommes emmenés en esclavage } le 
premier article i^ toutes U9 capitulations entrt chrd« 
liens , est « que les propriété^ seront respectées » î et # 
à la honte éternelle de la France , ce n'est pas dans la 
conquête et entre ennemis, mais dans une révolution e| 
•nire concitoyens, que le droit sacré de propriété a 
«té méconna , et qiie ks n^œnrs païeflnts ont repam au 
^ de la çhréticmlé, , 



C 4=»8 ) 

ihenty rintontion de ces orateurs ëtoit pure^ 
et leur objet très-légitime ; mais ^ à peser au 
poids du sanctuaire le résultat de leurs ef- 
forts 9 ils ne pouvoîent sauver que des intérêts 
personnels : çar^ pour des intérêts publics ^ il y 
avoit long-temps qu'il n'en étoit plus question 
à Athènes ni même à Rome. La patrie étoit un 
ètrede rsdson ; le pouvoir , le droîit de parier à 
la tribune y et d'entraîner le peuple dans tel oa 
tel parti; et^ en dernière analyse ^ ilne s'a^ 
soit que de maintenir Fancien désordre contre 
un désordre nouveau. En un motJ'effistde toute 
cette éloquence n étoit pas de rendre le peuple 
meilleur et la société mieux constituée y mais de 
procurer a quelques citoyens un peu plus de 
tranquillité et de bien-être y et de prolonger le 
pouvoir de la multitude : malheur plus grand 
pour un Etat y que les victoires d'un conqué- 
rant^ ou même que les succès d'un conspirateur. 
Si je ne craignois de déplaire aux délateurs 
de l'antiquité y s'ils pouvoient écouter de sang 
froid une comparaison qui ne porte que sur 
l'objet au discours y et non sur les intentions ou 
le talent des orateurs^ j'oserois dire que nous 
avons vu quelques exemples de ce genre d'élo- 
quence propre aux Etats populaires ^ dans nos 



orateurs du Palats-Rojal, qui excîtoient le 
peuple à défendre les constitutions de 89 ou de 
95 , dans lesquelles personne n'oseroit dire qu'il 
fût question des intérêts de la société ; et l'on 
ne peut raisonnablement douter que, daus ces 
discours improvisés par la fureur , il n'ait pu se 
trouver aussi quelques beaux mouvemens d'une 
éloquence emportée et déclamatoire. 

C'est donc chez les modernes , et ce n'est que 
chez eux, qu'on trouve le genre d'éloqueuce 
véritablement publique, d'une éloquence reli- 
gieuse ou politique, qui expose des principes 
naturels d'ordre social, et enseigne les devoirs 
d'une morale imiverselle. On la trouve, cette 
éloquence, dans les discours religieux ^ partie 
de l'art oratoire entièrement inconnue aux an- 
ciens, (f L'usage d assembler les hommes dans 
» les temples , dit M. de La Harpe , pour leur 
» prêcher, par l'organe des ministres des au- 
H tels, ce qu'ils doivent croire et pratiquer, est 
H une institution particulière aux peuples chré- 
)) tiens » . Dans ce genre de dîscoui-s , l'orateur 
ne cherche pas à exciter des passions, mais à 
les combattre. Il ne fait pas valoir, auprès de 
ses auditeurs, des considérations d'intérêt per- 
sonnel, mais des motifs tirés des grands pré- 




(450) 

ceptes de k Itjigioa et de lamcM^ie; il ne dé- 
clamé paê contre le partkndier videim , mak 
WDtre le vice en générd ; et même dans fcMi- 
Mn funèbre^ où il dilceme à des grandeurs ëva- 
ïïiùuieê les âog^ que le pan<^riste^ dtearles an* 
ctens^ adreéfloit à des grandenn présente^ Fé- 
loquence^ parlant an nùtù delà religion et dé k 
mort , dans des lient tout pleins de Fnne et de 
l'autre 9 dépouille les formes adulatrices pour 
MvAtir un eafaetire imposant et s^èce^ et éik 
instruit les vivans par les louanges mèmesqu'élle 
donné aux morts , ou les censures qu'elle exeMe 
sur leur mémoire. 

Chij*etrouteeiicore cette ëkiquettce vraiment 
publique dans les discours politiques dont Tob- 
jet est de dénoncer les progrès des fausses doc- 
trines y OU de combattre TinAuence d'exemples 
contagieux. Les réquisitoires du ministère pu- 
blic en France étoient de ce genre; et les peuples 
qui voyoîent le magistrat revêtu de toute l'àuto- 
rité de la loi ^ nefaisoient pas asse2 attention que 
l'orateur étoit armé de toute l'autorité de la rai- 
son ^ et souvent de toute la force de l'éloquence. 

Mais c'est dans l'assemblée constituante, la 
première du même genre , et sans doute la der- 
nière dans l'histoire des sociétés ^ prodige de 



C4S. ) 

talent et d'erreur, qui seule a donné la mesure 
de tout ce que la France avoit acquis de fausses 
lumières, et de tout ce qu'elle avoit perdu de 
principes ; c'est dans cette assemble'e que l'élo- 
quence politique a paru dans tout son éclat, et 
même s'est ouvert de nouvelles routes. Je le d^ 
niaude : cntendit-oii jamais, chez aucun peuple^ 
des discussions semblables , pour la grandeur 
des objets et l'importance des résultats, à celles 
qui s'élevèrent dans l'assemblée constituante , 
sur les distinctions politiques des divers ordres 
de citoyens, sur le renvoi des ministres, sur le 
droit de paix et de guerre, la participation du 
pouvoir à la sanction des lois, la constitution 
du culte public , les signes monétaires , l'alié- 
nation des biens publics , l'inégalité des parta- 
ges, la nécessité des corps intermédiaires, etc., 
etc. : questions toutes du plus haut intérêt, qui 
tiennent à tous les principes de politique et de 
morale publique, et sur lesquelles reposent le 
bonheur des hommes, la paix des nations, l'or- 
dre des sociétés, les destinées mêmes du monde 
civilisé? Car il ne s'agissoit pas, comme chez 
les Romains , de décider qui du sénat ou des 
tribuns obtiendroit un pouvoir assez indîfTé- 
I feat au peuple de Borne , et dont le reste dé 




(45i) 
Tempire entendoità peine parler ; ou^ comme 11 
Athènes , qui d'un démagogue ou d'un nutre se 
feroit écouter de ce peuplé d'enfans ; mais de 
savoir 9 et les événemens Font pirouré^ si la 
France^ si l'Europe^ passeroîent de la religion à 
l'athéisme y de l'ordre à l'anarchie ^ de Ik cvrili- 
sation à l'état sauvage. Et encore^ chez les an- 
ciens , l'orateur , sm forum de Rome bu d'Athè- 
nes , né pouvoit parler que pour le petit nombre 
de pevs^hnes qui pou voient lentendré; au lieu 
que nos orateurs.^ grâces à l'implressidn et aux 
journaux y étoient tous les jours entendus de 
toute l'Europe. Et certes^ ils ne restèrent pas 
auniesisous d'aussi grands objets ni d'un si au- 
guste auditoire. Jamais l'éloquence n'avôit trai- 
té de si hautes questions avec autant de force y 
de savoir et de gravité. Et dans quelles circons- 
tances encore ! Lorsque la raison , sûre d'être 
condamnée même avant d'avoir été entendue, 
devenue à la (in un spectacle pour la curiosité , 
avoit à surmonter l'insurmontable dégoût d'une 
luttç commencée au milieu de tous les orages , 
poursuivie sans relâche pendant deux ans au 
milieu de toutes les passions et de toutes les vio- 
lences y terminée enfin au milieu de toutes les 
alarmes^ peut-être et de tous les r^rets^ sans 

que 



( 453 ) 

que, dans une aussi longue carrière , un succèS| 
un seul succès à peine eût consolé l'orateur , • 
soutenu ses eflbrts ou ranimé ses espérances. 

Mais si Tart oratoire, chez un peuple parvenu 
à la maturité de la raison, n'est pas seulement 
un frivole arrangement de mots ; si la grandeur 
des objets, la majesté des intérêts, l'impor- 
tance des résultats , la gravité même des événe- 
xnens, ajoutent quelque chose à la dignité de l'é- 
loquence et au mérite de Forateur; je le dis avec 
une entière conviction , et je m'honore de ren- 
dre à mes contemporains et à ma nation la jus- 
tice qui leur est due : l'éloquence chez les an- 
ciens est à l'éloquence chez les modernes , ce 
qii€ l'homme est a la société ; ce que les intérêts 
populaires des États païens sont aux intérêts pu- 
blics des nations chrétiennes ; ce que le pillage 
de la Sicile par Verres est au bouleversement 
de l'Europe par nos niveleurs j le projet insensé 
de CatiUna, à la vaste et profonde conjuration 
des Jacobins; et la réponse dès Aruspices^ dis- 
cutée au sénat par Cicéron , à la constitution 
extérieure de l'église chrétienne, défendue dans 
l'assemblée constituante par un des plus distin'- 
gués de ses orateurs. 

En considérant sous ce point de vue l'éîo- 
I. 228 



( 434 ) 

quence chez les anciens et chez les moderties , 
nous ne pouvons nous empêcher de regretter 
que l'usage ait donné à ces expressions, élo- 
quence populaire, une acception qu'on ne peut 
plus détourner à un autre sens. Ces mots au- 
roîent assez bien designé l'éloquence telle qu'elle 
étoit chez les anciens ; comme ceux d'éloquence 
publique auroîent caractérisé l'éloquence chez 
les modernes. L'éloquence populaire auroitété 
celle de l'homme, de ses passions, de ses inté- 
rêts personnels; l'éloquence publique auroit été 
celle de la société , de ses lois , de nos devoirs. 
Cette distinction eût parfaitement correspondu 
à la division générale de la société politique en 
société populaire , société de passions et d'in- 
térêts privés; et en société monarchique, so- 
ciété d'ordre et d'intérêts publics. Elle auroit 
ajouté une nouvelle preuve à toutes celles que 
nous avons données du rapport de la littérature 
à la société ; et peut-être auroît-etle abrégé ia 
longue dispute entre les anciens et les modernes, 
sur le mérite respectif de leurs compositions ora- 
toires, en faisant voir qu'on a souvent rappro- 
ché les uns des autres des objets qui ne sont pas 
identiques, et qui, pour cette raison, ne peuvent 
être comparés entre eux d'une manière absolue. 



L 




(455) 



"kmsidérations politiques sur l'argent et le 
Prêt à intérêt (septembre 1806). 



La question du prêt à intérêt étoit, comme tant 
d'autres questions, décidée en France depuis 
long-temps , par la religion et par la politique. 
Si la cupidité se permettoit d'enfreindre la 
loi, les tribunaux veilloîent pour la réprimer; 
l'opinion publique , pour la flétrir : et tandis 
que des crimes plus directement attentatoires 
à l'ordre public n'étoient punis que par des 
supplices, et conservoient, jusque sur l'écha- 
fâud, une sorte de grandeur qui tenoit au 
principe qui les avoit produits , le délit de l'u- 
sure, fruit d'une vile et lâche passion, soumis 
quelquefois à des peines afflictives, étoit en- 
core, chez la nation de l'Europe la plus dé- 
sintéressée , puni par l'infamie , et livré sur 
les théâtres à un ridicule ineffaçable. Autre 
temps, autre esprit! Nos pères n'avoient connu 
ni l'homme ni la société : leur sagesse étoit 







•^ 



C 4^6 ) 

folle; leur vertu, simplicité; leurs lumières^ 
ignorance; leur expérience, préjugé. Tout en 
France, préceptes religieux et maximes poli- 
tiques ^ lois et mœui's , honneur même et pro- 
bité, fut remis en problême. L'homme parut 
commencer , et la société toute entière fut l'm- 
connue que des algébristes politiques poursui- 
virent à travers de funestes abstractions. I,es 
questions sur la nature de Targent et sur son 
usage devinrent l'objet des diiscûssions les plus 
animées; et bientôt enfin , lorsque les honnêtes 
gens furent proscrits comme yne faction dan- 
gereuse , l'usure fut regardée comme line pra- 
tique légitime. 

Le torrent des nouvelles opinions entraîna 
tout. Des hommes d'Etat, des écrivains poli- 
tiques, avoient méconnu la raison politique des 
maximes religieuses ; de foibles théologiens 
méconnurent à leur tour les motifs religieux 
des lois civiles, et flottèrent entre les anciens 
principes et la nouvelle doctrine ; et le gou- 
vernement à qui, par la force des circons- 
tances, étoit échue la tâche eflTrayante de faire 
de bonnes lois avec de mauvaises mœurs, pour 
sortir de tant d'incertitudes, fut obligé de lais- 
ser un^ liberté entièi'e à l'intérêt cojiventioiinel. 



en même temps qu'il fîxoit le taux de Tintérêt 
IcgaL 

Cependant , il faut le dire ; peut-être la se— 
ve'ritë de la doctrine chrétienne sur le prêt ht 
intérêt n'avoit pas toujours été justifiée par 
des motifs assez satisfàisans ; maïf^ la tolérance 
philosophique de l'usure amena des désordres^ 
intolérables: Si dans un temps on s'est pknit 
de la rigueur de la Iop, un cri général s'élève 
aujourd'hui contre son indulgence. Le gouver- 
nement l'a entendu , et y répond. Les discus- 
sions se réveillent : preuve non équivoque qu'il» 
reste encore, sur cette matière, quelque chose 
à éclaîrcir; car, lorsque la vérité est déve— 
loppée sous tous ses aspects , lé combat entï-e 
les opinions cesse, le procès est terminé, et 
fe diçpute rayée du long tableau des disputer 
humaines* 

C'est avec beaucoup de raison que Fauteur 
d'un ouvrage récent (i) sur le prêt à intérêt, a- 



(i) Consfdr rations sur le Prêt à intérêt, par un jù- 
Wsconsulte. Je saisis cette occasion pour remercier Tâii- 
tBur, qui m'est inconnu, dit présent qu'il a bien voulu 
me faire de son ouvrage. Il falloit da courage pour nous^ 
eappeler aujourd'hui à toute lasévccitc des anciens gria:^ 



( 438 ) 

Comparé la tolérance de Tusure à la tolérance 
du divorce. 

. La religion 9 qui connolt ses en&ns, et le 
ionàs inépuisable d'inconstance et de cupidité 
que renferme le cœur de l'homme , avoit con- 
fié le bonheur de l'homme à la force répressive 
de la société , et posé au-devant de ses passions j 
comme une barrière insurmontable , la défense 
du divorce ^ et la défense du prêt à intérêt sans 
motiâ légitimes* .Une philosophie sii]perfîcielle^ 
qui regarde la société comme un frivole théâtre 
où les hommes se rassemblent pour leur plaisir^ 
ou comme une maison de commerce où ib 
B associent pour des spéculations de fortune^ 
permit le divorce à la volupté , et l'usure à la 
passion des richesses. Elle crut que la raison 
naturelle de ïhomine le retiendroit sur la pente 
rapide des tolérances , et que les peuples con- 
^rveroient des mçjeurs fortes malgré de fpibles 
lois, Vain espoir ! La tolérance du divorce de- 
vint une véritable polygamie ; et la tolérance 



■«V"V< 



cipes; mais Fauteur le justifie par l'ordre , la clarté, 
l'érudition et le mérite de style avec lesquels il le déve» 

loppe : peut-rêtre ttVsHl pas assw publiciste pour yo 

juriscoiosulte, 



(439) 

de Vinlërét conventionnel, l'agiotage le pi us ef- 
fréné. Déjà il a été nécessaire de restreindre 
dans d'étroites bornes la faculté du divorce ; et 
, bientôt il deviendra indispensable d'opposer 
ràes digues à la fureur de l'usure. Ainsi s'éva- 
Fnouissent de vains systèmes sur la bonté natu. 
relie de rhomnie , et sur la nécessité de céder 
à ses penclians pour prévenir les écarts de ses 
I passions. Ainsi est justiliée, dans toutes ses 
noies, la sagesse de la religion chrétienne, et 
Pa sévérité de ses maximes sur la corruption 
prodigieuse du cœur humain, et sur lanéces^ 
site d'étouffer ses penchans pour arrêter ses 
passions, de lui commander de s'abstenir, 
pour le forcer à se contenir. Il faut donc , sous 
peine de voir la société se dissoudre, et le 
monde moral retomber dans le chaos, revenir 
à ces lois saintes et sévères qui ont fait la so- 
ciété , et qui la conservent. Encore un peu de 
temps, et nous y reviendrons peut-être sur 
bien d'autres points. En vain notre foiblesse 
en seroit épouvantée : nous en subirons , quand 
il le faudra , le joug salutaire : un peuple est 
capable de tout recevoir, quand il a eu la pa- 
tience de tout endurer. 

Lorsqu'on traite , sous les rapports politi- 



I 

1 



coni 
du I 



.1 



i 



urne ; c'est le principe le plus certain de 
économie politique, parce que c'est la vo- 
jnté la plus constante de la nature : car c'est 
jiijours à la nature morale ou physique qu'ij 
■n faut revenir toutes les fois qu'il est ques- 
îon de lois pour la société, ou des besoins de 
l'homme. 

Que les peuples soient agricoles ou coni- 
merçans ; que les hommes soient proprié- 
taires de terres ou possesseurs d'argent ; qu'ils 
vivent des productions de leur esprit ou du 
travail de leur corps , c'est la terre qui les 
nourrit, ce sont ses produits qu'ils consom- 
ment, après les avoir obtenus par la culture. 
Cette vérité de fait est une base fixe de rai- 
sonnemens; un établissement^ comme parle 
Leibnitz , sur lequel on s'appuie pour aller en 
avant; un axiome enfin., qu'on laisse derrière 
soi, en suivant, dans ses innombraI)lcs détours, 
l'infinie variété des transactions humaines, 
mais qu'il ne faut jamais perdre de vue , même 
lorsqu'on s'en est le plus éloigné. 

Si les peuples, si les hommes, pouvoient 
échanger aisément les denrées x[u ils ont contre 
celles qui leur manquent, ou des denrées con- 
tre les services qu'ils demandent a leurs sem-^' 



(440 

blables, l'argent seroit inutile^ et jamais les 
métaux n auroient été motinoyés. 

Mais parce que ces échanges de dem*ées con^ 
tre des services ^ ou contre des denrées de qua« 
lité f de poids y de volume différens ; ces échan- 
ges^ multipliés à l'infini chez des peuples avan-* 
ces, et variés comme leurs besoins ^ sont diiE- 
cultueux y litigieux y impraticables , il à été plus 
facile d'évaluer toutes les denrées et tous les ser« 
vices en une mesure commune y qui signifie la 
valeur de toutes les denrées et de tous les servi-* 
ces, et qui puisse servir, entre toutes ces valeurs 
différentes ou inégales, de moyen prompt et ùt* 
cile de commutation. 

Cette mesure commune et fictive , appelée 
eu France \e franc ^ et de divers noms dans les 
divers pays, a été réalisée en France, dans une 
pièce d'argent titrée un franc par l'autorité pu- 
blique , qui lui donne cours pour cette déno- 
mination , en la marquant de son empreinte ; 
en la donnant elle-même comme signe de la va- 
leur des services de tout genre rendus à l'Etat, 
et en la recevant comme signe de la valeur des 
denrées ou de ^[impôt qu'il exige des sujets. 

Ije franc d'argent est donc, en France, le 
moyen universel de tous les échanges, parce 



(445) 

qu'il est le signe public et légal de toutes les va- 
leurs. Nous négligeons, dans ce calcul, les frac- 
tions en décimes et centimes, qui sont le dlxîè- 
rue ou le centième du franc. 

Ainsi j'évalue cent francs une certaine 
quantité de blé, et mon voisin évalue soixante- 
dix francs une certaine quantité de vin ; et j'é- 
change réetlemeut et commodément mon blé 
contre le vin de mon voisin , en vendant mon 
blé cent firancs , et achetant son vin soixante- 
dix fi'ancs. 

Ainsi un ouvrier change son travail contre 
des denrées, en évaluant sa journée deux 
francs, et en se procurant, au moyen de cet ar- 
gent, les denrées dont il a un besoin journalier. 

On voit tout de suite qu'on pourroit employer 
comme signe de valeur et moyen d'échange, 
toute autre macère que des métaux ; qu'on 
pourroit même , à toute force , n'en employer 
aucune , et trafiquer par simple troc de denrées 
contre des denrées, ou de denrées contre des 
services . 

Ainsi les petits propriétaires des campagnes 
écartées troquent souvent du bié contre du vin. 
Ils payent toujours en blé la main-d'œuvre des 
forgerons et des maréchaux fcrraus , pour les 



( 444 ) 

ouvrages de leur métier ne'cessaîrcs à Texploif a- 
tîon des terres. Ils payent en bêtes à laine^ qu'ils 
gardent dans leur troupeau, ou même quelque- 
fois en toile et en drap , une partie des salaires 
de leurs bergers , de leurs valets et de leurs ser- 
vantes; et presque partout, dans les campagnes, 
on paye en blé la mouture des grains et le sa- 
laire du meunier. Ainsi, dans les premiers 
temps, les bestiaux , bœufs ou moutons (/;e- 
ciiSy d'où est venu pecunia ) , étoient le signe 
des valeurs et le moyen des échanges. Encore 
pour le même objet ,^ on se sert , selon jédam 
Sniith^ de sel, dans l'Abyssinie; de coquillages, 
dans quelques endroits de la côte de Flnde; de 
morue sèche, à Terre-Neuve; de tabac, en 
Virginie ; de sucre, de peaux , de cuirs pré- 
parés , dans diverses contrées ; et même de 
clous, dans quelques villages des montagnes 
d'Ecosse. Je crois même que, dans certaines con- 
trées d'Afrique ou d'Asie, on se sert d'un signe 
purement fictif, c'est-à-dire , d'une simple dé- 
nomination , qui fait l'office de mesure com- 
mune , et qui n'est réalisé ou représenté d'au- 
cune manière et par aucun objet matériel , 
comme seroit, en Angleterre, le mol sterling^ 
s'il n'y avoit aucuns niétaux monnoyés. 



/ ( 445 ) 

Les raisons nalnrelles qui ont fait adopter 
id'atord , et préférer ensuite les métaux à toute 
iiutre matière , sont connues de tout le monde* 

Les métaux monnoyés, je le répète, ne sont 
doiic pas considérés dans chaque société parti-' 
cullère, comme une valeur propre, ou quant 
IjL leur valeur intrinsèque j mais ils y font uni- 
quement l'office de. signes légaux et publics 
cle toutes les valeurs , et de moyen commun 
•d'échange enti^ toutes les denrées. 

-Ainsi on ne se nourrit pas , on ne s'habille 
pas d'or ou d'argent ; on ne bâtit pas des mai- 
sons en or, ou en argent ; mais avec de l'argent, 
on" se procure tout ce qui est nécessaire pour se 
nourrir , se vêtir , se loger, premiers et même 
seuls besoins naturels de l'homme physique , et 
qu'il a si imprudemment surchargés de tant 
4'àutres besoins secondaire^ et artificiels : pas»i 
sager mal avisé, qui, pour un trajet dé quelques 
jours , encombre son frêle vaisseau d'uii bagage 
inutile , qu'il faut j eter k la mer au premier coup 
de vent. 

L'argent monnoyé fait donc, -dans la société, 
l'office que les jetons font au jeu ; et je prie le 
lecteur de faire quelque attention à cette com- 
paraison* 



(446) 

Ainsi^ au jeu ^ l'argent est la denrée dont lei 
jetons sont le signe ; et dans la société y toutes 
les productions territoriales ou industrielles 
sont la denrée dont l'argent est le signe. 

Ainsi Ton peut conunercer avec plus ou moins 
d'argent y ou même sans argent et par troc de 
denrées ; comme l'on peut jouer avec plus ou 
moins de jetons^ ou même sans jetons et ar« 
gent sur table. 

Mais selon qu'il y a au jeu plus ou moins de 
jetons^ le même jeton représente plus ou moins 
d'argent ; et de même ^ selon qu'il y a dans la 
société plus ou moins d'argent j la même som- 
me d'argent signifie ou représente plus ou moins 
de denrées. 

Trop ou trop peu de jetons met de l'embar- 
ras dans les comptes du jeu; trop ou trop peu 
d'argent rend le commerce diflîcultueux et les 
échanges incommodes. 

S'il n'y a pas au jeu aSsez de jetons d'or, 
d'argent, de nacre, d'ivoire, etc. , on peut en 
faire ; on en fait quelquefois avec des cartes que 
l'on découpe en façon de jetons; et s'il n'y a 
pas assez d'argent dans la société , on en fait 
avec du papier que l'on marque , en guise de 
monnoie. 



C447) 

Pour éviter rinconvénient du trop grand 
nombre de jetons, ou les réduit ^a fiches, en 
contrats, qui représentent chacun un certain 
nombre de jetous, et quelquefois on finit par 
écrire les points; et de même , pour éviter l'in- 
convénient du trop grand nombre de francs 
raonnoyés, on les réduit en écus de troi& francs, 
de cinq francs, en pièces d'or de dix, de vingt, 
de quarante francs ; et enfin on les réduit en pa- 
piers de banque, de ciuq cents et de mille 
francs. 

Ainsi le papier-monnoie est plutôt le signe 
d'une certaine quantité de denrées ; et le papier 
de banque, d'une certaine quantité d'argent; 
et sous cette dernière forme , il est le signp de» 
plus grandes valeurs, et le moyen des plus 
grands échanges. 

Ainsi, dans l'état ordinaire des choses, le pa- 
pier-nionnoie supplée à la rareté du numéraire ; 
et le papier de banque est un remède à sa trop 
grande abondance. 

Mais si, avec le papier-monnoie, on ne pou- 
voit se procurer desdonrées; ou si, avec le pa- 
pier de banque , on ne pouvoit K volonté se pro- 
curer de l'argent, il y auroit dans un Etat un 
f rice d'admiiûstratioti et un principe de ruine ; 



( 44Ô ) 

comme il y auroit au jeu fraude et détresse , si 
un joueur ne pouvoit pas , à la fin de la partie, 
convertir en argent les fiches, les contrats, les 
jetons qu'il a devant lui. 

Les hommes , dans une même contrée ^ tra- 
fiquent Bntre eux au moyen de l'argent* Les 
peuples plus éloignes les uns des autres , com- 
mercent ensemble par échange de- denrées. 
Ainsi la France envoie ou exporte ses vins, 
ses huiles, ses sels, ses ouvrages d'industrie; 
la Suède envoie ses fers et ses cuivres ; la Rus- 
sie , ses chanvres et ses goudrons ; l'Unie , 
ses soies j TAfi^ique, ses blés, ejc* etc. : mais 
comme ces échanges de denrées difiërehtes, 
faits à de si grandes distances j par divers envois, 
et pour le compte de différèintes maisons de 
commerce, ne peuvent jamais être complets 
et définitifs; qu'au total, un peuple envole 
plus , un autre moins ; l'un plus tôt, l'autre plus 
tard; plus dans un temps, et moins dans un 
autre ; il est nécessaire, pour la soute des échan- 
ges et l'appoint des comptes, de faire passer, 
avec le moins de frais et de risques possible , de 
l'argent d'une contrée dans une autre. C'est- là 
Tobjet primitif et la raison fondamentale du 
commerce de banque considéré en général : 

raison 



( 44Ô ) 

comme il y aui'oit au jeu fraude et détresse, si 
un joueur ne pouvoit pas , à la fin de la partie, 
convertir en argent les fiches, les contrats, les 
jetons qu'il a devant lui. 

Les hommes , dans une même contrée ^ tra- 
fiquent entre eux au moyen de l'argent* Les 
peuples plus éloignes les uns des autres ^ com- 
mercent ensemble par échange de denrées* 
Ainsi la France envoie ou exporte ses vins, 
ses huiles, ses sels, ses ouvrages d'industrie; 
la Suède envoie ses fers et ses cuivres ; la Rus- 
sie , ses chanvres et ses goudrons ; ri:tâlie , 
ses soies; l'Afrique, ses blés, eje* etc- : mais 
comme ces échanges de denrées difiërehtes, 
faits à de si grandes distances^ par divers envois, 
et pour le compte de diflerbntes maisons de 
commerce, ne peuvent jamais être complets 
et définitifs; qu'au total, un peuple envoie 
plus , un autre moins ; l'un plus tôt, l'autre plus 
tard; plus dans un temps, et moins dans un 
autre ; il est nécessaire, pour la soute des échan- 
ges et l'appoint des comptes, de faire passer, 
avec le moins de frais et de risques possible , de 
l'argent d'une contrée dans une autre. C'est-Ii 
Tobjet primitif et la raison fondamentale du 
commerce de banque considéré en général : 

raison 



( 449 ) 

raison déguisée presque toujours y sous d autres 
services j et sur laquelle un art savant a jeté le 
voile d'une langue mystérieuse; mais qui ^ en 
dernière analyse^ et réduite à sa plus simple ex • 
pression , n'est que le moyen de faire passer 
avec sûreté , facilité , promptitude et économie^ 
de l'argent d'un pays dans un autre ^ pour la 
solde des comptes^ en observant les différences 
et les rapports des valeurs monétaires usitées 
dans les divers pays ( i ) . 

Ainsi deux commércans de la même ville 
peuvent traiter ensemble sans l'intermédiaire 
d'un banquier ; mais il faut des banquiers en-< 
tre le commerce de Paris et celui de Lyon; çt 
plus encore , entre le commerce de France et 
celui de Suède. 

Il faut, observer cependant que ce que nous 
avons dit de l'objet primitif et essentiel de \a^ 
banque 9 n'est vrai rigoureusement que lors*-* 



(i) Les sujets dans un mêaie Etat ne considërekit 
l'argent qae comme un signe; mais les étrangers, (pxi 
ne le reconnoissent pas comme signe, le considèrent 
comme matière. Ainsi, la monnoie d'Espagne, qui a 
cours en Italie çt dans le Levant comme signe , est en- 
core partout , comme matière ^ objet d& couunerco. 

I. ^9 



(45o) 

que fargent est considéré seulement comme 
signe de valeur et moyen d'échange; car si 
l'argent étoit regardé comme valeur lui-même 
et marchandise^ les banques recevroient une 
autre destination^ ou plutôt ajouteroiént un 
siutre service à leur service primitif : et elles 
devroient être regardées comme des magasins 
d'argent^ où l'on iroit acheter cette denrée à 
un prix plus haut ou plus bas selon les cir« 
constances. 

Nous examinerons ailleui's si l'argent peut 
être considéré comme marchandise* 

Résumons : l'argent mounoyé n'est réelle- 
ment qu'un signe de valeur et un moyen d'é- 
change. Il fait dans la société l'office de signe; 
il est regardé comme uh signe par les gou- 
vernemens , à qui seuls appartient , comme un 
attribut de haute police et un devoir de la 
souveraineté, le droit de le revêtir du carac- 
tère du signe public et légal de toutes les va- 
leurs, et qui le donnent comme signe de sa- 
laire, et le reçoivent comme signe de l'im- 
pôt. 

V argent porte-t-il intérêt de sa nature? Oui 
et non : selon qu'il est employé comme signe 
de valeurs naturellement productives^ ou com- 



■• .*. 



(45. ) 

me signe de valeurs mortes, et qui naturelle- 
ment ne produisent aucun revenu. 

Dans cette distinction fondée sur la nature 
et la nécessité même des choses , est la ralsoa 
de nos anciennes maximes religieuses surru-" 
sure, et de nos anciennes lois civiles sur le 
prêt à intérêt. 

La terre est une valeur naturellement pro- 
ductive, soit qu'elle produise spontanément ce 
qui est nécessaire à la subsistance de l'homme 
en état sauvage, et à celle des animaux dont 
se nourrissent les peuples pasteurs , pêcheurs et 
chasseurej soit qu'elle produise, partie spon- 
tanément, partie avec le concours de l'homme, 
ce qui est nécessaire à la subsislauce de l'homme 
agricole, et à celle des animaux qui l'aident 

■dans ses travaux. 

r Les productions de la terre, soit sponta- 
nées, soit obtenues par la culture, sont des 
valeurs naturellement mortes, des valeurs qui 
doivent être consommées, et qui, loin de s'a& 
croître , dépérissent en quantité ou en quali- 
té, lorsqu'elles sont gardées trop au-delà du 
temps fixé à leur maturité , ou peuvent être 
détruites par des accideus. 

Ainsi j'emploie du signe à nie procurer un 



( 453 ) 

fonds de terre ; ou ^ pour parler le langage or- v 
dînaîre, j'achète une terre : elle me produit 
annuellement une quantité fixe de denrées^ ou 
un revenu. Donc mon arge*it m'a produit un 
accroissement réel en denrées, ou un revenu; 

Je prête cette terre (ce qui s'appelle louer ou 
bailler à ferme); je stipule en argent le prix du 
bail, c'est-à-dire que , tous les ans, j'échange le 
produit en denrées contre une somme d'argent 
convenue r Donc , l'argent employé primitive- 
ment à l'acquisition de cette terre, me porte 
ipaturellement un revenu appelé intérêt j lors- 
qu'il est converti eu argent. 

Je prête à mon voisin le signe ou l'argent 
pour l'acquisition d'une terre hypothéquée au 
remboursement, c'est-à-dire que je l'achète 
réellement en tout ou en partie, sous le nom 
d'un autre, qui conserve la faculté de la ra- 
cheter. Donc, mon argent peut me produire 
légitimement un intérêt, parce que la terre 
produit naturellement un revenu. 
, J'emploie le signe à acheter du blé pour ma 
subsistance. Cette production est une valeur 
morte qui dépérit, bien loin de s'accroître. 
Donc , dans ce cas , mon argent ne me pro- 
duit aucun intérêt. 



( 45?! ) 

' 'Je prête à un autre du blé pour sa consom- 
mation , ou de l'argent pour en acheter. Ce blé 
ne lui produit aucun accroissement. Donc, 
mon argent ne doit me produire aucun inté- 
rêt; je ne puis exiger que la même somme 
d'argent, ou la même quantité de blé. 
^ Ce sont là les principes généraux : nous ne 
Hbous occupons pas encore des exceptions. 

Ici j'oserai, même en fait de commerce 
d'argent^ être d'un autre avis que M. Necker. 
Il Le premier, dit ce célèbre administrateur, 
a ch. XXI , t. III de E Administration etesFinan- 
» ces, qui, par prudence ou par avarice, vou- 
u lut échanger une partie des- productions de 
u sa terre ou de sou travail, contre une petite 
Il augmentation future de revenu, donna l'idée 
fi de ce qu'on appelle aujourd'hui l'intérêt de 
» l'argent. Ces transactions auroient pu précé- 
» der l'introduction même des monnoies :cap 
H le cultivateur qui eut besoin de cent setiers 
11 de blé pour semer son champ, dut les do- 
H mander à celui qui eu avoit une quantité 
a superflue; et dans le nombre des conventions 
)i auxquelles ces services mutuels donnèrrail ' 
» naissance, l'idée de payer une redevance an- 
t * nuelle en échange des avances qu'on sollioî- 




(455) 

; idées que l'histoire nous a transmises des 
{premiers hommes, et à toutes celles que dén- 
ient, de leur caractère et de leurs relations, les 
' peuples en état sauvage que nous avons encore 
sous les yeux. Les hommes dans l'innocence, 
ou , si l'on veut, la grossièreté de leurs pre- 
mières mœurs, et la simpHcité de leurs pre- 
mières idées, bornés dans leur commerce au 
troc des denrées contre des denrées, ou des 
services contre des services (puisque M. Nec- 
ler suppose que l'usage des monnoies pouvoit 
n'avoir pas été encore introduit), ne s'avisè- 
rent pas de faire fructifier un produit nécessai- 
rement improductif, ni de mettre un impôt à 
leur profit sur l'industrie de leur semblable, 
ou sur la terre de leur voisin; et sans doute 
ils ne firent pas alors ce qu'un homme délicat 
ne se permettroit pas aujourd'hui, au milieu 
de tous les besoins du luxe et de toutes les 
combinaisons de la cupidité; et ce que les 
lois et les moeurs défendoient il y a peu d'an- 
nées. Cette manière de lier ensemble la conve- 
nance des prêteurs et celle des emprunteurs j 
n'est pas à beaucoup près aussi simple , et ne 
se présente pas à l'esprit aussi naturellement 
que le pens« M. Kecker. Elle est même très- 



L 



( 456 ) 

GOiupoeee^et suppose beaucoup dé raisonne^ 
meus^ ti*«s^-déUés^ on plutôt beaucoup de so« 
pbismes^ Et quaat à cette activité générale 
i|U*^Uft a répuiduc dans toutes^ les sociétés^ je 
cruât^ <|i&t M. Kecker Tauroit considérée sous 
mu JUUlM poîat de Tue^ et qu'il auroit distin- 
^piit celte actÎYÎfee de Fesprit qui est un principe 
dit ^> de V^^jàaboik des passions^ qui est un 
n^aa il, c^Hunmr de k mort; si^ au lieu de traiter 
dit Vi îAmnivintiion des finances d'une nation, 
il <:<iÉt tmîtit de sai morale et de ses vertus. 

>Im$^ si It principe du commerce de Fargent 
;^«iftce ptr X. Kecàer est faux y que penser 
4t Iti itN Wi tt fomige toute entière sur ce prin- 

L ai^;<iîu< peut donc produire légitimement 
*^^k \%xkK\^ ^ UKsqull est employé comme signe 
^ :K>^'«^^ de^ valeurs naturellement produc- 

l. \u^'ut uij doit pas produire d'intérêt lors- 
^^* ^t v>4 cmplove i acquérir des valeurs natu- 
%»atkUvHtt uoproductives. 

M;u5v il V ;i dïi» hoDiunes qui achètent des va- 
A^^ix utt(Hvductiv%rs pour les revendre à ceux 
^u Vil liiswiivjaft^ y soit en natui^e^ et telles qu'ils 
Kics ouc 4cWWe$> soît transformées par Findus- 



(.457)- 

trie en de nouvelles valeurs destinées à isatis-* 
faire de nouveaux besoins. C'est ce qu'on ap- 
pelle trafic, ou commerce proprement dit : 
trafic y entre des hommes rapprochés, et avec 
les denrées de leur pays ; commerce^ entre des 
hommes éloignés les uns des autres, ou des. 
peuples difterens , et avec des marchandises 
étrangères au pays qu'ils habitent. 
• Le travail des hommes pour acheter, faire 
venir , emmagasiner , conserver , mettre en 
oeuvre, et transporter des denrées , mérite un 
salaire. Le dépérissement naturel, la perte 
accidentelle et éventuelle des denrées , on te 
déchet inévitable qu'elles souffrent à leur trans* 
formation en valeurs d'industrie, exigent un 
dédommagement. 

Ce salaire légitime d'un côté , ce dédomma^ 
gement naturel de l'autre , sont la raison na-^ 
turelle des profits légitimes du commerce des 
denrées même improductives. 

Ainsi l'argent employé en fonds de terre, 
ou aux fonds de terre, produit légitimement 
un intérêt, parce que la terre produit natu* 
rellement un revenu. 

Et l'argent employé au commerce produit 
légitimement un bénéfice ^ parce que le com- 



(458) 

«èrce m compose de tnnraiix de Homiiie qm 
méritent im salaire^ emjicyé» à des yileors 
dont le dépérisBement. exige im dédommagCK 
ment. . 

L'intérêt annuel de Targent employé a la 
terre peut être fixe et fixé; parce que la terre 
produit constamment, anntiellement^ etméme 
régulièrement , dans un temps donné. 
. Le bénéfice de l'argent employé - au eomi* 
' merce ne peid être fixe ni fixé; parce qne les 
' profits du commerccsont variables , incertains, 
éventuels, souvent absolument nuls, ou mèqw 
parce que le commerce n'occasionne quelque^ 
fois que des pertes. 

La distinction entre intérêts qui sont fixes , 
et bénéfices qui sont variables, est réeUe et 
importante. Ces deux mots expriment des 
idées différentes ; et la confusion des mots et 
des idées sur cette matière a été la source de 
faux raisonnemens en morale, 'et de £ausses 
opérations en politique. 

Cest-là tout le mystère de ces. deux axiomes 
célèbres dans l'école , hicrwn cessons et damr 
num emergens, qui renferment toute la doctrine 
-de la religion sur l'usage de L'argent, et les 
conditions auxquelles^ no& Lois anciennes per-^ 



(459) 

nettoient de le prêter à profit. Car ù je ne re- 
tire pas un intérêt d'un argent prêté pour ac- 
quisition d'un fonds qui produit naturellemâit 
un ■ revenu , il y a lucrum cessans , absence 
d'un profit naturel; et si je ne relire pas un 
juste dédommagement d'un argent placé dans 
un commerce qui se compose de salaires et de 
pertes , il y a damitum emergeiis, c'est-à-dire, 
dommage imminent. 

Çiiel doit être le taux et t intérêt annuel ? 

A peu près, et autant qu'il est possible, le 
même que la quotité du revenu annuel des 
terres. 

Cette proposition suit nécessairement des 
principes que nous avons développés. 

En effet , si l'argent est signe de valeurs pro- 
ductives, l'intéi-ét, ou l'accroissement de l'ar» 
gant, doit être signe de la production ou de 
l'accroissement de ces valeurs. 

Cette base est prise dans la nature des choses : 
donc elle est raisonnable. Elle est fixe : donc 
elle peut être légale ; je veux dire, l'objet 
d'une loi. 

Par la raison contraire , l'intérêt de l'argent 
ne peut être fixé d'après les bénélices du com- 
merce, parce que ces bénéfices ne sont pas 



L 



C 46o ) 1 

mtiirelleixtent fixes.; que souvent îls se chan- 
geât en pertes réelles ; et qu'on ne peut asseoir 
tine détermination -positive y sur une valeur 
éventuellement négative. . ; i 

Or, en considérant le produit dcis fonds de 
terre en France, et dans l'universalité de ses 
provinces; en compensant la stérilité des unes 
par la fertilité des autres, le bas prix des cul- 
tures dans quelques pays , par la cherté des 
cultures dans d'autres pays , la casualiié de 
quelques productions par la régularité de 
c[uelques autres, et les mauvaises années par 
les bonnes , on peut évaluer à peu près et en: 
général, de quatre à cinq pour cent, ou du 
vingtième au vingt-cinquième du capital , la 
quotité du produit des fonds (tous produits 
estimes), déduction faite, autant qu'elle peut se 
faire, des avances, des travaux, des charges, 
des accidens, des non-valeurs, etc* Je dis au-^ 
-tant qu'elle peut se faire ; car les agriculteifrs 
savent qu'il est impossible de fixer au juste le 
produit net de la plus petite exploitation. 

Cette quotité du revenu territorial est avouée 
par les propriétaires, puisqu'elle sert de base 
ordinaire aux acquisitions de gré à gré ; et elle 
semble reconnue du gouvernement , qui prend 



(46x ) 

en impôt foncier, à peu près dans la même 
pi'oportioiî que les fonds produisent en revenu. 

Si les fonds cultives par des fermiers rap* 
portent un peu. moins au propriétaire, les 
fonds exploités par le propriétaire lui-même 
lui produisent un peu. plus : ce qui rétablit^ 
réquilibre entre les produits de toutes les 
terres. 

Je ne sais pas même si les bénéfices légi-» 
times d'un commerce, bonnête et réglé s'élè- 
vent plus haut de cinq pour cent de sa mise , 
en considérant l'universalité de ses opérations 
dans un pays tel que la France, et avec tou& 
ses profits et toutes ses pertes. Il £audroit , pour 
décider cette question , savoir si une compa- 
gnie d assurance y prenant à son compte tous 
les profits, toutes les pertes, et toutes les dépen- 
ses , voudroit doubler, au bout de vingt ans, la 
mise première de fonds d'un certain nombre 
de commerçans , qui auroient fait séparément, 
un commerce quelconque pendant cet espace 
de temps. Je dis le commerce, et non un bri- 
gandage, où, dix fois par an, on joue à croix 
ou pile sa fortune et celle d'autrui. 
. D'ailleurs , si les bénéfices du commerce s'é-. 
levoient en géuéral et régulièrement beaucoup. 



( 464 ) 

l'avantage sur la possession de l'argent ^ plus la 
condition du propriétaire est estimée et recher- 
chée, plus on cherche à passer de l'état mobile 
de capitaliste à l'état fixe et assuré de proprié- 
taire. 

Je n'examine pas ici si les gouveruemens 
ont toujours pris le produit présumé des terres 
pour base de l'intérêt de l'argent , parce que je 
cherche des raison plutôt que je ne discute des 
exemples; et d'ailleurs je parle* des circotis- 
tances ordinaires et régulières où les gouverne- 
mens doivent se placer , et non des circons- 
tances extraordinaires , et, si Ton peut le dire, 
révolutionnaires, où les evénemens peuvent les 
jeter. 

Au reste, on. ne doit jamais perdre de vue 
que les calculs qui ont trait à l'économie politi- 
que, ne sont pas susceptibles d'une précision 
géométrique. Dans la science des nombres et 
de l'étendue , comme dans toute science physi- 
que, on sépare les objets pour les compter un à 
un , ou les mesurer toise à toise ; et les plus gran- 
des opérations d'arithmétique ou de géométrie 
pratique, ne sont jamais que des additions d'u- 
nités. Mais dans la science de la société, qui est 
une science morale, parce que l'être moral en 

est 



(465) 

est Félertietit nécessaire , il feut écartei^ les in- 
dividualités pour opérer sur le général. Tout 
ce qu'il y a de vrai en théorie , est vrai d'une 
vérité générale ; tout ce qu'il y a de certain dans 
la pratique > est certain d'une certitude morale ; 
et il ÙLUt bien distinguer les abstractions , qui 
sont des généralités qui ne s'appliquent à rien ^ 
des moralités^ qui sont des généralités qui s'ap« 
pliquent à tout (i). 

INTous touchons enfin à la question de ru** 
sure y soit qu'on la considère comme un inté- 
Tet qui excède le taux de l'intérêt légal ^ ou 
comtne un bénéfice qui excède les bornes d'un 
profit légitime. 

Ainsi celui qui prête à'dix, vingt^ trente pour 
cent, sur des fonds de terre qui en produisent 
tout au plus cinq ; celui qui prête à un intérêt 
quelconque des denrées uniquement destinées 
à *ia consommation de celui qui les emprunte^ 
et qui dépérissent bien loin de produire aucun 
revenu , ou qui prête de l'argent pour en ache- 

(i) Les hommes naissent et vivent égaux en droits, 
est une proposition abstraite qui ne s'applique à rien j 
le pouvoir est essentiellement bon , est une proposition 
dont la vérité morale, indépendante de l'individu qui 
exerce le pouvoir , s'applique à toute société. 

I. 5a 



(466) 

teti celui qui retire un bénéfice d'un argent 
prêté pour un coromerce dont les profits ont 
été moindres que l'intérêt exigé, ou qui même 
n'a occasionné que des pertes : tous ceux-là , 
dis-je, sont des hommes injustes qui, sans cou- 
rir aucun risque , ni se livrer à aucun trayail , 
^revient que la terre produise , pour eux seuls , 
deux , trois et quatre fois plus qu'elle ne pro- 
duit pour celui qui la cultiva à la sueur de son 
front et court toutes les chances de perte ; qui 
veulent que des produits improductifs de leur 
nature , et pour celui qui les consomme , soient 
fructueux pour eux seuls; qui veulent enfin 
retirer un bénéfice de la ruine de leur débi* 
teur, et profiter même sur l'infortune. G'est-là le 
crime religieux et politique de l'usure , consi- 
déré comme un crime par les Doniat et les Po- 
ihiery comme par Bossuet ; et punie comme un 
crime par nos anciennes cours de justice , c'est-à- 
dire , par les tribunaux du monde où il y a eu 
le plus de lumières, de probité et de dignité. 
C'est-là le quœstiiosa segnitia^ une oisiveté lu- 
crative, comme l'appelle Pline l'ancien , un as- 
sassinat, pour parler avec Caton (i) : et l'usu^ 

(i) Quid estfœnerare? demandoit-on à Caton. Quid 
est occidere? répondit-il. 



SOltf 



rier, considéré sous ce point de vue, est un 
t_yraii qui tourmente la nature et l'humanité. 

Ainsi le propriétaire , qui retire cinq pour 
payer vingt; le consommateur, qui ne retire rien 
pour payer beaucoup ; le commerçant, seul à 
supporter des pertes là où le prêteur ne trouve 
que des profits, emploient annuellement leur 
capital à couvrir l'excédent des intérêts ; et la 
ruine entière des agriculteurs et de l'agricul- 
tui"e, des commerçans et du commerce, est la 
suite procliaine et infaillible de pareilles opé- 
rations. 

Le propriétaire forcé d'emprunter est ruiné 
beaucoup plus tôt, si l'intérêt, au Heu d'être sti- 
pulé en argent , est convenu en denrées , tou- 
j ours livrées au plus bas prix pour être comptées 
au plus haut : sorte de prêt extrêmement com- 
mun aujourd'hui, et l'une des plus cruelles 
vexations que les villes puissent exercer sur les 
campagnes qui les nourrissent. 

La ruine de l'emprunteur est encore plus 
prompte, si l'intérêt, au lieu d'être payé à terme, 
et au bout de la jouissance convenue du capital, 
est payé d'avance et retenu sur le capital prêté ; 
parce qu'alors l'emprunteur supporte l'intérêt 

Ide l'intérêt. Cette manière de prêter est un sub- 



( 468 ) 

terfuge dont les prêteurs usent pour déguiser 
leurs exactions : subterfuge d'autant plus cou- 
pable^ qu'il donne l'apparence d'un prêt gra- 
tuit quelquefois à l'usure la plus rëvQltante. 

Mais la cupidité y pour échapper aux consé- 
quences^ dénature le principe , et veut faire re- 
garder l'argent comme une marchandise ^ sou- 
mise comme les autres à toutes les variations 
de prix qui naissent de sa rareté et de son abon- 
dance. Cette opinion^ qui eût paru monstrueuse 
autrefois 9 avancée par des écrivains à grande 
réputation y adoptée par des hommes d'État ac- 
crédités y a Élit fortune dans le siècle dernier^ 
comme toutes les nouvelles opinions. 

Sans doute l'or et l'argent seroient marchan- 
dise , et ne seroient pas autre chose , s'ils n'é- 
toient employés , comme le fer ou les pierres 
précieuses , qu'à des ouvrages d'art et à des ob- 
jets de luxe ; mais comme cette destination des 
métaux précieux n'est que purement accessoire 
dans nos sociétés de celle qu'ils ont reçue comme 
signe de valeurs ; et que la quantité de métaux 
monnoyés est infiniment supérieure à celle de 
métaux ouvragés , on ne peut , sans bouleverser 
tous les rapports commerciaux , étendre aux 
métaux-signe le raisonnement et les opéra- 



»*oA^*.tx 



(469) -,^->- 

S que l'on fait sur les métaux-matière ; en- 
core faut-il obsei-ver, comme une inconsé- 
quence du système que je combats, que les 
métaux-matière ont un prix beaucoup plus fixe 
que les'métaux-signe, puisque l'once d'or ou 
d'argent a un prix certain et qui varie peu dans 
le commerce, et que l'intérêt de l'argent varie 
depuis cinq jusqu'à trente pour cent, et même 
davantage, 

D'ailleurs, la vente de cette marchandise ne 
ressemble en rien à la vente des autres denrées 
auxquelles on veut l'assimiler. Dans les ventes 
ordinaires, la propriété pleine et entière de la 
chose vendue passe sur la tête de l'acheteur, 
moyennant le prix qu'il en a payé une fois. 
Dans celle-ci , la propriété reste sur la tète du 
vendeur ; puisqu'il faut que la chose vendue lui 
revienne avec un accroissement annuel qu'on 
veut faire regarder comme le prix de la vetUe, 
quoiqu'il ue représente évidemment qu'une pe- 
tite partie de la chose vendue, le cinquième, le 
dixième, le vingtième, etc. Le vendeur livre 
sans donner, l'acheteur reçoit sans retenir. LeS 
denrées ordinaires sont vendues à tout homme 
qui les paye , et quelquefois plus cher au ri- 
che qu'au pauvre. Au lieu que l'argent, qui se 




( 470 •) 
vend^ dit-on^ mais qui oependànt ne se paje 
pas^ est toujours vendu plus cher au pauvre 
qu'au riche , parce que le préteur calcule ses bé- 
néfices sur les risques qu'il a à courir^ toujours 
plus grands de la part du débiteur malaisée 
Aussi y tandis que sur les places de Lyon ou de 
Bordeaux le millionnaire trouve de l'argent à 
six et à sept par an^ le trafiquant dés petites 
villes , ou le propriétaire des campagnes , ne 
peut en trouver au--dessous d'un et demi ou dd 
deux par mois ; et l'opulence le paye bien moins 
cjfieir que le besoin. 

Au fpnd^ quelle est cette, marchandise que 
personne n'a achetée, et que tout le monde veut 
revendre? Le gouvernement seul achète la ma- 
tière de l'or ou de l'argent , pour en faire de la 
nionnoie et la marquer à son empreinte ; mais 
il l'achète avec Targentque fournissent lessujets, 
puisqu'il n'en a pas d'autre à sa disposition. 11 
la fait fabriquer dans les hôtels des monnoies^ 
qui sont une propriété de la société , et par des 
ouvriers salariés sur les impôts qu'elle paye. 
L'Etat en corps, qui comprend tous les parti- 
culiers , a donc acheté les métaux , et payé les 
frais du monnoy âge. Une fois l'argent fabriqué 
en nionnoie, le gouvernement, loin de le ven- 



U7') 
dre , s'en sert au contraire pour acheter lui-né- 
me et payer les services rendus à l'Étal , dans 
l'église, dans les tribunaux, dans les armées, 
dans l'administration. Ceux qui ie reçoivent à 
ce titre , en achètent k leur tour , et en payent 
les choses et les services qui leur sont nécessai- 
res ; et l'argent, découlant du trésor public com- 
me de sa source, se répand comme une eau 
bienfaisante jusque dans les derniers canaux de 
la circulation générale. Tout le monde a reçu 
l'argent comme signe ; tout le monde doit don- 
ner l'argent comme signe. Gratis accepistis, 
grtUis date, peut-on dire ici ; l'argent doit pas- 
ser du sujet au sujet, au même titre qu'il a passé 
du prince au sujet; et, j'ose le dire, le crime 
de dénaturer le principe de l'argent monnoyé 
est aussi grand , et bien plus funeste que le 
crime si justement puni d'en contrefaire l'em- 
preinte ou d'en altérer le poids. Mais si le gou- 
vernement a pris, sur l'impôt payé par le corps 
des sujets, le prix d'achat de la matière et les 
frais de la fabrication , nous avons donc tous 
acheté une fois : et revendre en détail à l'em- 
prunteur ce qu'il a payé en gros ; revendre ce 
qu'on n'a pas acheté, à Ceux mêmes qui l'ont déjà 
payé; revendre à chacun ce qui est à tous, et 



(470 

an particulier ce qui appartient au corps de la 
société^ est une sorte de simonie politique qu'au- 
cun sophisme ne peut déguiser^ qu'aucune con- 
sidération ne peut excuser. 

Je reviens à la comparaison de l'argent et 
des jetons : le gouvernement^ qui achète la ma- 
tière de l'argent pour en faire des signes de va- 
leurs et des moyens d'échange qui puissent fa- 
ciliter le commerce entre ses sujets^ fait comme 
le maître de maison qui achète des jetons pour 
donner à jouer ; avec cette différence^ que les 
joueurs ne payent pas les jetons^ et que les sujets, 
au fond^ ont payé l'argent. Mais s'il étoit reçu, 
dans les maisons où l'on donne à jouer , que l'on 
fitpayer l'usage des jetons , comme on fait payer 
l'usage des cartes, les joueurs seroient obligés 
d'augmenter leur jeu sans profit pour eax , et 
pour pouvoir couvrir le prix des jetons et des 
cartes, ou de jouer seulement le prix des jetons 
et des cartes j et tout le bénéfice du jeu, comme 
toute la peine des joueurs , seroit pour le maître 
de la maison. De même, s'il faut commencer 
par acheter le signe qui sert à l'échange des den- 
rées, le prix des denrées augmente pour pouvoir 
couvrir le prix de l'argent. Il augmente en pure 
perte pour le commerçant et le consommateur j 



li 



(4?!) 
et tout le bénéfice du commerce , tout le travail 
du cultivateur , sont au seul profit du prêteur, 
ou plutôt du marchand d'argeut. 

Et qu'où y prenne garde, lorsque l'argent 
n'est plus signe des valeurs et moyen d'échange 
entre les denrées, mais valeur lui-même et 
denrée , les denrées elles-mêmes ne sont plus 
ue signe de valeur de l'argent et moyen d'é- 
change de cette denrée. C'est ce qu'on a vu 
à de'couvert en France, et surtout à Paris, 
au temps du maximum, lorsqu'avec des quan- 
tités fictives de marchandises de toute espè- 
ce, naturelles ou industrielles, sel, poivre, 
amidon , tabac , etc . ; des quantités que tout le 
monde ijupposoit, qui n'existoient imlle part , 
et dont la valeur idéale passoit de l'un à l'au- 
tre avec une prodigieuse rapidité, on se pro- 
curoit l'argent qui avoit cours alors, je veux 
dire les assignats, et avec les assignats, le peu 
de numéraire qui étoit en circulation. Cet effet 
est moins sensible aujourd'hui; mais il n'en 
est pas moins réel , partout où l'argent mon- 
noyé, détourné de son office naturel de si- 
gne et de moyen d'échange entre les den- 
re'es, est denrée lui-même, et la plus chère 
de toutes. 




(474) 

Tant que l'argent n'est que signe de toutes 
les valeurs en fonds^ en productions^ en servi* 
ces; tout, fonds, productions et services , aug- 
mente ou diminue insensiblement, graduel- 
lenient, sans secousses, sans révolutions, et; 
seulement a mesure et dans la mêtne propor- 
tion que la quantité du signe (i) augmente ou 
diminue. Les rapports entre les diverses cho- 
ses et les diverses personnes restent les mêmes. 
Si le blé coûte un tiers de plijs, le drap est 
d'un tiers plus cher; le propriétaire qui reti- 
roit cinq mille francs d'un fonds déterra éva-r 
lue cent mille francs, retirç quinze mille 
francs de ce même fonds, évalué trois cent 
mille francs; et l'ouvrier qui gagnoit dix sols 
par jour en gagne trente. Toutes les propor- 
tions , tous les rapports sont maintenus , tout 
est dans Tordre ; car l'ordre est le maintien 
des proportions et des rapports. Alors ceux 

j , . ... - " — -^ 

(i) Cette cause d'accroissement des valeurs, assignée 
par des écrivains respectables , est combattue par d'au- 
tres , même par des exemples contraires. Mais ceux qui 
les citent me paroissent avoir négligé les circonstances 
politiques et les événemens extraordinaires , qui modi- 
fient si puissamment la marche ordinaire et naturelle 
des choses. 




(475) 
^|ui gagnent l'argent par un travail journalier 
peuvent se procurer les productions dont ils ont 
)Oiirnellement besoin ; ceux qui peuvent vivre 
avec le revenu de leurs capitaux , cherchent à 
acquérir des fonds de terre, des fonds produc- 
tifs; parce que le revenu des terres est à peu 
près aussi fort que Tintérèt de l'argent, qu'il 
est toujoui-s plus assuré, et que le capital luî- 
niènie est plus à l'abri des événemens. Mais 
quand tout le monde veut acheter, personne 
ne veut vendre. Les terres sont donc à un 
haut prix relativement aux denre'es, Toup les 
citoyens aspirent donc a devenir, de posses- 
seurs d'argent, propriétaires de terres; c'est- 
à-dire, à passer de l'état politique, mobile et 
dépendant, à l'état fixe et indépendant : direc- 
tion de l'esprit public la plus heureuse, la 
plus morale, ta plus opposée à l'esprit de cu- 
pidité et de révolution; et celle qu'il importe 
le plus au gouvernement d'encourager, com- 
me ia source de beaucoup de vertus publiques 
et privées, et le plus puissant moyen de dé- 
veloppement de toutes les forces de la so- 
ciété. 

Mais quand l'argent est marchandise, ceux 
qui en ont cherclient à l'élesxr au plus haut 



( 476 ) 
prix ; et comme il ne peut y avoir pour cette 
denrée la proportion entre la quantité et le 
besoin qu'il y a pour toutes les autres , parce 
qu'elle n'est pas réellement une denrée, et 
que la quantité suffisante comme signe est 
insuffisante comme marchandise ; comme il y 
a très-peu de vendeurs et beaucoup d'ache- 
teurs , il n'y a pas assez de concurrence pour 
en faire baisser le prix. Les denrées s'élèvent 
donc, pour atteindre, si elles peuvent, le prix 
de l'argent; les salaires, pour atteindre le 
prini^es denrées; l'impôt, pour se mettre au 
liiveau du prix des denrées et des salaires. 
Tout monte par secousses brusques, désor- 
données ; et une progression de toutes les va- 
leurs, irrégulière et forcée, un déplacement 
de tous les rapports sur lesquels repose l'ai- 
sance et la fortune, éveille l'homme cupide, 
déconcerte et tourmente l'homme modéré. 
Cependant comme l'intérêt, ou plutôt le prix 
de l'argent, est infiniment plus fort que le 
produit des terres, tout le monde veut vendre 
des terres pour se procurer de l'argent qu'on 
puisse vendre. Au lieu d'acheter des terres 
avec de l'argent , on achète l'argent avec des 
terres. Mais lorsque tout le monde veut ven- 



( 477 ) 
dre, personne ne veut acheter. Les produc-* 
lions de la terre ou de l'industrie tendent à 
s'élever au plus haut prix^ et les terres elles-mê- 
mes à tomber au plus bas; ou plutôt elles ne 
peuvent se vendre à aucun prix , et l'on n'a- 
chète que ce que la misère délaisse ou ce que 
donnent les révolutions. Tout le monde as- 
pire donc à passer^ de l'état fixe et indépen- 
dant de propriétaires de terres^ à l'état mobile 
et précaire de possesseurs d'argent. On remaji> 
que une disposition générale d'émigration de 
son bien^ dii bien de ses pères, de sa fisimille, 
de sa contrée; une inquiétude vague, le dé- 
sir du changement tourmentent les propriétai- 
res; on se plaint d'être attaché à la glèbe,' 
qui, avec tant de soins, de travaux, d'accident, 
de frais , de charges , laisse si peu de produits 
disponibles pour le luxe et pour les plaisirs : 
situation des esprits la plus dangereuse de 
toutes, et destructive dans tout Etat, et parti- 
culièrement dans tout Etat agricole, de toute 
fortune publique et privée. 

Et cependant ceux qui ont eu le malheur 
d'emprunter de l'argent, ou plutôt d'en ache? 
ter, sont contraints de le payer. Les pro- 
priétaires abandonnent leurs biens à leur^ 



(478) 
créanciers; les coninierçans manquent à leurs 
engagemens; les murs se couvrent d'affiches 
de vente par autorité judiciaire, et d'affiches 
de bilans : ce n'est partout que malheurs et 
scandales. Le commerce des terres ne va plus 
que par expropriations forcées; et le com- 
merce des productions ne va plus que par 
banqueroutes. Et je ne parle ici que des effets 
extérieurs et commerciaux de la vente de l'ar- 
gent. Que seroit-ce si je considérois son in- 
fluence sur le moral de l'homme et les ha- 
bitudes d'une nation? Cette cupidité dévo- 
rante, universeUe , qui s'alimente par une cir- 
culation rapide et forcée; cette soif inextin- 
guible de Tor, qui s'allume à la vue de l'or; 
estimé, non parce qu'il est rare, mais parce 
qu'il est cher ; cette ardeur démesurée de s'en- 
richir, qui gagne jusqu'aux dernières classes 
du peuple , produisent dans quelques-uns des 
désordres épouvantables et des crimes induis; 
dans quelques autres, legoïsme le plus froid 
et le plus dur; dans presque tous, un refroi- 
dissement universel de la charité, une extinc- 
tion totale de tout sentiment généreux, et 
transforment insensiblement la nation la plus 
désintéressée et la plus aimante , en un peu- 



r479j 

pie d'agioteurs qui , dans les événemens de la 
société, ne voient que des chances de gain 
ou de perte; en une troupe d'ennemis qui 
s'arment les uns contre les autres des mal- 
lieurs publics et des infortunes privées. 

La dernière question qui se présente est de 
savoir à quelles conditions on peut légitime- 
ment prêter à intérêt ou à bénéfice j ou , en d'au- 
tres termes , dans quelles circonstances un pro- 
fit , même légal, devient légitime ? Car je sup- 
pose le lecteur instruit de la difiérence qui 
existe entre l'état légal et l'état légitime ; ces 
deux idéefi qui, sérieusement approfondies, 
donnent la raison de toutes les lois, et com- 
prennent tous les devoirs. 

Dans ces derniers temps , la religion et la 
politique se sont divisées sur la question du 
prêt à intérêt , parce que la religion a pris pour 
bases de ses décisions des considérations d'uti- 
lité publique, et que la politique n'a consulté 
que des moti^ d'intérêt personnel. 

La religion voudroit nous faire tous bont, 
et la politique nous rendre tous riches. La reli- 
gion, par un heureux échange, rend le pau- 
vre même assez riche, par la modération qu'elle 
|>rc:scrit à st^ désirs ; et les riches ^ elle cherche 






(48o) 

à les rendre pauvres y par Y esprit dans lequel 
elle veut qu ils possèdent leurs richesses ^ et 
par Tusage qu'ils doivent en faire ; et elle s'at- 
tache ainsi à prévenir ^ sans déplacement et 
sans violence ^ entre ces deux classes toujours 
en présence et secrètement ennemies^ une 
rupture qui a été le grand scandale des sociétés 
païennes^ qu'elle n'avoit pu même empêcher 
chez un peuple grossier appelé à de meilleures 
lois 9 qu'en ordonnant^ après un ceitain temps^ 
Tabolition des dettes contractées et le retour 
des héritages aliénés^ et qui ^ pour notre mal- 
heur et notre honte , s'est renouvelé de nos 
jours chez un peuple chrétien • Mais en pres- 
crivant le travail à l'homme domestique, et de 
plus nobles soins à l'homme public, la religion, 
dans l'ancienne loi, et même dans la nouvelle (i), 
semble préférer pour tous la culture et la pos- 
session de la terre, donnée à l'homme comme 
le lieu de son exil et le sujet de ses labeurs, 
qui conserve la famille, et, tenant l'homme à 
égale distance de l'opulence et du besoin , lie 



(i) Jésus-Christ, dans l'Évangile, tire presque toutes 
ses comparaisons de la famille propriétaire , et de la 
culture de la terre* 

l'homme 



( 48i ) 
riiomme à son semblable, par une re'ciprocitc 
de secours et de services, et même à son Créa- 
teur^ dont elle lui montre de plus près , dans 
Tordre admirable de la nature, la sagesse, la 
puissancevcl la bonté. En effet, si les doctri- 
nes qui défigurent l'idée de la Divinité ont 
commencé chez des peuples agricoles , les 
doctrines qui nient la Divinité même n'ont 
pris naissance que chez des peuples commer- 
cans. Sans doute la religion ne défend pas les 
bénéfices d'un commerce légitime; mais elle 
craint pour ses enfans plus qu'elle ne la con- 
seille, cette profession hasardeuse qui jette con- 
tinuellement l'esprit de Tliomme et sa fortune 
dans les extrêmes opposés de la crainte et de 
l'espérance, de l'opulence et de la misère; peut 
profiter sur la détresse privée et même sur les 
malheurs publics, et dans laquelle l'homme, 
fort de sa seule industrie, n'a besoin ni de la ro- 
sée du ciel, ni de la graisse de la terre, et sem- 
ble ne rien attendre des hommes , et n'avoir 
rien a demander a Dieu (i). La religion n'avolt 

(i) C'est, je crois, à cette cause qu'il faut attribuer 

les suicides si fréquens dans les villes de commerce^ 

L'homme , qui ne peut attribuer qu'à lui-même ses s\ic-). 

ces, n'accuse que lui de ses revers, et il se punit Kiî-. 

I. 3ï 



( 482 ) 

pas dëdàiguë de partager elle-mênie dans la 
^ propriété territoriale des nations : elle avoit 
consacré à son culte les prémices de leurs ré- 
coltes ; et ces instituti<vus qu elle aycit £bu^ 
dées y' ces institutions défendues du besoin par 
la richesse commune , et de la cupidité par la 
pauvreté individuelle^ modèles de toute société, 
dont la devise devroit être aussi :- Prisfâtus illis 
census erat hres^is, commune, m^ignums <^ 
institutions ont enseigné l'agriculture aux bar- 
bares y jusqu'alors pécheurs et chasseurs , et 
défriché les forièts et les marais qui couvroient 
la meilleure partie de l'Europe ; car partout la 
culture des terre&i' commencé avec le culte 
de Dieu. La religion chrétienne portoit ses vues 
plus haut. Dans sa profonde politique , que 
l'histoire justifie à chaque page^ elle savoit que 
les vertus publiques sont la véritable richesse 
des Etats ^ et que la modération dans le pou- 

même de ses fautes. L^agriculteur supporte sans déses- 
poir des pertes dont il voit la cause dans une force su- 
périeure à ses moyens ; et je ne croi« pas qu'on trouve 
des suicides , même chez les malheureux échappés au 
désastre épouvantable qui a affligé la Suisse , et qui ont 
vu disparoître en un instant leurs familles y leurs biens | 
et jusqu'aux lieux qu'ils babitoient. 



( 483 ) 

voir, le dévouement dans le ministre, To- 
béissance dans le sujet, dans tous, rattache- 
ment aux lois religieuses et politiques, l'union 
entre les citoyens , l'affection pour son pays , 
la disposition de tout sacrifier à sa défense, se 
trouvent rarement chez des peuples commer- 
cans, toujours agités par leurs passions, jusqu'à 
ce qu'ils soient subjugués par leurs voisins; et 
elle avoit voulu faire des sociétés stables, et 
non des Sociétés opulentes. 

Les gouvernemens ont, depuis long-temps, 
marché dans d'autres voies. Ils n'ont pas con- 
sidéré la richesse comme le résultat inévita- 
ble et presque malheureux du travail, mais 
comme la fin de tous les soins, de toute l'in- 
dustrie des hommes , et le but unique auquel 
ils doivent tçndre , et par les chemins les plus 
prompts. Ils ont forcé tous les moyens de 
commerce, pour accroître les richesses.; et bien- 
tôt, eflFrayés de leur inégalité toujours crois- 
sante, résultat nécessaire des succès du négoce, 
et même de ses revers, ils ont inventé le luxe, 
comme un moyen d'égaliser les fortunes* et 
ils n'ont su enrichir les uns "qu'en corrompant 
les autres. Les riches n'ont plus été des dispen-' 
sateurs^ mais des consommateurs; les pauvres 



( 484 ) 

n ont plus été des frères qu'il iBaïut adinettfe dii 
partage 9 mais des afTamés qu'il faut appaiser^ 
ou des ennemis avec qui Ton doit capituler ; 
et ces idées abjectes ^ mises a là place d'idées 
morales y ont oté toute dignité a la riéhesse^ et 
toute retenue à la pauvreté. L'emploi des ri- 
chesses le plus extravagant a allumé la cupi-^ 
dite la plus effrénée ^ et fitit nàltt*e les spécula- 
tions de fortune les plus criminelles. Tous les 
désirs étoient sous tes aniies^ et n'attendoienf 
que le signal : il a été donné; et jamais les 
peuples aavoient paru plus foîbles contre leurs 
propres passions et contre les passions de leurs 
tiroisinsr;:^t partout des hommes indiiTérens à 
tout , hors à l'argent , n'ont vu , dans la révo- 
lution de leur pays, que des confiscations à 
acheter; dans la guerre, que des fournitures 
à faire; comme ils ne verroîent, dans la fa-» 
mine, que du blé à vendre; et dans la peste, 
que des héritages à recueillir. 

C'est dans ces considérations générales qu'il 
faut chercher la raison première de la sévérité 
des lois religieuses sur le prêt, et du relâche- 
çierit des lois civiles ; et cependant il s'établit , 
à la faveur de cette différence entre l'intérêt 
de chacun et sa conscience, une lutte dont la 



( 485 > 
fbiluue souffre , et où , le plus souvent ^ la pro- 
bité succombe. Les hommes timorés se ruinent 
par délicatesse; les hommes plus tranchans 
sur la morale , abusent contre les autres même 
de leur honnêteté. L'union entre citoyens y 
qui ne peut être fondée que sur des principes 
communs et une estime réciproque, en est 
altérée; et il en résulte dans la société un dé- 
sordre plus grave qu'on ne pourroit le dire, le 
scandale d'opinions différentes en morale pra- 
tique, et de voies de fortune familières aux 
uns, et que les autres s'interdisent:. 

Je viens à la question du prêt à intérêt. Il 
n'y a point de difficulté lorsque l'argent est 
employé à l'acquisition, d'un fonds de terre ou. 
autre immeuble, comme maison, charge,. ou 
même effets publics , qui portent naturellement: 
ou légitimement un revenu y. soit que le capi— 
taliste acquière lui-même l'objet productif, soit 
que , prêtant son argent à l'acquéreur , il soit 
subrogé aux droits du vendeur ,, parce que, 
dans ce dernier cas, il achète réellement, sous, 
le nom d'autrui , et au prorata de l'argent prêté,, 
et il retient jusqu'au remboursement, qui n'est,, 
à proprement parler , qu'un rachat de la part 
do l'emprunteur. La mise de fonds dans le 



(486) 

cautionnement d'un office^ la subrogation aux 
droits d'un légitimaire dont la portion produit 
naturellement un revenu, si elle est en fonds 
déterre, ou un intérêt légitime, si elle est en 
argent, offrent encore au prêteur un motif suf- 
fisant d'exiger un intérêt de ses fonds. 

Point de difficulté non plus pour Farg'enl 
mis en société de commerce , et en partage de 
profits et de pertes : car la question n*jest pas 
de savoir , comme le dit le Publiciste du 1 5sep 
tembre 1 806 , si t argent peut produire 6 pour 
100^ lorsqu'il est employé à faire valoir une 
manufacture qui rapporte i5 pour 100 de bé-^ 
nef ce y puisque, dans ce cas, on peut prendre 
même i5 pour 100 de profit; mais de savoir si 
l'argent doit produire i5 lorsqu'il est employé 
à faire valoir une manufacture qui ne rapporte 
que 6 , ou même qui ne rapporte rien. 

Ainsi l'ai'gent prêté pour acquisition d'im- 
meubles produit légitimement lin intérêt légal 
qui doit être calculé sur le revenu général et 
présumé des immeubles; et l'argent placé eu 
société de commerce produit légitimement uu 
bénéfice qui doit être calculé sur le profit par- 
ticulier de tel ou de tel genre de commerce, et 
qui se compose, comme nous Tavons dit, de 



'( 4^7 ) 

la quantité de travail de riiomme , et de dépé- 
rissement, déchets ou non-valeurs de la mar- 
chandise» 

Reste le prêt simple, ou prêt à jour, celui 
qui , n'étant causé ni pour aucun objet produc- 
tif, comme acquisition d'immeubles ou d'au- 
tres valeurs qui produisent naturellement etf 
légitimement un revenu, ni pour société de 
commerce, n'offre aucun motif public et lé- 
gal à l'intérêt. Or, l'usure, qui est indépen— 
dante du taux fort ou foible de l'intérêt, n'est 
au fond qu'un intérêt sans motif ;^ et c'est peut- 
être la définition la plus juste et même la plus 
complète qu'on puisse en donner. 

L'auteur d'un article signé P. N. , inséré aa 
Publisciste y du 12 septembre 1806, assigne 
trois motifs à la faculté d'exiger l'intérêt de 
tout argent prêté* 

10. L'utilité que le prêteur pourvoit retirer de^ 
ce capital y s'il ne le prêtoit pas. Il faut ajouter t. 
et s'il le plaçoit en acquisition de valeurs pro-^ 
ductives ou en société de cœnmerce/ car Targent 
laissé dans le coffre ne produit rien à son pos- 
sesseur. Avec cette explication,, ce motif est 
légitime : c'est le lucrum eessans des théolo- 
giens. Mais il ÊLut que le prêteur ait la volonté 



(488) 

et même Foccasîon de retîi^r lan profit réel et 
légitime de son argent ^ et qu'il puisse dire avec 
n)érité à son emprunteur : a Vous me paierez. 
M uu intérêt convenu ^ parée que je me prive 
D pour vous d'un profit assuré » . 
. 2*>. V avantage qiij troiwe V emprunteur ^^ si 
en le lui prête. 

Ce motif suppose que Temprunteur retirera 
un avantage du prêt : car y s'il n'étoit pour lui 
qa'une occasion de perte , ce motif port croit, à 
£iux; et il seroit absurde et inhumain à la fois^ 
de dire à un emprunteur^ ruiné par les opéra* 
tions qu'il a faites avec votre~ argent : le Payez-* 
» moi FinttTét de mon argent^ pour l'avantage^ 
» que vous en avez retiré ». Au fond^ il y a ici 
un sophisme. Ce n'est pas l'avantage que l'em- 
prunteur retire de l'argent que je lui prête , qui 
est le motif de l'intérêt que je peux en exiger, à 
moins que je ne me soumette a partager les per- 
tes qu'il pourra faire sur ce même argent ; c'est la 
perte qu'il me cause, damnum emergensyen me 
privant d'un argent que j'aurois pu réellement 
faire fructilier de toute autre manière. En effet y. 
la charité ne m'oblige pas, dans le cours ordi- 
naire des choses, à m'incommoder moi-même 
pour faire plaisir à mon semblable^ mais elle 



( 489 ) 

m'oblige à lui rendre tous les services qui dé- 
pendent de moi , et surtout h ne pas voir d'un 
O'il d'envie les avantages que je peux lui pro- 
curer, lorsqu'il n'en résulte pour moi aucun 
dommage. Il faut distinguer ici la charité de 
l'utilité ; et le service que l'on rend, des secoufS. 
que l'on donne. Si ma voiture verse dans un 
chemin, et que des hommes de peine ^ des jour- 
naliers m'aident à la relever, l'argent dont je 
les gratifie est le prix, non du service qu'ils 
m'ont rendu , car la charité ne se paie pas , mais 
du temps qu'ils ont mis à me secourir, et qu'ils 
auroicnt employé ou dû employer, suivant 
leur condition, à un autre travail. Cela est si 
vrai, que si des hommes d'un rang plus élevé 
viennent à mon secours, je les olfenserois en 
leur proposant de l'argent, parce que, ne pou- 
vant exiger le prix d'un temps qu'ils n'em- 
ploient pas à un travail manuel et lucratif, ils 
ne pourroient considérer l'argent que je leur 
offrirois, que comme le salaire de la charité dont 
ils ont usé envers moi. Ainsi, c'est la perte que 
souffre le préteur, et non l'avantage que retire 
l'emprunteur, qui est proprement le motif de 
l'intérêt que le prêteur peut exiger. 

5^. L'assurance contre le danger du retard et 



■l'-Lî^îl 



( 495 ) 

^ Contre le malheur d'une faillite déclarée. 
» Vous vous faites donc payer à l'avance des 
» pertes qui n*arrivent point, et qui même, 
» grâce à vos précautions, ne peuvent pas ar- 
)è river ». Aussi, comme on l'a remarqué, ce 
sont les sociétaires qui perdent dans les malheurs 
du commerce, et jamais les prêteurs à gros in- 
térêts; et je ne connois qu'un désastre pareil 
à celui de la Suisse, la chute d'une montagne, 
qui anéantisse à la fois les hommes , leurs enga- 
gemens et leurs propriétés , qui puisse mettre 
en défaut la prévoyance des marchands d'ar- 
gent. 

Ainsi , dans le cas du simple prêt , le profit 
réel dont on se prive ^ ou le dommage actuel 
que l'on souflfre , sont des motifs d'exiger l'in- 
térêt; mais des profits ou des dommages sup- 
posés, mais Y assurance contre les dangers ima- 
ginaires, mais, puisqu'il faut le dire, le besoin 
même du prêteur ou de l'emprunteur, ne sont 
pas des motifs, à moins peut-être, ce que je 
n'oserois décider, que l'état d'une société qui 
seroit en révolution politique et commerciale 
ne rendit toutes les fortunes mobiles , toutes 
les propriétés incertaines, tous les dangers im- 
ininens, et, par conséquent, toutes les pré- 



(49G) 

Tient la ruine et même la fin des familles 
transplantées. Je ne crains pas de le dire : si 
quelques fortunes se sont élevées à la faveur 
de la disponibilité des capitaux par le prêt à 
jour, un très-grand nombre de familles ont 
péri corps et biens, par cette mobilité même, 
qui a mis aux mains de dissipateurs et d'é- 
tourdis, et à la merci d'entreprises périlleu- 
ses, le fruit de l'économie et du travail de plu- 
sieurs générations. Ce toit cependant à la fa- 
veur de ces constitutions de rentes, si décriées 
aujourd'hui, que s'étoient élevées honnête- 
ment, que c'étoient accrues lentement, et con- 
servées contre les crises domestiqués et publi- 
ques, tant de fortunes modestes dont la mé- 
diocrité, plus favorable aux bonnes mœurs, 
étoit également éloignée de Topulence scan- 
daleuse et de la misère turbulente, fruits mal- 
heureux de l'agiotage qui a succédé. 

Le système de Law^ d'autres systèmes pliî- 
losophiqucs et économistes sur la nature de 
Targeiit et sur sa circulation, de fausses opc- 
raiions sur les rentes foncières, les emprunls 
viagers, les tontines, les loteries, les jeux de 
hasard , tous ces éveils donnés h. la cupidité , 
tous ces appels à l'égoïsme, qui ne voit qu'un 

individu 



(497 ) 
individu dans la société, et qu'un point dans 
la durée, ont mobilisé, pour parler le langage 
du temps ) tous les désirs, toutes les espéran- 
ces, tous les principes, toutes les fortunes. 
Le propriétaire a vendu ses terres pour placer 
en viager; le capitaliste a converti ses con- 
trats de constitution en traites à court terme; 
l'artisan a mis à la loterie le pain de ses en- 
fans; et tous, avides de jouir, et de jouir vite 
et seuls, ont consumé dans l'isolement d'ua 
célibat criminel une vie inutile, ou rejeté 
sans remords, sur la génération qui devoit les 
suivre, le fardeau des besoins, et le soin d':^iie 
fortune à recommencer. Le luxe, jadis in- 
ocnnu aux provinces, et plus modéré dans la 
capitale ; les variations de modes , ridicules à 
force d'être répétées, et même coupables à 
force d'être ruineuses, ont remplacé l'anlique 
frugalité et la noble simplicité de nos pères. 
Les extrêmes les plus choquans sont nés de 
l'exagération de tous les moyens d'amasser 
des richesses et de les dépenser. Il y a eu plus 
de faste et plus de misère, plus de supcrfluités 
et plus de besoins réels, plus de jouissances et 
moins de charité, plus de commerce et moins 
de borme foi, plus de mouvement et plus d« 

I. 52 



(498) 
désordres , plus d'intérêts privés et moins d'af- 
fections publiques. 

Les constitutions de rente , favoi'ables à l'or- 
dre public et à l'économie domestique ^secon-' 
doient encore, beaucoup mieux que le prêt 
à jour^ les entreprises agricoles ou commer-> 
ciales ; et l'emprunteur pouvoit fonder, sur un 
capital gardé plus long-temps , et à un inté- 
rêt modique, un espoir plus assuré de faire 
Ou de réparer sa fortune. Aujourd'hui Fagri* 
culteur ne peut et n'ose plus emprunter; et le 
commerçant, qui court encore cette chance 
rufneuse, n'obtenant de l'argent qu'à gix)s 
frais et pour un terme très-court, hâte, pre** 
se, étrangle^ pour me servir du mot consacré, 
ses spéculations, pour se débarrasser plus tôt du 
lourd fardeau des intérêts. 11 tente les voies 
les plus périlleuses et quelquefois les moins 
honnêtes, parce qu'elles sont les plus expédi- 
tives. Sans cesse occupé à trouver de l'argent 
aujourd'hui pour payer demain, incertain le 
matin s'il ne sera pas déshonoré le soir, il 
consume son temps à des reviremens , et son 
industrie à ouvrir ou fei'mer des emprunts : 
état déplorable qui avilit, qui tue le commer- 
ce, et qui, joint au luxe qui s'est introduit 



(.499) 
de nos jours dans cette classe modeste et mo- 
de'rée tant qu'elle ne s'est pas regardée com- 
rne la pr^iière et la plus utile ^ amène , plus 
tôt pu plus tard ^ ces chutes scandaleuses où 
l'opinion publique ne distingue pas l'honnête 
homme malheureux du fripon impudent ^ et 
dpnt les préteurs à gros intérêts et à jour 
sont les complices beaucoup plus que les vic« 
times. 

Aussi les tribunaux et conseils de commer- 

4 

ce, consultés sur l'article 71 du projet de cod« 
civil : « Le taux de l'intérêt se règle dans le 
» commerce comme le cours des marçhaiidi- 
D ses » , se sont attachés à démontrer les con- 
séquences fatales au commerce d'un intérêt 
excessif et arbitraire, et ont unanimement de- 
mandé le rejet d'une loi qui déclare V argent 
marchandise. Le tribunal de Reims , placé 
dans un pays à la fois agricole et commer- 
çant, est allé plus loin, et il s'exprime ainsi : 
i( Lorsque la confiance dans le commerce 
>) étoit établie, et que la moralité des prin- 
>) cipes présidoit aux transactions entre ci- 
» toyens, le négociant Monnête, le ùhricant 
» industrieux, trouvoient des ressources assu- 
» rées et proportionnées à leurs besoins^ dans 



( 5oo ) 

« des conirats de consdtntion doot rintérèC 
., in«ii#4j oHMléré et fixé par la loi^ étmt tou' 
^ jour» en mesure des produits de Sindaslrie. 
I» I^ remboursement, laissé à la volonté de 
>> reflsprtuiteiir^ loi doonoit le temps néces- 
» satre de &ire profiter ses fonds, d'ac^roitre 
't ei de coBsolider sa fortune, jusqo'au temps 
t iM, dercBu maître de ses affidres, il crojoît 
i> piMEfOir diriger son bien de toute bjpo- 
^ tlMpe e& remboursant; mais il en est biea 
% ^UAftreflKBfc aujourd'hui. Le commerçant se 
» vuk k la. merci des agioteurs, et il suc- 
^ owAe,. fixcé d'en subir les lois n. 

Je finirai ce que j^avois à dire sur les cons- 
txiuiious de rentes, par deux réflexions impor- 

L'suxe^que les constitutions de rentes étoient 
(^dorameut dans Fesprit d'une constitution 
Tuouiirchique de société, ou tout, et même la 
4/rtuue« tend à la fixité, à la perpétuité, à la 
^tiodenidon ; et que le prêt à jour et sans mo- 
tu\ introduit en Europe depuis la réforme, 
^:jjt tout-*-£iit dans l'esprit du gouvernement 
populaire , où tout ^end à la mobilité , au 
v-koogiement , à un usage exagéré de toutes 
^j^nge^ « oà tout, pour mieux dire, est à jour, 



( Soi ) 

Tordre, le repos, la fortune, la vie, les mœurs, 
les lois, la société. 

Aussi c'est depuis que la société en Europe 
peiîchoit sur l'abîme de la démocratie, que le 
prêt' h jour^ plus universellement usité , et une 
circulation forcée de numéraire , ont fait tom- 
ber en désuétude les constitutions de rentes 
eh argent, et même, à la fin, rendu odieuses 
les constitutions de rentes foncières^, le plus 
libre, le plus utile, le plus moral, et surtout 
le plus politique de tous les conti'ats. 

L'autre réflexion est que le capital placé à 
constitution de i*ente , étant , comme le capital 
placé en fonds de teiTe , aliéné pour un temps 
indéfini , et dont le terme étoît à la seule vo- 
lonté dé Femprunteur , il étoit raisonnable de 
supposer que l'emprunteur, tant qu'il gardoit la 
somme , en retiroit un avantage ; et que le prê- 
teur , tant qu'il en étoît privé , en souffrent un 
dommage , parce qu'il étoit probable que s'il 
l'avoit eu à sa disposition , il en aurôit fait, 
dans un temps ou dans un autre, un emploi 
lutile; et il y avoit ainsi, pour motif légitime 
d'exiger l'intérêt , l'avantage qu'y trouvoit l'em? 
prunteur, joint au dommage qu'en pouvoit 
souffrir le prêteur* 



Quoi ipt îl en soit « il n est pas impossible de 
rétablir Tiisi^e iit;s contrats à constitution de 
renie « et de corutiiuer le prêt à intérêt j comme 
ou a constitué tant d'autres choses. II est même 
probable qu on v reviendra y et peut-être a?ec 
des moJiiicatiuiis qui rendront plus égale k 
condition des deux partis. 

U u est pas inutile de ra]}peler ici la série des 
question» que nous nous sommes proposées aa 
vMininencemeut de cette discussion : 

l .n'unit u'e$t ni valeur ni marchandise, 
-nais le ^^tte public de toutes les valeurs , et le 
rtn' V eu le^^ol d'échange entre toutes les marchaih 



• . ' »j 



l :-^^-»!t -jn.niiiit e^^timement un intérêt, 
\m^s^:: i ,>c ,*»rTj:>ii>ve a ictjuerir des valeur?, 
r:: vi-e«-ri ra^-iî^demenc ju légitimement im 



»"\ -1 



' : ^ «r^ -yi^^iiic iwêimentent un bénéfice. 
iv^: : ,»>< .TTiTiov^f i3 .<rc:eïe de :»ain et de 

*. -:t-- ri'ic -'-^ T.r:? ^KT 'e revenu pre- 
^::rr\. : -. tir^;> t.» — :vr^û^ . î<>crce ie tous les 
p\-.\: ^^ . .1 -x"*^*î^''-~ ît x^cîe^ 'es valeurs. 



L'argent peut produire un intérêt, lorsque 
le prêteur renonce à un profit assuré , ou qu'il * 
souffre un dommage réel, comme dans le prêt 
de commerçant à commerçant; et même dans 
ce cas , l'intérêt peut être le juste équivalent du 
pipjît cessant, ou du dommage souffert. 

Le prêt à constitution de rente produit légi- 
timement un intérêt ; parce que le capital étant 
•aliéné pour un temps indéfini , il est impossible 
que dans un temps ou dans un autre , le prêteur 
n'eu eût pas retiré un profit , ou qu'il n'en souf- 
fre pas un dommage. 

Le prêt à jour, qui n'est causé, ni pour ac- 
quisition de valeurs productives , ni pour société 
de commerce, et dans lequel le prêteur, dispo- 
sant 3 tout moment de son capital , ne peut allé- 
guer, ni un profit auquel îl doive renoncer, ni 
un dommage qu'il puisse souffrir, produit un 
intérêt sans motif sulEsant et légal. Il a été con- 
sidéré, jusqu'à ces derniers temps, comme un 
prêt de consommation essentiellement gratuit, 
et 1» raison en est évidente. En effet , l'argent 
n'étant que le signe de valeurs pi'oductives ou 
de valeurs improductives, le prêt à jou»^ qui 
n'est pas causé pour valeurs productives, ne 
peut donc être le signe que de valeui's impro- 




( 5o6 ) 

richesse des nations y présentent-ils une idée 
as^ez juste pour en faire le sujet d'un traité , et 
même le titre d'un ouvrage? Les particuliers 
sont riches , et les nations sont fortes ; et conmae 
l'opulence fait la force politique d'unparticulier, 
on peut dire que la force est la seule richesse 
d'une nation. Il faudroit donc traiter de la ri- 
chesse des particuliers et de la force des nations: 
mais est-il nécessaire de se livrer à de pénibles 
recherches sur la nature-et les causes des riches- 
ses; et les enfans du siècle^ nous dit TEvangile, 
n'en savent-ils pas, sur les moyens dé faire fct*- 
tune, bien plus que les enfans de lumière ? Et 
l'art de s'enrichir n'est-il pas beaucoup mieux 
connu des ignorans que des savans et des gens . 
d'esprit? A considérer même la richesse dans 
les nations , rextrême misère ne touche-t-elle 
pas à Textrême opulence; et la nation qui 
compte le plus de millionnaires n'est-elle pas 
toujours celle qui renferme le plus d'indigens ? 
Qu'on lise les Recherches sur la Mendicité en 
Angleterre, par Morton EdeUy et l'on y verra 
des villes , même considérables , où la moitié 
des habitans est à la charge du bureau de cha- 
rité. Tout peuple qui est content de son sort 
est toujours assez riche ; et , sous ce rapport , 



I 



«7) 

]a stérile Suède étoit aussi riche que la pécu- 
nîeuse Hollande, et eût été beaucoup plus for- 
te. La richesse d'une nation n'est pas les impôts 
qu'elle paie ; rar les impôts sont des besoins , et 
non un produit; et l'excès des besoins est plu- 
tôt un signe de détresse que la mesure de la ri- 
chesse. Je le re'pète : la nchesse d'une nation est 
sa force , et sa force est dans sa constitution , 
dans ses mœurs , dans ses lois , et non dans son 
argent. On peut même assurer qu'à égalité de 
territoire et de population , la nation la plus 
opulente , c'est-à-dire la plus commerçante , 
sera la plus foîble , parce qu'elle sera la plus 
corrompue, et de la pire de toutes les corrup- 
tions, la corruption de la cupidité. 

On peut le dire aujourd'hui , non pour un re- 
proche pour le passé, mais comme une leçon 
pour l'avenir : c'est moins le fanatisme politi- 
que, qui n'égaroit qu'un petit nombre d'esprits, 
que la cupidité universelle produite par les 
nouveaux systèmes sur l'argent , et par le relâ- 
chement de tous les principes de morale , qui a 
fait descendre la société chrétienne, chez le peu- 
ple le plus généreux et le plus éclairé , au-des- 
sous même de ces ignobles et délirantes déma- 
gogies païennes , qui ne jugeoient que sur des 



( 5ia ) 

prendre, dans les savantes décompositions de la' 
chimie, ou dans les inventions ingénieuses de la 
mécanique , Fart si facile de vivre , hélas ! et la 
vie phyisique deviendra-^t-elle aussi pénible que 
la vi8 politique ? Je ne sais ; mais no^randes 
villes d'Europe ne ressemblent pas mal à une 
place assiégée depuis plusieurs années, où. 



ciant de Marseille , universellement considéré pour ses 
vertus et ses talens, mort en 1790 , à l'assemblée cons- 
tituante, 011 il avoit été Aommé député. Il osa se dé- 
cider contre le commerce , et prouva que le commerce 
extérieur ne tend qu'à accroître sans mesure les deux 
maux extrêmes de la société , l'opulence et la misère , 
et à consommer les richesses naturelles pour les rem- 
placer par des richesses artificielles. C'est principalement 
au commerce et à ses innombrables besoins qu'il at- 
tribue le dépérissement des bois, premier besoin des 
hommes civilisés. En e&et, le défaut de combustible est 
une cause bien plus prochaine de dépopulation , que la 
rareté même de comestible , parce que l'un se transporte 
de loin, et non pas l'autre. La révolution a fait, dans 
ce genre , des maux incalculables , et peut-être sans re- 
mède. Deux systèmes d'économie politique ont régné en 
France : le système de Sully, système agricole , et par 
conséquent producteur et conservateur des richesses na- 
turelles; le système de Colbert, système commercial et 
manufacturier, consommateur des richesses naturelles, 



(5iO 

après avoir épuisé les magasins^ on a recourd 
aux moyens les moins naturels. On se chaufTe 
avec les meubles ; on fait de Fargent avec du pa- 
pier^ des alimeiis de tout y et l'on prolonge ^ à 
force de privations y la douloureuse existence 
d'une garnison exténuée. 



et producteur de richesses artificielles. Le premier est 
plus favorable aux mœurs, à la forcé politique d'un 
État continental, et ajoute à l'aisance générale, parce 
qu'il alimente les petites manufactures de produits indi- 
gènes , et le trafic intérieur qui sert à les faire circuler. 
Le second est plus favorable aux arts , à la force mari- 
time d'un Etat insulaire; et il élève de grandes fortunes 
par les fabriques d'objets de luxe et de productions 
étrangères, que le commerce exténeur importe brutes, 
et exporte manufacturées. La France ne peut pas ba^* 
lancer entre ces^enx systèmes; car les mener de front 
parent impossible , comme il le seroit k un particulier 
d'exploiter une grande métairie, et de suivre en même 
temps de grandes opérations de commerce. 



FIX DU PREMIER VOLUME. 



\ 



TABLE 

DES MATIÈRES 



CONTENUES DANS CE VOLUME. 



AVEIITIISIMENT. PctgC \ 

Des écrits de Voltaire. i 

CoBsidérations philosophiques sur les principes et leur 
application. 3i 

Réflexions sur les questions de r Indépendance des gens 
de lettres, et de F Influence du théâtre sur les mœurs 
et le goût , proposées pour sujet de prix par l'Ins- 
titut national y à la séance du 29 juin i8o5. 65 

De la philosophie morale et 7)olitique du 18*^. siècle. 

104 
Observations morales sur quelques pièces de théi^tre. 

134 

De la politique et de la morale. 180 

Réflexions sur l'esprit et le génie. 202 

Sur les éloges historiques de MM. Séguier et de Males« 
herbes. 217 

Réflexions philosophiques sur la tolérance des opinions. 

242 
ï- 53 



5l4 TABLS DU MÂT. 

De Tiniilé religîense en Europe. aS} 

Da style et de la littérature. 351 

G»sîdcratioDS politiques sur Fargcnt et k prêt à iatê- 
rét, 455 



Fin de ta Tabla du premier volume. 



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